Mouna Hachim nous rappelle les vieilles histoires

«Chroniques insolites de notre histoire (Maroc, des origines à 1907)» est le nouveau livre signé par l’auteure Mouna Hachim. Il s’agit d’un recueil d’une quarantaine de chroniques relatant faits historiques établis, hypothèses émises et anecdotes croustillantes, pour le plaisir de la lecture.

Mouna Hachim n’en est pas à son premier ouvrage sur l’Histoire du Maroc. Elle a à son actif deux tomes du Dictionnaire  des noms de familles au Maroc, ainsi qu’un roman intitulé Les enfants de la Chaouia. C’est dans une sorte de suite logique qu’elle revient avec un projet de l’envergure des Chroniques insolites de notre histoire (Maroc, des origines à 1907)». «J’avais consacré neuf années à la recherche et à la documentation pour réaliser le Dictionnaire des noms de familles au Maroc. Durée pendant laquelle j’ai lu beaucoup de livres sur la thématique. C’est au fil des lectures que j’ai éprouvé l’envie d’en faire un livre», explique-t-elle. En effet, l’ouvrage ne manque pas de références historiques, puisque l’auteure a pris soin de renvoyer le lecteur à quelque 120 ouvrages des plus sérieux et crédibles, dans un souci de rigueur scientifique.

Cependant, l’auteure ne manque pas de rehausser certains aspects anecdotiques de l’histoire pour la rendre «abordable». Ce qu’elle réussit largement puisque les Chroniques insolites de notre histoire se lit facilement de bout en bout, permettant au lecteur de découvrir les événements clés de chaque épisode historique.

Pourquoi un énième ouvrage sur l’histoire du Maroc? «Pour poser le débat dépassionné sur l’histoire de notre pays, loin de toute instrumentalisation au service d’une quelconque vision nationaliste ou occidentale», explique l’auteure. Et ce, afin «de forger une conscience des solidarités humaines et citoyennes», écrit-elle dans l’avant-propos.

D’où viennent les Berbères?

Ne dit-on pas que l’Histoire est écrite par les vainqueurs ? Mais qu’en est-il d’une région comme le Maghreb qui fut le théâtre d’une infinité de guerres et autant de vainqueurs ? Mouna Hachim ne prétend pas répondre à cette question. Elle s’engage par contre à débroussailler les faits, en confrontant les hypothèses liées à la question. Et il est peu de dire qu’il est difficile d’établir l’origine réelle des habitants du Maroc. Non que les sources historiques soient insuffisantes, mais que la région a été marquée par tant de mouvements migratoires et d’invasions de toutes parts, qu’il est absurde de vouloir lui établir une cartographie génétique. Sans parler de la subjectivité de beaucoup d’historiens, trop occupés à manipuler l’histoire au service de certaines cultures ou dynasties, pour être tout à fait crédibles.

Par ailleurs, il est dit que les autochtones constituaient un groupement ethnique, avec des affluences perse, mède, philistine, cananéenne, yéménite, ibérique, celtique, germanique et grecque. De quoi s’y perdre et s’interroger quant à l’utilité d’approfondir cette exploration, comme le dirait le préhistorien français Gabriel Camps, cité dans le livre : Et si les Berbères ne venaient de nulle part ?.

Dieu et d’autres divinités

Il est intéressant de relever la diversité idéologique qui a traversé la région, en raison de la succession des invasions et dominations étrangères. La suprématie du monothéisme, d’abord chrétien puis islamique, a souvent acculé au mépris quelques rites païens, de l’ère phénicienne ou gréco-romaine. Pourtant, les ouvrages d’époque soulignent l’importance de la région dans la progression de ces cultes. La Libye, qui s’étend alors de l’actuel Maroc aux bords de l’Egypte pharaonique, était considérée comme le berceau d’Athéna, pour ne citer qu’elle.

Le livre nous apprend que Zarathoustra serait passé par là : épisode monothéiste presque tombé de l’histoire de la région. L’on apprendra également que le christianisme s’est développé en Afrique, bien avant l’Empire romain qui le considérait comme une subversion pendant plus de trois siècles, suivant son avènement. Ceci fait de l’Afrique une terre du christianisme bien avant l’Europe.

Quant aux Juifs, Mouna Hachim a mis en exergue la question non tranchée sur leurs origines. Des Berbères judaïsés ou des migrants israélites installés des siècles durant ? Des hypothèses contraires s’affrontent, sans rien changer au fait que de nombreux villages furent entièrement de confession juive. Certains ont fini par embrasser l’islam, pendant que d’autres sont restés fidèles à leur foi, et ce, jusqu’à aujourd’hui.

L’islam n’est pas arrivé avec les invasions arabes. L’histoire des sept Regragas, descendants des apôtres, partis en Arabie à la rencontre du Prophète Mohammed, est largement relayée. Ils seraient revenus répandre la nouvelle religion avant l’avènement des Arabes. S’ensuit alors un âge d’or de la religion qui, selon la dynastie gouvernante, connaît des ballottements entre rigorisme et laxisme. L’on retient, sur ce volet, que l’apparition du wahabisme au Maroc, pour la première fois, remonte au règne de Moulay Slimane au début du XIXe siècle, qui «trouvait (le wahabisme) conforme aux fondements de la religion»

L’histoire des dynasties

Les Chroniques insolites de notre histoire racontent également l’histoire des dynasties islamiques au Maroc depuis l’arrivée des Idrissides, jusqu’au règne alaouite. Mais loin de l’histoire officielle aseptisée, le récit de Mouna Hachim souligne des faits et anecdotes négligés par les historiens, probablement considérés comme portant atteinte à l’honneur et à l’image des règnes.

L’on se demandera, à juste titre d’ailleurs, si les Idrissides étaient chiites, en n’oubliant pas que le chiisme n’avait pas la même connotation à l’époque. Chassés de Fès, ils ne resteront pas les gouvernants, aujourd’hui adulés et considérés comme les fondateurs d’un Maroc unifié.

Le livre fait état des conflits et des traîtrises au sein même des dynasties, favorisant l’émergence de nouvelles. Il soulignera également les «dérives almohades à l’encontre de ceux qui ne partagent pas leurs doctrines, qu’ils soient musulmans ou chrétiens».

D’autres faits ignorés ou peu connus sont cités dans le livre, tels que la parenthèse oubliée des Zénètes. Les Chroniques relatent également la réalité sur «la totale indépendance face à l’empire ottoman», ainsi que l’effervescence maraboutique de la zaouia Jazouliya et son rôle stabilisateur du Royaume.

Depuis la Bataille des trois Rois jusqu’à la signature du Traité du protectorat, les Chroniques insolites de notre histoire décrivent un Maroc révolté, divisé, en proie à des guerres intestines sur fond d’affaiblissement de l’Etat. Ledit protectorat ne s’est pas fait dans le pacifisme, contrairement à ce qui est prétendu. Le livre souligne les pertes considérables causées par cette invasion, autant sur le plan économique que sur le plan humain. Et ce, non pour noircir l’image de la France, mais «c’est juste rétablir la vérité de l’Histoire, éviter d’offenser la mémoire des peuples et prouver que le regard que l’on porte sur eux a positivement évolué, depuis l’ère coloniale», conclut l’auteure.