Mohamed Nedali : «La lecture est le seul moyen de faire évoluer les mentalités»

L’écrivain de Tahanaout nous parle ici de ce premier volet d’une vaste trilogie en préparation, mais aussi de ses souvenirs, de ses goûts artistiques. Et de politique, un peu malgré lui.

En lisant «Triste jeunesse», on vous sent comme accablé. Vous y écrivez d’une façon inhabituellement pessimiste. Que s’est-il passé ?

Le pessimiste est un homme lucide. Je ne sais plus qui a dit cela, mais il a raison. Il est vrai qu’en me mettant dans la peau de cette jeunesse, je ne peux qu’être pessimiste. Je n’ai, cela dit, pas été complaisant. Ni avec les jeunes ni avec ceux qui sont censés les gouverner. J’ai porté sur eux un regard objectif.

Vous avez perdu foi en ce pays ?

Non. Je suis quelqu’un qui garde espoir. Certes, il y a des problèmes. Il y en a partout, d’ailleurs, même dans les pays les plus avancés. De nos jours, les problèmes de la jeunesse sont universels. La nôtre a ceci dit quelques particularités : il y a trois ou quatre ans, par exemple, j’ai lu ceci sur une pancarte à Rabat : «La fonction publique ou la mort». Ça m’a mis très en colère. Pourquoi ? Parce qu’on n’y fait rien, parce qu’on a un salaire à vie ? La fonction publique ne peut pas engager tout le monde. Ces idées ne sont pas de notre siècle.

Ce livre sur le marasme de la jeunesse vous a-t-il été inspiré par le printemps arabe ?

Je l’ai terminé en 2010, bien avant les événements. Je venais d’envoyer le manuscrit à mon éditeur marocain lorsqu’ils ont éclaté. J’ai failli changer de titre pour qu’on ne me dise pas que je m’en suis inspiré. Cela fait trois ou quatre ans que je travaille sur une trilogie sur la jeunesse marocaine. En ce moment, je peaufine la deuxième partie, qui portera sur des jeunes non pas aux prises avec le chômage mais démarrant leur vie active, avec un salaire qui tombe chaque fin de mois, contrairement à la pluie, hélas. Pour ce qui est des soulèvements, comme tout le monde, je n’ai rien vu venir.

Que faut-il faire, selon vous, pour sortir la jeunesse de son mal-être ?

D’abord, adapter l’enseignement aux besoins de l’entreprise. C’est un énorme chantier, il faut tout réformer. Et puis expliquer, grâce à un cours par exemple, que l’État ne peut pas donner du travail à tout le monde.

Est-ce que ce ne serait pas votre propre marasme qui transparaît dans ce livre ?

Mais je ne souffre d’aucun marasme ! (rires). Il est vrai, cela dit, qu’il y a toujours une part de l’auteur dans ses écrits. On fabrique les personnages en y mettant un peu de soi et un peu des autres. Même quand ils sont de sexe différent, témoin cette fameuse déclaration de Flaubert : «Mme Bovary, c’est moi». S’il y a marasme, il concerne la société entière et influe peut-être sur chacun.

Que pensez-vous de la situation sociale au Maroc ? Et de la manière dont elle est gérée par l’État ?  

Je ne fais pas de politique. Mais je pense que la crise est mondiale et que l’État fait ce qu’il peut. Le problème de la jeunesse n’est pas un problème que l’État seul peut résoudre. Il faut une mobilisation de tous : entreprises, associations, citoyens.

Que pensez-vous de l’affaire du livre de Mohamed Leftah, «Le Dernier combat du Captain Ni’mat», récompensé par le prix La Mamounia mais introuvable dans les librairies ?

C’est une censure insidieuse, qui ne dit pas son nom. Officiellement, il n’est pas interdit. Mais on ne le trouve nulle part. C’est malheureux, car ce livre est une des plus belles œuvres de la littérature marocaine. Un chef-d’œuvre complet, du point de vue du style, de la composition, de la langue. Mohamed Leftah est le meilleur d’entre nous. C’est triste qu’il soit si méconnu. Je ne cesse de parler de ce livre, j’ai signé la pétition contre son interdiction. Le Dernier combat du Captain Ni’mat a, certes, pour thème l’homosexualité, taboue chez nous. Mais il ne faut pas réduire le roman à ce seul sujet. Autre chose : toutes les œuvres de Leftah sont quasiment introuvables, pas seulement Le Dernier combat du Captain. Il a eu le malheur d’être publié par une petite maison d’édition à la diffusion très restreinte, même en France. Un de ses meilleurs livres, Les Demoiselles de Numidie, a été en rupture de stock de 1992 à 2000. C’est le malheur de Mohamed Leftah : il a été mal publié, mal diffusé.

