Mohammed Arkoun, le mortel s’en est allé, immortelle, sa pensée demeure

Au soir du mardi 14 septembre 2010, à  Paris, Mohammed Arkoun a rendu l’à¢me.
Issu d’un milieu indigent, il sut se faire un chemin glorieux dans le champ de la pensée.
C’est par sa profonde réflexion sur l’islam qu’il s’illustra et fit des disciples.
Il militait pour un renouveau de l’islam et son accès à  la modernité.

Les heureux élus promis à l’éternité ont en commun d’avoir été si peu gâtés en leur enfance. Mohammed Arkoun n’échappe pas à cette règle. C’est sur une indescriptible désolation qu’il ouvre les yeux. Taourirt-Mimoun  est une bourgade plantée, pour son malheur, sur des hauteurs glaciales. A part de chétifs oliviers et de vagues figuiers, rien n’y pousse, le blé y est une denrée rare. S’en pourvoir relève de l’impossible la plupart de l’année, où cette contrée abandonnée de Dieu et des autorités coloniales se retrouve assaillie par la neige. Seule la mort y fleurit. Elle ne cesse d’y rôder, à l’affût d’enfants en bas âge affaiblis par la dénutrition. La faucheuse emporte deux des neuf frères du futur islamisant. Lassé de se décarcasser vainement pour la subsistance de sa copieuse progéniture, le père Arkoun décide de s’en remettre au parfait amour de Dieu. Désœuvré par nécessité et conviction, il meuble son temps en engrossant méthodiquement son épouse.
Mohammed Arkoun confessait qu’il avait parcimonieusement évoqué l’auteur de ses jours dans l’autobiographie qu’il envisageait de faire paraître chez Albin Michel. Sans doute pâtissait-il de l’aridité sentimentale de cet homme vaincu par la vie. Encore plus sûrement, il ne comptait pas à ses yeux. A la différence de sa mère, dont il parlait avec dévotion. «Si je suis devenu ce que je suis, c’est grâce à cette sainte femme», témoignait Mohammed Arkoun, ému jusqu’aux larmes, au souvenir d’un être qui lui prodiguait une tendresse infinie. Mais, malgré cette harmonie, l’enfant, qu’on disait fort éveillé, tenait Taourirt-Mimoun pour un étouffoir où il ne ferait pas de vieux os. Comment s’en évader ? Pas d’autre moyen que celui de franchir, d’abord, les portes de l’école communale. Une école dans ce bled sinistré ? Cela paraît étrange, mais Taourirt-Mimoun, où l’on rencontrait jamais l’ombre d’un bidasse, d’un vigile ou d’un gendarme, était nantie d’une école, créée, en 1882, par Jules Ferry, qui attacha son nom à une législation scolaire: obligation, gratuité et laïcité de l’enseignement primaire.

Pour apprendre l’arabe, il alla jusqu’au lointain Oran

Persuadé que l’école était son unique planche de salut, Mohammed Arkoun y entra comme on entre en religion, mettant une étonnante ardeur à ses études. Le soir, après avoir accompli ses devoirs, il s’amusait à se rêver en instituteur dans une ville lointaine. Parfois, il s’imaginait en précepteur de princes, à l’instar du fils du chef du village, Maâmeri, auquel le sultan Mohammed V avait confié l’éducation de ses enfants. Quand Maâmeri passait ses vacances à Taourirt-Mimoun, il aimait à flâner en costume marocain. La djellaba d’une blancheur éclatante, le tarbouch rouge vif et les babouches jaunes fascinaient l’enfant Arkoun. Un jour, se promettait-il, il les porteraient, et dans le pays qui les a conçus. Un bémol à ce bonheur anticipé : au Maroc, la langue officielle est l’arabe, or ce Kabyle pur jus n’y entendait pas le moindre mot. Qu’à cela ne tienne, il se fit le serment de combler cette lacune préjudiciable à sa soif de l’ailleurs. Son certificat d’études primaires brillamment obtenu, il prit le large en direction d’Oran, où l’enseignement bilingue avait cours.
Le désenchantement le cueillit à vif. Certes, à Taourirt-Mimoun, il se sentait à l’étroit au point de languir après des cités taillées à la mesure de son ambition, mais Oran lui faisait l’effet d’une mégapole tentaculaire. Ne maîtrisant pas la langue locale et ne connaissant guère les mœurs oranaises, il se retrouva «perdu» dans un climat hostile. Mais vite, son désir de s’épanouir dans les études de sorte à se faire un chemin dans la vie reprit le dessus. Il avait onze ans, un âge où l’on est malléable à merci. Par un heureux hasard, le jeune Arkoun fut pris en main par des maîtres dignes de leur sacerdoce, en la personne de Pères Blancs.
Respectueux de la confession de leurs ouailles, les Pères Blancs leur enseignaient les valeurs du catholicisme tout en se faisant un devoir de ne pas verser dans le prosélytisme. Plusieurs années plus tard, Mohammed Arkoun leur reconnaissait le mérite de n’avoir pas tenté de le détourner de la voie qu’il avait choisie. Et ce fut grâce à leurs vertus pédagogiques qu’il découvrit la littérature française, s’en enflamma ensuite, puis devint un lecteur compulsif de romans et de poésies. A force de fréquenter les œuvres, Mohammed Arkoun n’en doutait pas : lui aussi prendrait la plume.

