Mohamed Zefzaf enfin traduit

Il y a sept ans disparaissait, à  56 ans, un des fleurons de la littérature marocaine d’expression arabe. Habile dans tous les genres, et particulièrement dans la nouvelle et le roman,
il a légué une Å“uvre prolixe, dont seule «L’Å“uf du coq» a été traduite en français, traduction
qui vient d’être publiée en format de poche.

Mohamed Zefzaf n’a jamais eu le sens des convenances. De sa désinvolture, il fournit l’ultime preuve vendredi 13 juillet 2001, en laissant en rade ses nombreux lecteurs pour appareiller vers le ciel des écrivains. Face à la vie, il était comme un amoureux transi devant une maîtresse qu’il avait dans la peau et qui «lui en faisait baver» en permanence. Il eut la force de la quitter après plusieurs adieux différés. Ce matin-là, nous étions à nouveau vieillis d’une mort qui meublait cette nécropole qu’était devenu notre cœur. Demeure le souvenir.


Un appartement délicieusement suranné, dans un quartier gorgé de mémoire : le Maârif, à Casablanca. On y pénètre à pas feutrés sous le regard suspicieux d’une dame sans âge, qui fait office de gouvernante, de secrétaire, de compagne et de souffre-douleur. Car le maître de céans n’est pas commode. On l’aperçoit. Avec son corps frêle, sa barbe fournie et son regard fiévreux, il semble tout droit sorti d’un roman de Dostoïevski. Dans une pièce ascétiquement meublée, il se tient couché, au milieu d’une foison de feuillets épars, scrupuleusement noircis. De temps à autre, il jette un œil par-delà la fenêtre, pour remonter le fil du temps, ce temps défunt où des arbres centenaires accompagnaient sa solitude d’écrivain.


Il remarque enfin votre présence, par inadvertance. Il balance entre l’envie de vous envoyer paître et l’observance des règles du savoir-vivre. Il se plie à ses dernières, sans conviction. D’emblée, on constate que Mohamed Zefzaf est distant à son propre égard, comme s’il devait accommoder ou chercher sans fin la bonne place pour parler de lui-même. Il projette sur ses propres propos une légère brume, se met à bafouiller, puis s’interrompt, s’excuse d’être incapable de se raconter. Fausse modestie ? Non, plutôt suprême touche d’humilité charmante. Goût aussi de la dérobade, par timidité. Toujours est-il que l’on se retrouve avec quelques bribes, et on  est forcé de faire avec.


Avec son corps frêle, sa barbe fournie et son regard fiévreux, il semble tout droit sorti d’un roman de Dostoïevski


Une enfance crépusculaire. A l’âge de cinq ans, Mohamed Zefzaf fait l’expérience cruelle de la mort. Son père, un modeste fellah de la région de Souk El Arbaâ, s’arrache, sans crier gare, à la vie. Avec la mère, l’orphelin, durement éprouvé par cette disparition subite, s’installe dans un bidonville de Kénitra. Brûlure intense. Pour tromper la douleur que lui transfuse son quotidien miséreux et glauque, il devient un éternel fugitif en quête d’évasion. Il fuit donc, dans les livres.


Il en est si avide qu’il s’improvise crieur de journaux à seule fin de récolter l’argent nécessaire à l’assouvissement de son désir de lecture. A l’école, il brille. Au lycée, il flambe. Bac en poche, il poursuit un cursus de philosophie. Licence remportée haut la main. Enseignement. Vingt ans interminables voués à ce sacerdoce. Sans un soupçon de confort matériel. L’impécuniosité qui s’était attachée à ses pas,  depuis sa naissance, ne le quitte pas d’une semelle. D’où son obsession de l’argent. Quand, par miracle, il en dispose, il s’empresse de le dissiper.


Depuis 1963, Mohamed Zefzaf écrit, compulsivement, copieusement, brillamment. Tous les genres y passent. De la poésie, à ses moments perdus ; du théâtre, mais en portion congrue (Chien tué sur le trottoir); des nouvelles en abondance et infiniment de romans, dont se distinguent Dialogue à une heure tardive (1970), La Femme et la Rose (1972), Trottoir et Mur (1974), Des maison basses (1979), Des Tombes dans l’eau (1978), Le plus fort (1978), Le Serpent et la Mer (1979), L’Arbre sacré (1980), Les Gitans dans la forêt (1982), Tentative de vie (1985), Le roi des djinns (1988), Ange blanc (1988), Le Renard qui apparaît et disparaît (1989), Le Quartier par derrière (1992), La Charette (1993)…


<strong>Rien de rond ni de lisse sous sa plume ; ses mots, des arêtes coupantes </strong><br>
Ayant une immense tendresse envers les bas-fonds, Mohamed Zefzaf en tisse la toile de fond de ses écrits, dans lesquels flottent les laissés-pour-compte, les faillis de la vie, les givrés et les paumés. Comme tous les écorchés vifs, l’auteur vit dans les angles. Rien de rond ni de lisse sous sa plume. Ses mots sont des arêtes. Ils coupent, griffent, blessent et jettent une implacable lumière sur notre société déroutée.