J’ai l’impression qu’une majorité d’auteurs marocains souffrent de ce problème. Quand il convie un écrivain, le Café littéraire peine par exemple à trouver des exemplaires d’un livre en nombre suffisant.

La formule idéale, c’est la mienne : avoir un éditeur national, avec un prix à la portée des bourses, et un éditeur à l’étranger. Les livres qui sortent en France et coûtent 20 euros sont prohibitifs au Maroc. J’ai bataillé, négocié serré avec mes deux éditeurs pour obtenir ce droit de publier ici avec un prix et ailleurs avec un autre.

Etes-vous pleinement satisfait de votre situation d’écrivain au Maroc ?

Je suis un écrivain libre. Je gagne un peu, les livres me rapportent, certes pas énormément. Avec les seuls revenus de mes livres, je ne peux subvenir aux besoins de ma famille. Je dois continuer de travailler comme enseignant. Quant à mes propres besoins, ils sont très limités : quelques livres me suffisent. Et encore, je ne les achète même pas parfois, les gens me les offrent. Alors oui, je suis satisfait, libre. Et on va dire heureux.

Est-ce qu’il est difficile d’écrire au Maroc ?

C’est extrêmement dur. Ici, on vit en communauté. Les gens ne comprennent donc pas que vous vous isoliez pour écrire pendant des mois, voire des années. Cela jure avec les us et coutumes de ce pays. Il a fallu que je coupe les ponts avec beaucoup de personnes, que je m’éloigne de membres de ma famille. Aux yeux de certains, je ne suis pas quelqu’un de normal car je me retire pour lire et écrire. Mais depuis que j’ai été publié, les gens ont compris que ce n’était pas un acte de folie.

C’est vrai que les écrivains et les artistes traînent toujours cette réputation de bizarrerie, d’anormalité.

Les écrivains surtout, parce que les artistes n’ont pas besoin de s’isoler beaucoup. Les écrivains ont vraiment besoin de vivre en ermites.

Justement, j’ai l’impression qu’à Tahanaoute, vous vivez comme dans la grotte de Zarathoustra. Loin des hommes et de tout ce qui pourrait vous ennuyer…

Non. Les gens pensent en effet que c’est une réclusion solitaire, mais c’est faux. Je suis né là-bas, mon père et mon grand-père aussi. Automatiquement, quand j’ai fini mes études, je suis revenu ici. L’avantage majeur du village est qu’il est calme, c’est un lieu propice au travail intellectuel. La preuve, c’est que beaucoup d’artistes s’y sont installés. Le peintre Mourabiti, par exemple, y a créé la résidence Al Maqam.

Par «difficultés d’écrire», j’entendais à vrai dire surtout les tabous, la pression de la société et l’autocensure que cela peut générer…

J’ai la chance d’écrire en français. Donc, très peu de gens lisent mes textes (rires).

Cela ne vous attriste pas que peu de gens lisent vos œuvres ?

Mon premier livre, Les amours d’un apprenti boucher, a été excellemment traduit en arabe par Hassan Bourkia et Mohamed Ennaji. Hélas, c’est celui qui se vend le moins. Cette année, il m’a rapporté 500 dirhams. C’est dérisoire. Il y a très peu de lecteurs en arabe. Je vends cinq fois, six fois plus en français.

Etes-vous heureux au Maroc?

Pour vivre heureux au Maroc, il faut remplir les trois conditions suivantes : la première, elle n’a rien d’original, ne pas être dépendant des autres pour vivre, fussent-ils vos parents. La deuxième : ne pas avoir affaire à la justice de ce pays. La troisième : ne pas tomber malade si vous n’avez pas les moyens de vous faire soigner dans le privé.

Vous êtes professeur de lycée depuis 27 ans. Quel est le principal problème de l’enseignement au Maroc?

