Musiques sacrées du monde : lorsque la tradition enlace la modernité

Les brassages
des cultures méditerranéennes étaient à  l’honneur.
La médina cÅ“ur et à¢me du festival.

4 500 spectateurs pour la soirée inaugurale de Marcel Khalifé
à  Bab El Makina.

Les nuits soufies : entre transe et extase.

Le monde de la musique est polyphonique, varié. Mais il y a des rendez-vous qui permettent des points de rencontre. Le Festival des musiques sacrées du monde – qui s’est tenu à Fès du 29 mai au 6 juin – est de ceux-là. Diverses sonorités s’y sont côtoyées, mêlées, croisées. Les murs antiques de la médina ont eu le privilège de porter des danses, des chants et des croyances, venus d’ailleurs.
Le premier coup de projecteur a été accordé à Marcel Khalifé qui a ouvert le festival. Même si l’artiste ne raffole pas de la lumière, il s’est toutefois astreint à cet exercice avec générosité. Il a chanté les œuvres de Mahmoud Darwiche. Ce qui traduisait bien l’intention militante et engagée de son concert. Marcel Khalifé n’est pas seulement un chanteur, c’est un  tribun, un bâtisseur d’alliances, un musicien qui rassemble. Il a dédié ses chansons aux prisonniers arabes dans les geôles israéliennes et «les prisons arabes aussi», a-t-il ajouté. Une douce brise a soufflé ce soir-là sur Bab El Makina où il chantait. Les partitions musicales de Marcel se sont envolées…La musique est restée, elle sortait de son oud, sans effort, naturellement.
Si Marcel Khalifé a fait de l’engagement politique son sacerdoce, d’autres ont trouvé refuge dans la danse pour se rapprocher de Dieu. Ne dit-on pas que les voies du Seigneur sont impénétrables ? Les Derviches tourneurs de Konya ont été de la fête. Leur spectacle a tenu en haleine des milliers de spectateurs. Leur danse les conduisant tout simplement vers le Créateur, vers la connaissance. Mais tout le monde sait que les confréries religieuses sont interdites en Turquie depuis l’instauration de l’Etat laïc en 1924. D’où viennent alors ces danseurs qui ont ébloui le public à Fès ? Le groupe a été tout simplement créé par le ministère du tourisme turc. Alors, héritiers d’une tradition ancestrale ou simple folklore ? Il y a certainement un peu des deux. Peu importe, avoue un spectateur, ils sont là et on a tellement envie de croire en cette transe cosmique qui transporte!
La danse extatique a donné suite à un plateau futuriste où l’on s’est permis la métaphore. Ziya Azazi, un danseur turc, accompagné du saxophoniste Serge Adam, a étonné, choqué. Le danseur et chorégraphe a osé désacraliser la danse des derviches, rompant avec la tradition et osant un mélange audacieux. Le talent de l’artiste réside dans sa relecture brutale, moderne et onirique de la danse des derviches qu’il a défendus avec intensité. Le spectacle fascinant mêle le délire au lyrisme dans une succession de figures qui ne doit rien au hasard. Azazi a proposé un nouveau scénario s’inspirant aussi des danseurs égyptiens de Tanoura. Une confrontation entre sacré et profane qui a suscité des réactions diverses au sein du public.
Dans cette folle semaine, il y avait aussi les nuits soufies qui se déroulaient tous les soirs à partir de 23 heures à Dar Tazi. Dans cette maison d’hôte, connue de tous les Fassis, il n’y a pas de protocole, on s’assoit par terre, dans la pure tradition marocaine.
A Dar  Tazi on arrivait en robe de soirée, en jean ou en djellaba. Ici, les portes sont ouvertes au public. Les nuits soufies ont remis au goût du jour la tradition de la confrérie hamdouchiya avec Abderrahmane Amrani, ou encore celle de Jilala et Jijlaliyate. On y a retrouvé aussi les adeptes de tarika derkaouia et Moulay Larbi Derkaoui ainsi que Ahl Etouat. Les soirées se terminaient à l’aube. Les spectateurs s’en allaient épuisés, après avoir participé activement au spectacle.

De quoi faire pâlir les politiciens
Le festival reste, toutefois, celui des têtes d’affiche. Comme c’était le cas du très attendu et adulé Sami Yussuf ou encore de Souad Massi qui a fasciné son public sans grande surprise.
Bab El Makina a su rassembler les énergies  autour du bassin méditerranéen. Chose que peinent toujours à accomplir les politiciens. Les concerts associant les deux rives se sont succédé. C’était le cas de la composition musicale dirigée par Didier Lockwood et  Ihsan R’miki à travers «Cordes et âmes». Le succès de ces mélanges et métissages a été  confirmé encore une fois par les chants de la Méditerranée :  Melos. Mot qui comporte à lui seul toutes les contradictions du tempérament méditerranéen: séparation et union.  Pour unir le temps d’un concert Marocains, Iraniens, Grecs et Espagnols, il a fallu seulement cinq jours de répétition et de la bonne volonté.  
Le festival de Fès a aussi le mérite d’avoir retenu des œuvres singulières. Comme celle que nous a proposée Abed Azrié, dans l’Evangile selon Jean, en compagnie de l’Orchestre des jeunes de
la Méditerranée-Provence-Alpes-Côte d’Azur. Là encore on y a retrouvé Syriens, Marocains et Français pour chanter une histoire vieille de 2000 ans, celle du Messie, venu sauver le monde. Mais pour sauver le monde, il faut réussir un savant mélange de sacré et de profane. Et c’est peut-être dans cet état d’esprit qu’est venu se greffer à ce festival un autre qui grandit chaque année : le festival dans la ville qui a le mérite d’être ouvert au grand public et qui a, de ce fait, attiré beaucoup de monde. Un festival  qui gagnerait, toutefois, à se démarquer davantage, en s’éloignant de celui des Musiques sacrées.