Musique andalouse : hermétique, dites-vous ?

Au quartier des Habous, l’Association des amateurs de la musique andalouse du Maroc, créée en 1958, se bat pour pérenniser ce patrimoine. Immersion dans cet univers, souvent taxé d’opacité, à  l’approche de la 8éme édition du festival Andalussyat qui aura lieu du 30 novembre au 10 décembre.

Ah ! les vieilles blagues éculées sur la musique andalouse. Abdelilah Guerouali en connaît un rayon et n’a pas fini d’en encaisser. «Non, ce n’est pas une zizique ronflante pour boire du thé et manger de la ghryiba», soupire le fin connaisseur. Il roule le «r» de ghryiba mais tient à épousseter cet autre cliché usé jusqu’à la corde : «Ce n’est pas non plus une musique estampillée Fès». Et encore moins «une musique de vieillards», sans doute la rengaine la plus insupportable pour ce pilier de Dar Al Ala, musée de la musique andalouse niché, depuis août 2010, dans le quartier des Habous de Casablanca.
«Savez-vous qu’une chorale de cinquante lycéens vient répéter assidûment dans nos locaux ?», invoque Abdelilah Guerouali, par ailleurs membre zélé de l’Association des amateurs de la musique andalouse du Maroc, pas peu fier de voir évoluer le jeune ensemble vocal et donner, dès début décembre, des concerts à Casablanca, Rabat et El Jadida, au même titre que les pointures invitées à la huitième édition du festival Andalussyat (lire l’encadré). «Il n’y a pas d’âge pour écouter ou faire de la musique andalouse», insiste le mélomane, qui se souvient d’avoir lui-même très tôt mordu à l’hameçon quand, adolescent, son grand frère l’emmenait à ces fameuses veillées où s’emmêlent savamment les cinq mizane et les onze nouba, «rescapées de vingt-quatre nouba dont on a, hélas, perdu la moitié car elles n’ont jamais été écrites. Seuls les grands maîtres les retenaient et tentaient de les perpétuer».

Rigoristes vs réformateurs

Aujourd’hui, le Maâlem s’appelle Mohamed Briouel, auteur dans les années 1980 de la bible du Tarab El-Andaloussi, Nouba Gharibat Al Husayn, dans laquelle, pour la première fois et en rondes, noires et croches occidentales, les onze nouba andalouses sont retranscrites. Et exécutées pour la postérité. A Dar Al Ala, l’ouvrage de référence trône aux côtés d’un long récital de six heures joué par l’Orchestre al-Brihi de Fès et enregistré par les soins de Briouel et d’un autre virtuose de la musique andalouse, Haj Abdelkrim Raïs. «La plus grande réalisation jamais entreprise pour la protection d’un patrimoine musical», vante la Maison des cultures du monde (Paris), qui propose de commander l’anthologie complète sur son site internet. «De nombreux européens et américains viennent consulter nos manuscrits et enregistrements pour leurs travaux de recherche», assure Abdelilah Guerouali, qui, au-delà du cercle universitaire restreint, nourrit de plus hautes ambitions pour sa musique bien-aimée. Depuis le succès, il y a quatre ans, d’une série de concerts à l’Institut du Monde arabe, à Paris, les musiciens emmenés par l’association du quartier des Habous n’ont de cesse de sillonner l’Europe et le Maghreb. «Alger, Paris, Madrid, Bruxelles… Toutes ces dates ont été un succès et nous encouragent à en programmer d’autres». L’association casablancaise sait que la bonne fortune de Tarab El-Andaloussi est en partie due à des affinités certaines avec les cousins espagnol et portugais, le flamenco et le fado. Les fusions avec des groupes de la péninsule ibérique sont donc vivement souhaitées. «Nous prouvons ainsi que la musique andalouse n’est pas la musique d’une seule ville ou d’un pays. Elle est universelle. Depuis qu’elle est écrite, je suis sûr qu’elle peut même être jouée au Japon», s’emballe Abdelilah Guerouali.
Et au Maroc alors ? «Les amoureux de cette musique sont légion ici aussi, il ne faut pas croire. Six cent personnes paient deux mille dirhams par an pour adhérer à notre association et profiter de notre programmation». Chaque semaine, Dar Al Ala ouvre ses portes pour des soirées privées, animées par un orchestre d’amateurs. «Des médecins, des ingénieurs, des cadres dont le violon d’Ingres est le Tarab El-Andaloussi. Il leur arrive aussi, très souvent, de jouer du Kaltoum, du Mohamed Abdelwahab». Même approche sélect, «intimiste» pour le festival Andalussyat, qui troque la billetterie contre des invitations, «pour les adhérents, leurs amis, les sponsors, leurs invités, et bien entendu, quiconque passe à l’association et souhaite s’initier à cette musique».

Abdelilah Guerouali ne se raconte pas d’histoires. Peu de jeunes poussent la porte de Dar Al Ala pour découvrir le Tarab. «Nous vivons dans une époque d’envahissement musical, si j’ose dire. Nos enfants connaissent les rappeurs américains et pas la musique andalouse, qui fait partie du patrimoine marocain», se désole le mélomane. Déçu, oui, mais pas au point d’être réactionnaire, tient à préciser Guerouali. «Certains puristes considèrent que la reprise de Lalla Mennana par Fnaïre s’apparente à du viol. Ils veulent écouter la musique andalouse telle qu’elle a été exécutée il y a un siècle. Je ne suis pas de ceux-là. Les adaptations peuvent être un premier pas pour le jeune public, vers la découverte du Tarab originel». Dans ce registre, l’homme est même convaincu que les nouveaux interprètes font mieux que leurs prédécesseurs. «Grâce au conservatoire et aux partitions de Mohamed Briouel, les musiciens débusquent les fausses notes et font des choses plus filtrées, plus limpides. Alors qu’avant, les disciples ne connaissaient pas le solfège, ils écoutaient la musique de leurs maîtres et en reproduisaient jusqu’aux erreurs».

Un relooking du Tarab El-Andaloussi que Guerouali et ses amis du «courant réformateur» apprécient et encouragent. «Il faut arrêter de penser qu’Al Ala, ce sont toujours dix ou douze bonhommes qui chantent en chœur. (Il parodie le célèbre ronronnement). Vous gagneriez à découvrir l’introduction du moual dans la musique andalouse, à écouter les concertos pour oud». Vous lui en direz des nouvelles.