Ce n’est en tout cas pas un problème de moyens, contrairement à la légende. C’est, et j’en ai la ferme conviction, un problème de mentalité. Les établissements scolaires sont, en règle générale, gérés par des esprits d’un autre âge, très souvent d’anciens enseignants d’arabe, monolingues, bornés et ennemis jurés des grandes valeurs de l’humanité, à savoir le respect de l’autre,  la tolérance, la démocratie, l’égalité, l’ouverture sur les autres cultures…  Il ne faut aucunement confier la direction des établissements à des hommes et à des femmes de cette trempe. Et pour éviter que les mêmes erreurs ne se répètent indéfiniment, les délégués du ministre et les directeurs des académies ne doivent surtout pas se fier aux rapports écrits et oraux que leurs chefs de bureaux leur transmettent sur la situation des établissements scolaires ; ces hommes sont très souvent des gens qui occupent le même poste depuis des décennies et qui ont tissé un réseau, leurs amitiés et leurs intérêts personnels. Les délégués et les directeurs des académies doivent se rendre eux-mêmes sur le terrain et parler aux enseignants ainsi qu’aux élèves, voire aux parents d’élèves. Jusqu’à présent, et en 27 années d’exercice, jamais un délégué du ministre ni un directeur d’académie ne m’a demandé mon avis sur la situation de l’établissement où je travaille. Le manque de ressources humaines est aussi un leurre car les délégations, les académies et certains établissements regorgent d’enseignants qui ont été formés pour dispenser des cours et qui se retrouvent dans les bureaux de ces administrations à bayer aux corneilles. Ceux-là, il faut les réaffecter à leur poste initial.
L’arabisation est, de l’aveu de tout le monde, un échec cuisant ; même les élèves n’en veulent pas ; il faut par conséquent revenir là-dessus, d’une façon ou d’une autre. Il faut aussi faire en sorte que notre école soit un espace de culture, de lecture, de création, de liberté, d’ouverture d’esprit et non pas une fabrique de bigots comme c’est le cas aujourd’hui. Une précision importante, et je termine là-dessus : les mesures que je réclame ici ne demandent pas de financement mais de la clairvoyance et de la détermination.

Que pensez-vous de l’évolution du secteur du livre ?

Je ne sais pas si le secteur évolue. Je ne vois pas de volonté réelle de la part des maîtres de céans pour faire évoluer le livre et la lecture. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, on veut nous imposer une définition de la culture très restreinte. En regardant les médias, j’ai le sentiment que la culture aujourd’hui se résume à des festivals de raï, de rap, de rire. Pour moi, tout cela n’est que divertissement. L’art majeur, c’est la littérature. Je suis convaincu qu’il n’y a pas d’évolution d’une société sans le livre. Un homme qui a lu, c’est un homme qui est immunisé contre les dérives obscurantistes. A ce propos, je pense toujours à cette phrase d’Amine Maalouf : «Si vous avez lu quarante bons livres de ce que moi j’appelle quarante bons livres, vous pouvez regarder la vie en face». Je pense que la lecture est le seul moyen de faire évoluer les mentalités. Parce que le véritable changement, c’est celui des mentalités, pas celui des vêtements ou des appartements. Et ça ne peut passer que par un travail de fond dans lequel la lecture doit prendre une part importante. Un homme qui lit est un citoyen de gagné. Il ne sera plus la proie des discours radicaux intégristes, obscurantistes.

Vos conseils pour une meilleure politique du livre ?

Comme pour l’enseignement, ce n’est pas une question de moyens mais de volonté. Or, je ne vois aucune volonté chez personne. Je scandalise les gens quand je leur dis ça. Vous savez, dans les années 70, nous n’avions même pas 5% des moyens que nous avons aujourd’hui. Et pourtant, le rendement était incroyable. Mon conseil, c’est qu’on organise des rencontres avec les écrivains. Qu’ils puissent discuter avec les étudiants à la fac, qu’ils transmettent l’amour de la lecture, le plaisir du texte aux élèves dans les lycées. Les jeunes doivent lire un bouquin in extenso, pas seulement pour les caméras. Il faut un suivi. Mais c’est très dur. Vous savez, quand on m’invite à une rencontre à l’université, je peine beaucoup car la hiérarchie est rarement favorable, ouverte à ce genre de manifestations. Il faut toujours que quelqu’un intervienne d’en haut pour autoriser une rencontre littéraire. C’est malheureux.

Avez-vous un rituel d’écriture ?
J’ai dix-sept heures de cours, deux enfants et beaucoup de responsabilités. Je ne peux donc pas me permettre ce luxe (rires). Mon seul rituel, c’est d’essayer de dégager du temps ! Dès que j’en trouve, j’écris. Je lis surtout, à vrai dire. Je me définis surtout comme un lecteur. Je n’ai pas beaucoup écrit, finalement. Je n’ai publié que cinq livres. Pour revenir au rituel d’écriture, je dirais que ma seule condition est le silence. Je ne peux pas lire ni écrire dans le bruit. Ça explique pourquoi je vis à Tahanaoute.

Avez-vous l’écriture facile ou laborieuse ?

