Naguib Mahfouz, le maître du Caire

Mercredi 30 août, dans un hôpital du Caire, le cÅ“ur de Naguib Mahfouz a définitivement là¢ché. L’écrivain égyptien, qualifié de Balzac arabe, et prix Nobel en 1988, a légué une Å“uvre monumentale, aussi foisonnante que magnifique, à  portée universelle.
Portrait et parcours d’une étoile qui s’est éteinte.

Si Naguib Mahfouz avait pu assister à  ses propres obsèques, dignes d’un illustre chef d’Etat, écouter le concert d’éloges émanant aussi bien de ces gueux avec qui il frayait que des bourges qu’il ridiculisait ou de dirigeants politiques dont peu échappaient à  son mépris, constater l’immense tristesse qui a envahi la rue arabe à  l’annonce de sa mort, sa modestie en aurait souffert. Car l’homme était d’une modestie légendaire. Avant qu’il n’eût reçu le prix Nobel. Depuis qu’il avait empoché l’auguste timbale suédoise, il l’était encore plus. Il n’avait même pas voulu faire le voyage pour Stokholm, o๠l’attendaient les jurés du Nobel ! Moubarak lui avait pourtant proposé son Boeing personnel… Mais rien à  faire, Mahfouz refusa de quitter Le Caire, ses ruelles, ses troquets, ses souks, o๠il gambillait comme un magicien mamelouk. Effet Nobel : Naguib le Magnifique devint une idole. On voyait sa tête partout, sur des affiches géantes placardées contre les murs. Mais il passait sans les regarder.

Son Å“uvre est, dit-on, la quatrième pyramide d’Egypte
Son Å“uvre ? Faramineuse. C’est, dit-on, la quatrième pyramide d’Egypte ! Plus de cinquante romans, treize recueils de nouvelles, une trentaine d’adptations cinématographiques, sans parler du théâtre ! Ces milliers de pages convergent pourtant vers le même Eldorado : Le Caire, fourmilière babélienne dont notre rhapsode ranimait inlassablement les sortilèges. Cette ville était sa Néfertiti. Il en était l’amant tantôt prévenant tantôt dépité, le chantre épique, le peintre lumineux. Elle était sa muse cyclothymique, changeante, capricieuse. Il n’en était que plus fidèle à  cette passion contractée, comme une douce maladie, dès son enfance au cÅ“ur de Gamaleyya, vêtuste et populeux quartier du Caire o๠il naquit. Il y passa les huit premières années de sa vie au milieu de bourgeois constipés, de camelots au verbe coloré, de belles de nuit peinturlurées, de mendiants versés dans l’art du transformisme et d’arsouilles au grand cÅ“ur. Naguib se sentait comme un poisson dans l’eau dans cet à®lot bigarré. C’est de cette immersion qu’est née sa vocation d’écrivain.
Mais c’est dans un appartement situé rue du Nil que Naguib Mahfouz avait passé le plus clair de son existence. Il ne le quittait que rarement pendant les douze dernières années de sa vie, qui étaient affreuses. Pour avoir faire une place éclatante au roman dans la littérature arabe, grâce à  son style inédit, et ouvert la voie au roman égyptien moderne, le Balzac arabe avait obtenu le prix Nobel. Admiré, fêté, adulé, il ne pouvait cependant pas jouir pleinement de son bonheur tant il était miné par la maladie et le grand âge. Il dut cesser de fréquenter les cafés Fichaoui, Orabi, Rex, Ali Baba, Riche, autant de lieux de l’esprit, o๠il avait tenu pendant longtemps salon.

