Mohamed Rouicha : Innass innass…

Terrassé mardi 17 janvier par une crise cardiaque, le virtuose de l’outar Mohamed Rouicha laisse derrière lui un univers musical enivrant, et des fans en pleurs.

«Oulinou tfakartid ouna ira wul… Mon cœur, tu m’as rappelé ceux que je chérissais…». Par ces mélopées amazighes, chuchotées en prélude du tout dernier Atlas Dancefloor de Hoba Hoba Spirit, par ce timbre guttural, plein de bienveillance et de grâce, reconnaissable entre mille, Mohamed Rouicha nous aura fait ses derniers adieux. C’était il n’y a pas si longtemps, quelques jours avant ce mardi 17 janvier, date du décès de l’artiste, après soixante-deux ans d’une riche existence, dévouée corps et âme à la musique.
Ce jour funeste, une chanson, surtout, tapisse les murs des réseaux sociaux, revient sur les lèvres comme une incantation maudite. «Innass innass, i dounit uri trit… Dis, dis à la vie ce qu’elle me veut… Je sais qu’elle ne me tolère pas», fredonnent les amoureux éplorés. «Une plume s’est envolée…», publie sobrement le journaliste Hicham Smiyej sur son mur Facebook. Un chagrin ! Un artiste, une montagne et un homme qui a marqué mon enfance, mes joies et désespoirs nous a quittés aujourd’hui, tremble le metteur en scène Jaouad Essounani, bouleversé. «Un homme de partage, d’humanité et d’humilité qui a su rythmer sa vie en notes de silence. Un homme que j’ai toujours rêvé d’approcher, pour explorer son génie de la vie et de la musique. Mes respects et mes pensées les plus profondes à toi Mohamed Rouicha ! Dommage, mes hommages !». Sur le blog de l’athlète et entraîneur Aziz Daouda, un témoignage des plus vibrants : «Il fut unique en tout. Unique par sa formation sur le tas, unique par sa sensibilité, la profondeur de sa réflexion sur les choses de la vie. Unique par sa vision propre de l’Atlas et de sa beauté. Unique par son élégance et la générosité du cœur. Unique dans son amour de sa montagne : l’Atlas qu’il n’a jamais quitté et qu’il ne quittera plus».
C’est vrai qu’on l’appelait, qu’on l’appelle toujours l’Etoile de l’Atlas, ce poète, chanteur et compositeur originaire de Khénifra, où, dès l’âge de onze ans, il commence à taquiner l’outar. Un instrument du XVe siècle qu’il chérit parce que rare et négligé, et qu’il s’ingénie à sauver de l’oubli. À tout juste quatorze ans, le jeune Rouicha est révélé par la RTM de l’époque. Il ne se lancera dans une carrière musicale à proprement parler qu’en 1979. «L’artiste s’adresse à tout le monde, confie en 2008 le magicien de l’outar à “Aujourd’hui le Maroc”. C’est un sociologue ou une sorte de psychanalyste, il décrit les problèmes, les souffrances que l’on rencontre dans notre vie». Tout, en vérité, lui inspire les mythiques chansons qu’il lègue au patrimoine populaire marocain : la nature, l’amour, la justice, la vie, la mort. La mort, nous y voilà, hélas. Mais gageons que l’œuvre de ce grand artiste lui survivra longtemps.