Il est vrai que certains écrivains donnent l’impression d’écrire aisément. C’est totalement faux. J’ai posé la question à beaucoup d’écrivains, qui sont unanimes. Ça va peut-être vous étonner, mais c’est lorsqu’on a l’impression que l’auteur écrit comme il respire qu’il peine véritablement. Pour ma part, je passe parfois une journée entière à polir un paragraphe. Et encore, des fois, ça ne marche même pas. Car il ne s’agit pas seulement de raconter. Il faut que la phrase sonne bien, qu’elle sonne bien dans le paragraphe, et que ce paragraphe s’imbrique dans le reste. Il faut une harmonie, une musique, une consonance à l’intérieur de la phrase. Le déplacement d’un mot peut tout gâcher. Jean D’Ormesson, un vieux routier de la littérature française, disait sur une télé étrangère qu’il réécrivait parfois une ligne vingt-cinq fois. Alors que quand on lit ce monsieur, on a l’impression que c’est écrit rapidement.

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de devenir écrivain ?

C’était pour flatter mon ego (rires). Je plaisante ! J’étais, je suis toujours un passionné de lecture. J’ai beaucoup lu et pour les grands lecteurs, il arrive un temps où ils se disent : pourquoi ne pas tenter l’aventure ? Je l’ai tentée, ça m’a réussi et j’ai continué.

Des souvenirs de jeunesse en rapport avec la littérature ?

Oui. On parlait tout à l’heure de la facilité d’écrire. Figurez-vous qu’un livre m’a fasciné sur ce plan : l’Étranger d’Albert Camus. C’est d’ailleurs le premier livre que j’ai acheté, à deux ou trois dirhams, chez un des bouquinistes qui pullulaient à l’époque sur la place Jamaâ El Fna. Je devais avoir 14 ou 15 ans. J’ai lu la première phrase : «Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier». J’ai été impressionné par la brièveté, la simplicité de cette phrase. Sujet verbe complément, point. Puis, sur la quatrième de couverture, j’ai lu qu’Albert Camus avait eu la plus haute distinction littéraire, le Nobel, grâce à ce livre justement.

Y avait-il une bibliothèque à la maison quand vous étiez petit ?

Chez moi, il n’y avait pas un seul livre. Je suis né dans un milieu paysan. Les livres, on n’en parlait jamais, ça n’existait pas. Les gens étaient au stade du besoin primaire. À l’époque, il n’y avait pas de télévision, pas d’internet. La lecture était ma seule distraction, mon seul plaisir. J’étais émerveillé par ce que je lisais. La phrase bien écrite m’a toujours ébloui. Je ne parle même pas de l’idée, mais de la beauté poétique de la phrase. C’est peut-être dû au fait que j’aie grandi dans un village où les gens, tous paysans, ont une fibre poétique développée et aiment la figure de style, la métaphore, la phrase belle et bien tournée. J’ai un peu hérité de ça, je crois.

Y a-t-il un livre déterminant, que vous conseilleriez à vos élèves ?

Mes élèves, je suis heureux quand ils lisent les œuvres inscrites au programme, déjà. Malheureusement, ils ne lisent pas beaucoup. Ils vont chercher les résumés sur internet. Le Père Goriot, de Balzac, je n’arrête pas de leur dire qu’entrer dans ce livre, c’est en sortir différent, complètement transfiguré. Mais les élèves n’ont pas la patience qu’il faut. Ils ont trop de choses à faire : les portables, internet, etc. Une lecture comme celle-ci exige du temps, de la patience et une certaine ténacité. Sinon, je suis en train de relire Kafka sur le rivage. Un très grand livre car il mêle le fantastique au merveilleux et se réfère pratiquement à toutes les cultures du monde. Et puis c’est tellement bien écrit ! C’est un plaisir de lire Haruki Murakami.

Une musique que vous affectionnez ?

Celle d’Izenzaren. Ils ont chanté de la très grande poésie, ce qu’il y a de plus beau dans la poésie amazighe. Par contre, je n’ai pas trop adhéré à leur tout dernier album, Akal, qui veut dire Terre. Mais ils ont fait de très belles choses avant. Les anciens albums sont de pures merveilles.

Un poème qui vous bouleverse ?  

(Nedali déclame un extrait d’un poème en amazighe). Voici une traduction approximative : «La pluie, le vent et la chaleur se sont mêlés. La mer déborde mais c’est la rivière qui finit par emporter la mer. Si le vent se querelle avec la pluie, je suis embarrassé, je ne sais que faire». C’est un poème métaphorique, intraduisible, sur les bizarreries de la vie. C’est très soutenu, il me faudrait des heures et des heures pour vous l’expliquer.