Il fumait une cigarette par heure, sans jamais regarder sa montre
Pis : il devint incapable physiquement de s’adonner à  son exercice favori : mettre le monde en mots. Atteint de diabète, à  moitié aveugle et presque sourd, l’écrivain recevait dans son appartement, un intérieur de proportions modestes, orné de fauteuils en bois doré par dessus lesquels se balançait un lustre à  pendeloques de cristal. Fragile silhouette vêtue d’un pyjama rayé que couvrait une robe de chambre en soie foncée, c’est Naguib Mahfouz lui-même qui venait ouvrir la porte à  ses visiteurs. L’homme ne s’était pas départi de sa courtoisie ni de son humour ou encore de son exactitude. En la matière, il a toujours respecté une discipline de granit : «A l’époque o๠nous fréquentions le même cercle littéraire, se rappelait le romancier Baba Taher, il fumait une cigarette par heure, très exactement, sans jamais regarder sa montre».
Les hôtes de Mahfouz étaient surtout sensibles au délabrement physique de ce personnage fluet qui paraissait inébranlable, naguère, avec son costume noir et son visage barré d’une paire de lunettes encore plus noires. «Derrière des lunettes aux montures épaisses, les yeux sont déformés, le regard incertain et comme tourné vers le dedans. Mais le sourire, lui, continue de vivre dans ce visage outragé, réceptif aux bruits du dehors qu’il commente d’un plissement malicieux», décrivait Raphaà«lle Rérole dans le Monde du 22 janvier 1999. Depuis le coup de couteau qui lui fut asséné par derrière, en octobre 1994, par un illuminé protestant contre la publication de Awlad Haratina, plus une ligne ne pouvait jaillir de sa main droite abà®mée. Un véritable calvaire pour Naguib Mahfouz qui disait que sa trajectoire se confondait avec la littérature. «Je ne peux imaginer mon existence sans écrire.» L’écriture aura donc été la raison d’être de Naguib Mahfouz, une passion dévorante qui lui procurait souffrances et délices, tourments et joies.
Obsédé par la fuite du temps, l’écrivain a fait de celui-ci un personnage à  part entière, dont il joue à  l’envi, en en suspendant le vol ici, en le dilatant à  l’infini là , en en remontant le cours ailleurs. Les trois volumes de la fameuse Trilogie (Bayn Al-Qasrayn, Qasr Al-Chawq, Al-Sukkariyya), arpentent, à  travers la destinée d’une famille cairote, la première moitié du siècle dernier. Dans cette trilogie comme dans d’autres récits, Malhamat Al-Harafish, par exemple, qui raconte cent ans de la vie des évolutions ou des révolutions qui transforment peu à  peu le destin d’un groupe humain. Du Balzac, pur jus.

Cairote pantouflard, il n’a même jamais été tenté de visiter la Vallée des rois
L’autre dominante de l’Å“uvre de Mahfouz est l’unité de lieu. Cet écrivain résolument pantouflard, qui n’a déserté son pays que deux fois, pour voir Dubrovnik et visiter le Yémen, ne s’est même pas donné la peine, une fois dans sa vie, de contempler les splendeurs de la Vallée des rois, pourtant toute proche. Lui qui, dit-on, parlait comme un Sphinx, ancre son Å“uvre, à  l’exception de Miramar (Alexandrie), au cÅ“ur du Caire et de ses tourbillons millénaires, citadelle céleste que le Nobel fait roucouler comme une colombe échappée des Mille est une Nuits.
Les rues et les ruelles bruyantes et encombrées que hantent ses personnages sont celles de son enfance dans le quartier de Gamaleyya, dont il se sent le veuf inconsolé. Dans Sabah Al-Ward, trois récits déplient les souvenirs conservés de ce lieu chéri. Là , parmi une famille petite bourgeoise peu portée sur la littérature, il s’est découvert une inclination pour la lecture, puis un penchant à  l’écriture. «Au début, je recopiais les livres que je venais de lire en les modifiant très légèrement, puis je signais le tout de mon nom». Comme quoi le plagiat peut mener au génie. Naguib Mahfouz caressait l’espoir de devenir un jour célèbre. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Ni les nouvelles qu’il troussait à  une cadence infernale, ni ses premiers romans dits «pharaoniques», pourtant tissés avec un enthousiasme juvénile, ne trouvèrent grâce aux yeux des consécrateurs légitimes. L’écrivain en fut ulcéré et cria à  la persécution.

