Mustapha Salamate, le bien-aimé

Il a été terrassé par un cancer, le lundi 3 octobre. Sa disparition a laissé bien des regrets, tellement l’homme était respecté, aimé. Artiste protéiforme, incroyablement attachant, Mustapha Salamate se tenait à  la lisière de la vie. Il préférait l’art dramatique, auquel il a imprimé à  jamais sa marque.

L e mardi 4 octobre, malgré la saison, Casablanca était inondée d’une chaleur si insupportable qu’on la fuyait comme la peste. Pourtant, des centaines de personnes n’hésitèrent pas à s’y exposer pour escorter vers sa dernière demeure une des figures de proue de la scène marocaine : Mustapha Salamate. Pour son ultime prestation, le comédien fit un tabac, suscitant l’émotion du public, plongeant dans une mer de douleurs ses proches, arrachant un pleur à ses amis. Tayeb Saddiki n’était plus qu’un puits de larmes, Nourredine Bikr pleurait toutes les larmes de son corps, et tant et tant d’artistes ne pouvaient contenir leur chagrin. Au crépuscule de cette matinée-là, à l’ombre du cimetière Arrahma, les oraisons funèbres se multiplièrent. Toutes louaient la flamboyante carrière de Mustapha Salamate, placée sous le signe de l’exigence et de l’amour du métier, mais s’attachaient, plus abondamment, à vanter les qualités humaines de l’illustre disparu. A les entendre, on serait enclin à croire que c’est moins l’homme de théâtre au long cœur qui met les cœurs en deuil que l’homme tout court.

Salamate a dévissé très tôt du système scolaire, par amour du théâtre, sa vocation

Mustapha Salamate aurait aimé mourir sans bruit, tant la discrétion formait une de ses essentielles vertus. Il était un homme d’exception que l’on pouvait croiser sur le boulevard Hassan II, dans les années 70, se hâtant lentement, la barbe toutes voiles dehors, semblant parler seul : il répétait ses répliques en allant au défunt théâtre municipal ; et souriait à qui le reconnaissait, d’un radieux sourire illuminant son grave visage de caïd d’un autre âge. Sinon, il semblait se tenir à l’écart du monde. Etanche aux mondanités, il n’avait aucune affinité avec ces lieux, véritables aquariums des vanités, où des vedettes ou prétendues telles, aiment à s’afficher, juste pour se faire remarquer et avoir leur content d’admiration. Il ne fallait pas compter sur lui pour établir le siège des journalistes dans l’espoir impatient d’obtenir un entretien ou un portrait propres à étancher sa soif de célébrité. Rare à une période hystérisée par le succès. Si Mustapha Salamate parlait à la presse à l’occasion d’une pièce, il ne se livrait pas. On ne l’a jamais surpris en flagrant délire de représentation, au rebours de nombre de ses pairs qui, dans les lieux de convivialité, parlent haut et fort, attentifs surtout à l’attention qu’on leur accorde, et que ne leur marchande pas le parterre baveux des courtisans. Ni grisé par sa renommée, ni grandiloquent, Salamate ne se montrait pas. Le narcissisme n’était pas sa pente ; l’autosatisfaction non plus ; la discrétion était son fort, au même titre que la gratitude, la loyauté et le sens de l’amitié.
Si l’on devait composer une pièce sur les relations entre Tayeb Saddiki et Mustapha Salamate, le premier figurerait Montaigne, le second La Boétie, tant l’un et l’autre, à l’instar de l’auteur des Essais et celui du Discours de la servitude volontaire, cultivaient une profonde amitié, teintée d’estime et de reconnaissance mutuelle. Mais, contrairement au sens commun répandu, ce n’est pas à Saddiki que Salamate devait son entrée en théâtre. Eclos au cœur battant de la médina casablancaise, ce dernier a coulé une enfance modeste, bercée par l’humeur théâtrale, fort retentissante dans ce vieux quartier, au mitan des années 1940. Le père était un simple marchand de céréales, et comme il se révélait difficile de se faire du blé en en vendant à une époque où la sécheresse accompagnait telle une mauvaise ombre les saisons, la famille Salamate ne roulait pas sur l’or. Ce qui n’empêcha pas le père d’inscrire son fils à l’école. Le marmot s’y fit conduire la mort dans l’âme, pressentant une incompatibilité d’humeur entre l’enseignement et sa petite personne. En effet, à l’école Essalam, il s’ennuyait copieusement, enviant, comme l’écolier de Prévert, la liberté de l’oiseau, et guettant impatiemment le moment de la délivrance.

