Monuments à  restaurer : les mécènes ont l’embarras du choix

Mosquées, médersas, palais, casbahs, autant de pages de l’histoire du Maroc qu’il ne faut pas laisser s’effacer.
Le ministère de la Culture a restauré certains monuments, des
mécènes en ont sauvé d’autres, mais des centaines
menacent ruine et l’effort doit se poursuivre.

Les Phéniciens ont fait entrer le Maroc dans l’Histoire en y fondant des comptoirs à Larache, Tanger et Tétouan; les Romains s’y sont implantés, comme en témoignent les ruines de Volubilis ; après avoir échappé au massacre ordonné par les Abassides, Idriss y fonda un royaume ; ensuite, Almoravides (1061-1147), Almohades (1147-1269), Mérinides (1269-1420), Saâdiens (1554-1659) et Alaouites (1666 -…) s’y succédèrent ; sans compter les parenthèses portugaise et française. Chacune de ces civilisations a tenu à jouer une partition particulière dans le registre monumental, léguant ainsi à la postérité ouvrages colossaux, joyaux étincelants et morceaux d’anthologie.

Les Almohades ont brillé par leurs mosquées, comme la Koutoubia, à Marrakech
Les mosquées ? Des chefs-d’œuvre absolus. La mosquée Hassan, à Rabat, conçue sur l’ordre du sultan almohade Yacoub Al Mansour après sa victoire en Espagne, à Alarcos, saisit par la magnifique sobriété de son édifice, la clarté de son oratoire et la forme carrée de son mihrab. Malgré la relative modestie de son minaret (44 m), due à l’interruption de sa construction à la mort de Yacoub Al Mansour, elle demeure la rivale superbe de la Giralda, à Séville, et de la Koutoubia, à Marrakech.
Cette dernière est une autre illumination almohade. Bâtie à l’initiative du sultan Abdelmoumen peu après la prise de Marrakech, en 1146, elle en impose par son minaret, haut de 77 m, et séduit par la simplicité savante de l’ornementation de son oratoire. Les mosquées de Tinmel, de Hassan et de la Koutoubia illustrent la spécificité de l’architecture almohade, mêlant austérité et raffinements de l’héritage andalou. Style développé par la suite avec une ampleur inégalée jusqu’à l’inauguration, en 1993, de la mosquée Hassan II, à Casablanca, avec son minaret haut de 200 m, son esplanade et sa salle de prière d’une capacité de 200 000 fidèles.

La contribution la plus féconde des Mérinides à notre patrimoine est, indiscutablement, la création de maisons de vie religieuse communautaire, dans lesquelles des étudiants recevaient un enseignement coranique : les médersas. Elles se composent d’une cour avec bassin, un oratoire, des chambres et des salles de cours. Leur architecture se distingue par son interprétation du zellige, qui y occupe une place privilégiée, et du plâtre ciselé ou gebs, importé de Syrie. Ce dernier, comme en Andalousie, recouvre des parois entières, incluant parfois des bandeaux épigraphiques. L’ensemble respire le raffinement, porté haut par les médersas Bouanania, à Fès, avec sa cour dallée de marbre et d’onyx ; Abou Hassan, à Salé, au portail grandiose et au patio ravissant ; El Attarine, à Fès, remarquable par sa porte de bronze ciselé, les sculptures délicates de son auvent de cèdre et son bassin de marbre.

Chaque dynastie a apporté sa pierre à l’édifice patrimonial, en l’enrichissant d’un plan particulier. Almoravides et Almohades ont rivalisé d’ingéniosité dans la construction des mosquées, les Mérinides ont brillé par leur art des médersas, Saâdiens et Alaouites se sont disputé la palme, par-delà les époques, dans la conception des palais. A la suite de son expédition victorieuse sur les Portugais, en 1578, le sultan Ahmed El Mansour Dahbi ordonna la construction d’un palais grandiose, auquel il donna éloquemment le nom de El Badiî. Merveille des merveilles chantée par les poètes et louée par les voyageurs du XVe siècle. «Le souverain marocain a éclipsé les Omeyyades en Syrie, les Abassides à Bagdad et les Fatimides en Egypte. Il a même dépassé les édifices des rois romains et des rois de Perse», écrivait, au XVIe siècle, l’historien Mohamed Fechtali dans Aja’ib Al Maghrib. De ce faste époustouflant du palais El Badiî, tout en marbre de Carrare, plâtre ajouré, panneaux de cèdre sculpté et mosaïque, le sultan alaouite Moulay Ismaïl prit de l’ombrage. Il décida d’en faire une réplique encore plus majestueuse qui devint sa demeure : Dar Al Kabira, à Meknès.