Etudiant à Alger, il fut houspillé pour avoir critiqué l’écrivain Taha Hussein

Plus tard, se révéla à lui une nouvelle amante, la philosophie, dans les bras de laquelle il s’abandonna goulûment. De cette liaison, absolument pas dangereuse, naquit sa vocation de penseur. Entre l’activité de romancier et celle de penseur, son cœur balançait, et il s’en remettait au destin pour trancher en faveur de l’une ou l’autre. «J’étais premier aussi bien en littérature qu’en philosophie. Je me sentais des dispositions aussi bien pour le roman que pour la pensée. Mais conscient de mon perfectionnisme, je refusais de mener de front les deux carrières. Je soumettais mon choix au hasard», nous racontait-il lors d’une rencontre privée.
Mohammed Arkoun se transporta à Alger afin d’y accomplir des études de lettres et de philosophie. C’était au matin des années cinquante, l’Algérie spoliée tentait de secouer ses fers.
La Faculté des lettres d’Alger formait le centre névralgique de la rébellion. Ce que le transfuge d’Oran constata à ses dépens. En effet, alors qu’il était en deuxième année de fac, il s’avisa de mitonner une rencontre autour de la face réformiste des œuvres de Taha Hussein. Il connaissait par cœur les romans du monstre sacré égyptien, pour les avoir assidument hantés, pendant de nombreuses années, en vue de parfaire sa maîtrise de l’arabe littéraire. Mais il eut la «maladroite» inspiration de pointer l’incohérence des écrits husseiniens. Aussitôt, ce fut la levée de boucliers dans la salle. Arkoun se voyait, sans comprendre, houspillé, agressé, traité de tous les noms d’oiseaux. Finalement, il se rendit compte que cette réaction délirante constituait un écho houleux à sa critique d’un écrivain arabe. Pour ces étudiants embrigadés par l’idéologie baâssiste, qui prônait le panarabisme, tout ce qui était arabe se révélait infaillible et ne souffrait aucune récusation. «Moi aussi je militais pour la libération de mon pays. Mais ce fut un choc pour moi d’observer que des jeunes qui représentaient l’avenir de l’Algérie indépendante soient sous le joug d’une idéologie communautariste. Or je honnis le communautarisme. D’abord parce qu’il nous ramène aux ténèbres d’antan, ensuite parce qu’il est meurtrier», s’insurgeait postérieurement l’auteur de L’islam, religion et société. Après avoir décroché sa licence, il s’envola vers Paris. Avant de se jeter à l’eau, Mohammed Arkoun préféra consolider son capital de diplômes. Une agrégation de langue et littérature arabes, puis un passage dans des lycées de Strasbourg et de Paris, histoire de se faire la main, et le voilà hissé au rang de maître assistant à Sorbonne 3. Auparavant, il fréquentait l’Institut national des langues et des civilisations orientales (INALCO). Bien lui prit, car, un jour, il assista à une conférence donnée par l’histoire Lucien Febvre à propos de la religion de Rabelais. Ce serait sur la religion musulmane qu’Arkoun concentrerait son intérêt. Au préalable, il lui fallait éplucher quantité de livres se rapportant à l’islam. Il s’attela à cette tâche apparemment incommensurable et s’en sortit honorablement. Il lui restait quand même à chercher une approche inédite de la question musulmane. Comble de veine, en ces années soixante fécondes, les sciences humaines et sociales régnaient sans partage sur le champ de la critique.  Convaincu de la consistance des sciences humaines et sociales, Mohammed Arkoun s’en inspira pour forger une méthodologie susceptible d’interroger efficacement l’islam. Il commença d’abord à la tester à travers sa thèse de doctorat intitulée De Rabelais à Miscaweyh. L’effet en fut heureux.
Ce qui tenait à cœur à Mohammed Arkoun, c’était d’explorer le texte coranique à la lumière d’une méthode rigoureuse. Selon lui, «le Coran est un texte ouvert qu’aucune interprétation ne peut clore de façon définitive et “orthodoxe”. Au contraire, les écoles dites musulmanes sont des mouvements idéologiques qui soutiennent et légitiment les volontés de puissance de groupes sociaux en compétition pour l’hégémonie». En affirmant cela, il s’inscrivait dans la lignée des Egyptiens Mohammed Abdou, Mostafa Abderrazek, Ali Abderrazek ou Taha Hussein, pour qui la lettre tue, tandis que l’esprit vivifie.