Salamate possédait des atouts majeurs : une voix généreuse, une diction impeccable et une présence

Aucune matière ne trouvait grâce à ses oreilles, à l’exception de l’élocution, à laquelle il accordait une attention sidérante, parce qu’elle lui permettait de travailler sa voix, de soigner sa diction, atouts indispensables pour quelqu’un qui se destinait aux planches.
A 12 ans, Mustapha Salamate jugea que la plaisanterie était finie. Alors, bravant l’ire paternelle, il rendit son tablier, au propre comme au figuré. Très sûr de sa vocation, il se mit à hanter la maison de culture (Dar Attaqafa), située sur le boulevard  Allal Ben Abdallah, afin de s’initier au métier de comédien. Cinq ans plus tard, on le retrouva au Conservatoire municipal, boulevard de Paris, en train de fourbir ses armes. Se sentant suffisamment affûté, il s’enrôla dans la troupe Al Ôrouba, donnant superbement la réplique à Mustapha Toumi ou Mohamed Al Alaoui, réelles pépites en ces temps-là. La pièce Le prix de la liberté le révéla au grand public, Annaôura ne lui fit pas seulement décrocher le concours du conservatoire, mais gagner l’estime du sévère Tayeb Saddiki, alors directeur du théâtre municipal de Casablanca. Malgré son jeune âge, Mustapha Salamate imposait son style : une voix solaire, bien placée et généreuse, une diction parfaite, héritée de son bref séjour à l’école où on lui apprenait à ne pas avaler les finales, et surtout, une présence. Conquis, le maître de théâtre le prit sous ses ailes tutélaires , commençant par lui confier des beaux rôles en sa troupe, celle du théâtre municipal. C’est ainsi que Mustapha Salamate s’illustre dans Madinat Annouhasse, tissée par Saïd Saddiki et mise en scène par Tayeb, et surtout dans Diouan Sidi Abderrahman Al Majdoub, assurant le plus grand succès du prodigieux Saddiki. Sans encourir le soupçon de faire des infidélités à son protecteur, puisqu’il y coopérait lui aussi, Mustapha Salamate s’engagea dans la troupe Al Maâmora, dont il fit les beaux jours, comme l’attestaient ses lumineuses prestations dans quantité de pièces, entre autres Hlib Diaf (Ahmed Taïb El Alj/ Mustapha Chtioui), Othello (Abdessamad Dinia) ou Al Akbach ya tamarranoun, conçue par Tayeb Saddiki qui en assuma la mise en scène, et écrite par Ahmed Taïb El Alj. Il faisait incroyablement le grand écart entre des registres distants, confortant, de ce fait, sa réputation de fameux acteur de composition. Quand la troupe Al Maâmora se mit à faire eau de toutes parts, Mustapha Salamate retourne à ses premières amours, elles portaient depuis un certain temps le nom de Masrah Ennas. Il contribua fortement au rayonnement de cette compagnie, en s’illustrant dans des œuvres exigeantes telles Al Harraz, Mqamat Badiî Azzamane Al Hamadani, Rissalat Al Ghoufrane, ou Abou Hayyan Attawhidi.

Voilà, en substance, le parcours théâtral de Mustapha Salamate, un homme racé, possédant un sens aigu du ridicule et de la dérision, dont il nourrissait son jeu, qui savait dégager la part inquiétante de l’humain. Mais le crabe, ne portant guère d’égards aux personnalités rares et aux vrais artistes, en fit sa proie. Il est mort l’artiste, mais il demeurera éternel dans les cœurs.