La statue de Bacchus à Volubilis se volatilise en 1982
Ce bref passage en revue de quelques grâces n’a d’autre but que de montrer une évidence : la richesse et la beauté de notre patrimoine architectural. Mais l’on ne peut que constater, avec un sentiment de désolation, que sa survie est compromise.
D’abord, à cause d’une meute de prédateurs qui le pillent impunément. En 1982, la statue de Bacchus, élevée sur le site de Volubilis, s’envole au nez et à la barbe des gardiens du temple romain. Les gendarmes courent toujours après les auteurs de ce rapt audacieux. Les visiteurs doivent se contenter des pieds du dieu du vin, qui sont restés cloués au sol.

Le 17 octobre 1996, Sotheby’s, à Londres, met en vente une porte de mosquée du XIXe siècle et un panneau du XIVe. Mis au courant, par le plus pur des hasards, le Maroc réclame à cor et à cri leur rapatriement. Sotheby’s fait la sourde oreille. Il s’obstine. En fin de compte, le Maroc obtient gain de cause, moyennant 120 000 DH, un montant trois fois supérieur à la valeur intrinsèque des deux pièces. En décembre 2002, le ministère de la Culture n’aura pas la même chance. Quand il tente de récupérer trois frises marocaines tombées dans l’escarcelle de la maison londonienne Christie’s, celle-ci exige la bagatelle de 15 000 livres. Ne pouvant débourser cette somme, il abandonne la partie et les merveilleuses frises. Raflés par des intermédiaires rompus à la détection des valeurs inestimables, nos objets patrimoniaux atterrissent chez des bazaristes, devenus des passeurs obligés de ce trafic honteux, qui les refilent à des acquéreurs pour dix fois leur prix de revient. Et la chaîne continue.

Quand les pans de notre mémoire n’échouent pas sous les brumes londoniennes, ils ne sont pas à l’abri du vandalisme. L’imposante kasbah du Glaoui, à Télouat, est constamment saccagée. Le château de Boulaouane, construit à grands frais par Moulay Ismaïl, est assailli par des troupeaux de moutons. La nécropole de Chellah, à Rabat, est devenue le gîte favori des SDF, qui en piétinent la végétation luxuriante et en dévastent la splendeur. On peut multiplier à l’infini les exemples de monuments impensablement livrés aux mains indélicates des vandales. Ceux qui ne souffrent pas des mauvais traitements, ne sont pas mieux lotis. Leur destin est le délaissement coupable, qui en précipite le délabrement. Ainsi le palais El Badiî, à Marrakech, dont ne subsiste que la grandeur. Ainsi Dar Al Kabira, à Meknès, dont survivent quelques vestiges et une porte gigantesque. Ainsi, la plupart des 350 palais de Fès qui, désertés par leurs propriétaires, menacent ruine.

Faute d’une restauration impérieuse, toutes ces merveilles sont vouées à une mort certaine. Mais cette voie de salut coûte cher. Très cher. Et le maigre budget dont il dispose ne permet pas au ministère de la Culture d’engager des frais exorbitants. Aussi entreprend-il des restaurations avec parcimonie. Toujours est-il que, grâce à lui, des hauts lieux de notre mémoire ont été sauvés : les kasbahs d’Aït Benhaddou et de Taourirt, Ksar El Fida, à Rissani, la cathédrale du Sacré-cœur, à Casablanca, des monuments de la ville de Marrakech… Parfois, ce sont des mécènes qui viennent à la rescousse. La Fondation Ona a remis à neuf la mosquée de Tinmel qui, ainsi, peut être admirée dans l’état où elle se trouvait au XIIe siècle. A Fès, le Fondouk Nejjarine (XVIIIe siècle) a pu retrouver sa jouvence grâce aux 23 millions de dirhams accordés par la Fondation Mohamed Karim Amrani. Toujours à Fès, la Fondation Meziane-Benjelloun se porta au chevet de la médersa Bouanania et la sauva des eaux de l’oued qui la traversait. Enfin, à Marrakech, la Qobba almoravide, la médersa Ben Youssef et la place Ben Youssef reprirent vie par les soins de la Fondation Omar Benjelloun. Gestes louables, mais qui restent quelques gouttes d’eau dans l’océan des monuments naufragés.

Le palais Dar Adiyel, à Fès : un exemple de restauration réussie grâce à la coopération Maroc-Italie-Unesco… mais c’est une goutte d’eau dans l’océan des chef-d’œuvres architecturaux en péril.