L’univers de Zefzaf n’est pas sans évoquer celui composé par Mohamed Choukri. D’ailleurs, les deux hommes entretenaient un lien indéfectible, semé de beuveries anthologiques, de désamours impromptus et de rabibochages tonitruants. Zefzaf avait poussé le zèle amical jusqu’à introduire Choukri dans L’œuf du coq.


De fait, rapportant une conversation qu’il vient d’avoir avec un écrivain dans la boîte de nuit où il travaille, Rahal, un des personnages clés du roman, se souvient : «Il m’a dit qu’il y a, dans notre pays, de grands écrivains, que l’un d’eux, célèbre dans le monde, nommé Mohamed Choukri, vivant à Tanger, est son ami. Moi, j’aimerais bien voir cet écrivain qui a écrit quelque chose comme Sonate à Kreutzer de Tolstoï. Il m’a répondu que oui. Sa vie est étrange. Il est âgé de cinquante ans, et il ne s’est jamais marié. Il prend son petit-déjeuner sous forme de bouteilles de wisky. Et quand il s’enivre, une envie folle le prend d’étrangler les femmes.»


Il écrivait au ras du quotidien des épaves et des destins crépusculaires
Comme son compère Choukri, Zefzaf n’est ni un architecte des formes littéraires ni un orfèvre de la langue. Il écrit au fil de la plume et au ras du quotidien des épaves et des destins crépusculaires. A dessein. Quand on empoigne le réel pour le conter au grand nombre, les broderies de l’imaginaire, les arabesques rhétoriques et les envolées lyriques sont souvent des obstacles à l’intelligibilité du récit. De ce souci de clarté résulte une prose couillue, râpeuse, foisonnante de mots de mauvaise vie.


Car l’auteur ne s’embarrasse pas de scrupules pudiques, il appelle chat un chat, et cela fait mouche. «Le souci de la forme ou le goût de la langue ne sont pas les signes distinctifs de l’œuvre de Mohamed Zefzaf. Ce qui en fait un écrivain singulier, c’est un souci plus essentiel, celui d’autrui. Il accueille des vies déboussolées, des existences dépouillées de toute espérance. Et par la loyauté avec laquelle il en rend compte, une sorte de lumière jaillit en chacun des protagonistes», analyse Salim Jay, dans son Dictionnaire des écrivains marocains (Eddif, 2005).


Pour se faire une idée sur la spécificité de l’écriture de Zefzaf, rien de tel qu’une plongée en apnée dans son court roman (110 pages) L’œuf du coq, traduit en français par Saïd Afoulous en 1998, soit quatorze ans après sa parution en arabe, puis réimprimé en poche par le même éditeur, Le Fennec, en juin 2008, cet opus met en scène un quatuor ombreux. Lhajja, propriétaire de l’immeuble bancal dans lequel logent


Omar et Rahal, est une juive convertie à l’islam par commodité. Pour se faire une place au soleil, elle consent à épouser un vieillard qui, en mourant, lui lègue une somme rondelette, grâce à laquelle elle rachète le bar dans lequel elle servait.


Quelque temps après, elle le revend et acquiert deux immeubles où elle reçoit des sans-logis à vil prix et des filles de joie. Rahal, lui, après son échec au bac à cause de la malveillance d’une prof de physique roumaine, déniche un emploi dans une pharmacie, d’où il est viré pour incompatibilité d’humeur avec la patronne. Désœuvré et désargenté, il se résout à occuper une chambre miteuse chez Lhajja avec deux autres démunis. Omar est chômeur et vit aux crochets de Lhajja en échange de ses faveurs. Enfin, Ghannou, alias Jiji, après une longue errance, a atterri dans une boîte de nuit.


«L’œuf du coq», roman noir qui met le doigt sur les plaies de la société marocaine
Tous ces personnages ont en commun d’être dans un constant besoin de vie meilleure, d’affection ou seulement de survie. Or, «ce n’est vraiment pas facile pour quiconque de dénicher une place au soleil», comme dit Lhajja. Pourtant, ces êtres s’obstinent dans leur quête d’un mieux-être affectif ou matériel.


En vain. Plus ils cherchent la lumière, plus ils s’enfoncent dans la solitude. Histoire de conjurer celle-ci, ils biberonnent jusqu’à plus soif. Lhajja et Omar ont toujours un coup dans le nez, Rahal dessoûle rarement, Jiji, pour arrondir ses fins de journée, fait boire le client et se sert par la même occasion.


Bref, l’alcool coule à flots dans ce roman de Zefzaf. Le sexe s’y taille la part d’un lion en rut. Lhajja fricote avec Omar, Rahal avec Jiji. Mais une fois dégrisés ou charnellement repus, les personnages se retrouvent avec leur désespérance, encore plus exacerbée par les intrigues et les trahisons auxquelles ces damnés se livrent mutuellement. Jiji qui avait assuré Rahal de sa fidélité, finit par le tromper avec son meilleur ami Hassan.


Roman noir, au sens propre du terme, qui met la plume sur les plaies de la société marocaine, avec une justesse de ton étonnante, L’œuf du coq est une illustration exemplaire du talent incisif de Mohamed Zefzaf.