Ce n’est qu’à  l’âge de 45 ans que Mahfouz fut reconnu
Personne n’y prêta la moindre attention. Il se résolut, en désespoir de cause, à  changer son fusil d’épaule, en sacrifiant la veine historique au profit de la fresque sociale, portée par un style inventif, vivant, luxuriant parfois. C’est de cette période que datent Zuqaq al-Midaqq et Bidaya wa-Nihaya. Les deux romans eurent un succès d’estime. Sans plus. Dépité, Mahfouz se tourna vers le scénario (il en écrivit une bonne trentaine). Il était en proie au doute. Celui-ci fut dissipé grâce à  la publication de la Trilogie. Il fut enfin adoubé, à  l’âge de quarante-cinq ans. Petit à  petit, il s’enfonçait sur le sentier de la gloire, laquelle prit un chemin de traverse. En effet, c’est par un scandale que Mahfouz assit sa réputation, provoquée par la publication en feuilleton, dans le quotidien Al-Ahram, de Awlad Haratina. Un livre rythmé par des personnages empruntant leurs actes à  Adam, à  Moà¯se, à  Jésus et à  Mohammed. Pétris de bonnes intentions, ils s’ingéniaient à  édifier un monde meilleur, sans y parvenir, au rebours de la science qui, elle, contribuait au progrès humain. Les zélés jeteurs d’anathèmes virent rouge, il incitèrent l’université Al-Azhar à  mettre le roman à  l’index et son auteur à  le renier. Naguib Mahfouz n’en fit rien. Grâce à  ce scandale, sa carrière prit son envol. Tant et si bien qu’il reçut le prestigieux Nobel. Un an plus tard, les éditeurs français lui firent la fête, traduisant à  tour de bras ses Å“uvres et le hissant ainsi au rang d’auteur universel. Ce qu’il est indubitablement, tant son Caire est la métaphore de la communauté humaine dans son ensemble, avec ses passions, ses vices et ses tourments.

Et puis, il y avait aussi l’autre Mahfouz, l’homme de conviction et d’alerte, le «libéral laà¯c», comme il aimait à  se définir, le témoin politique, qui pouvait aussi bien approuver publiquement les accords de Camp David, se déclarer solidaire des Palestiniens ou lancer ses foudres contre Khomeiny. Il n’avait donc pas que des amis dans le monde arabe et musulman. Nombre de ses écrits visaient d’ailleurs des cibles bien précises : ainsi ce Yawma qutil al-Zaà¯m, violente diatribe contre l’affairisme et la corruption. Et que dire de la Trilogie, pavé jeté dans la mare des faux dévots «fanatiseurs» et tyranniques. Au centre de la tapisserie, une famille du Caire, des petits commerçants qui doivent subir la loi d’airin d’un satrape domestique, Ahmed Abdel-Gawwad, parfaite incarnation du machisme oriental. Il impose la prière et le voile à  sa femme, mais le soir, il part faire la nouba chez les maquerelles. Ses fils oseront le braver. Ils oseront ouvrir d’autres livres que le Coran. Ils refuseront le fanatisme mortifère : ils appartiennent à  cette génération d’Egyptiens qui doivent assumer, d’un coup, toutes les révolutions dont leurs pères n’ont pas voulu. La Trilogie s’achève sur une note optimiste, conformément à  la nature profonde de son auteur : incurablement optimiste.

Puis ce fut la chute, survenue mi-juillet dans son appartement, et qui eut des suites funestes. Naguib Mahfouz s’est éteint, comme on le dit d’un astre, à  l’âge de 94 ans. Le monde arabe vient de perdre son Aladin enchanteur, l’humanité un éclaireur de choix et la littérature un monstre sacré. Plus jamais nous n’entendrons La chanson des gueux. Bonjour, tristesse !