Mohammed Ennaji : «Pas de politique culturelle sans politique éducative»

Quelle serait, selon vous, la politique culturelle rêvée pour le Maroc ?

Elle consisterait à faire prendre conscience des enjeux culturels de nos jours et de la place de la culture dans la mobilisation d’une société en devenir.  Mais il faut faire attention dans la formulation d’une politique culturelle, car celle-ci n’est pas l’œuvre du ministère de la culture. Le rôle de ce département est de donner de la cohérence au projet culturel, de l’exprimer de façon claire en termes de discours. Mais la politique culturelle passe essentiellement par la politique éducative. Le niveau catastrophique de notre production culturelle aujourd’hui s’explique par la situation tragique de l’enseignement public. Sans un niveau éducatif élevé, on ne peut disposer d’une politique culturelle avancée. La musique, le théâtre, la création de façon générale sont d’abord le fruit  d’un enseignement de grande qualité. Alors d’abord réformer, révolutionner l’école, c’est la condition sine qua non d’une politique culturelle efficace.

Certains trouvent que cette politique «festivalière» n’est en vérité qu’un cache-misère, pour faire oublier le désert culturel qui sévit tout au long de l’année. Etes-vous de cet avis ?

Je suis peut-être l’auteur qui a le mieux exprimé cette thèse. Il n’y a même pas une politique festivalière, mais une activité festivalière sans plus. Celle-ci naît autour de notables du système, l’appui que reçoivent les différentes manifestations n’est pas dû à la programmation ou l’originalité mais au personnage qui préside la manifestation. Quant au désert culturel, on ne peut pas le masquer, il n’y a qu’à voir le nombre de livres de qualité qui paraît chaque année, c’est tellement dérisoire. Un seul détail, nos conservatoires ne forment pas de musiciens de qualité, ils sont mal équipés, mal encadrés, en aucun cas ils ne sont une priorité pour l’État ni par ailleurs pour les entreprises.

Vous avez longtemps dirigé le Printemps des Alizés d’Essaouira. Qu’est-ce que cette manifestation culturelle a apporté à la ville ?

Le Printemps musical des Alizés tel que je l’ai créé a apporté essentiellement une ouverture sur l’art musical, une découverte des grandes œuvres du répertoire et d’interprètes extraordinaires. Il a permis des rencontres fabuleuses et a été une occasion pour les jeunes talents de se frotter à des maestros. En dehors de cela, il ne pouvait pas apporter quelque chose d’autre, ce n’est pas son objet, je l’ai accompagné pendant des années d’une académie de formation, mais les résultats ont été décevants du fait de la grande faiblesse des structures d’enseignement musical chez nous. J’ai mis fin à ce festival pour des raisons de désintérêt total des pouvoirs publics et donc d’un manque grave de moyens. Aujourd’hui, je décline toute responsabilité sur ce qui s’organise sous ce nom et qui n’a rien à voir avec la formule que j’ai mise en place.