Selon Arkoun, l’islam imposé permet aux chefs d’asservir les peuples qu’ils gouvernent

Il importe de repenser l’islam dans le monde contemporain, plaidait l’avocat Mohammed Arkoun, en lui insufflant une modernité que le texte coranique suggère entre les lignes. Mais auparavant, il conviendrait d’examiner à la loupe cet islam imposé, pour en faire dégager l’imposture. Car, il n’a d’autre raison d’exister que celle de permettre aux chefs arabo-musulmans d’asservir leur peuple. D’ailleurs, de la politique des régimes arabes ou musulmans, Arkoun disait pis que pendre: «Les échecs ont commencé dès le lendemain de l’indépendance. Partout se sont imposés des régimes policiers et militaires, souvent coupés des peuples, privés de toute assise nationale, indifférents ou ouvertement hostiles à tout ce qui peut favoriser l’expansion, l’enracinement d’une culture démocratique. Les moyens par lesquels les régimes se sont mis en place n’ont, nulle part, été démocratiques».Lucide, Mohammed Arkoun était conscient de la difficulté de son combat. «Rien ne se fera sans une subversion des systèmes de pensée religieuse anciens et des idéologies de combat qui les confortent, les réactivent et les relayent. Actuellement, toute intervention subversive est doublement censusée : censure officielle par les Etats et censure des mouvement islamistes. Dans les deux cas, la pensée moderne et ses acquis scientifiques sont rejetés ou, au mieux, marginalisés. L’enseignement de la religion, l’islam à l’exclusion des autres, est sous la dépense de l’orthodoxie fondamentaliste». Pour autant, ses coups portés à l’endroit de l’obscurantisme ne sauraient être des coups d’épée dans l’eau. Il en était intimement convaincu. Et c’était pourquoi il n’avait jamais rendu les armes, malgré les excommunications ou les menaces de mort, émanant d’intégristes de tout poil.
Quand le crabe s’insinua dans le corps de Mohammed Arkoun, celui-ci ne s’effraya pas. Voyant sa fin proche, il mit les bouchées doubles, mettant en place un atelier réflexif sur l’islamologie appliquée, apportant la touche finale à l’ouvrage collectif Histoire de l’islam et des musulmans en France du Moyen-Age à nos jours, ou participant au colloque organisé par la Faculté des lettres et des sciences humaines de Casa-Ben Msick (en juin dernier). Arkoun ne redoutait pas tant la mort que de cesser de vivre, alors que son œuvre était encore inachevée. Mais la mort n’a pas d’égards pour les hommes célèbres. Depuis le samedi 18 septembre, cette sommité repose, conformément à ses vœux, au cimetière Chouhada de Casablanca. Pas en costume marocain qu’il prisait, mais enveloppé d’un simple drap comme le commun des mortels. Sauf que celui-ci demeurera, aux yeux de la pensée orpheline, immortel.