Mohamed Mouftakir : «Un peuple peu fier de son art est un peuple mort»

Remarqué lors du dernier festival international du film de Marrakech et récompensé de deux prix à  Tanger, «l’Orchestre des aveugles» du réalisateur Mohamed Mouftakir sort enfin le 13 mai prochain.
Une touchante ode à  l’enfance, une sorte de lettre au père et un hommage à  un art populaire longtemps dénigré: l’ayta.

«L’Orchestre des aveugles» comporte beaucoup d’éléments autobiographiques. Pourquoi ces souvenirs d’enfance ont-ils ressurgi ?

Tout est autobiographique. Je pense que le côté tragique de l’être humain c’est sa recherche permanente du temps perdu. L’Homme croit que le bonheur est toujours derrière lui, d’où son regard nostalgique sur son passé. Je vis la même chose. Ce retour au passé, à mon enfance, est une tentative de comprendre. Comprendre ce qui a fait de moi ce que je suis maintenant. Une tentative de me réconcilier avec mon passé à travers le cinéma. On ne saura jamais où on va si on ne sait pas d’où on vient.

C’est aussi, peut-être, un hommage à la musique populaire marocaine, longtemps considérée comme un genre musical indigne et indigent…?

C’est un hommage à l’ayta, surtout, la chanson populaire marocaine par excellence. Les Marocains ont souvent sous-estimé cet art et l’ont considéré comme indigne de les représenter. Ils l’ont dénigré. Un peuple sans un art dont il serait fier est un peuple à mon avis mort. Se réconcilier avec sa culture est une manière de la développer. On ne visite pas un pays pour les beaux hôtels à moindre prix mais pour la culture.

Même si ce n’est pas un film sur les années de plomb, il a bien fallu restituer «l’esprit» de cette époque-là. Comment vous y êtes-vous pris ?

Le film raconte l’histoire d’un enfant de 7 ou 8 ans qui observe ce qui se passe autour de lui sans pour autant le juger. Pour lui, tous ces personnages ont le droit d’exister.
Ils constituent son monde et son entourage et il les aime. Tous les personnages de L’Orchestre des aveugles sont représentatifs des générations qui font le Maroc d’aujourd’hui. Les années de plomb constituent le fond de l’histoire. Je suis contre l’idée de faire un film qui parle de ça et pas de ça. Le thème central d’un film, c’est l’expérience humaine dans sa complexité. En dehors de ça, c’est autre chose qui n’est pas du cinéma.

Vous semblez vous mettre beaucoup dans la peau du public, d’après vos déclarations au «Journal du dimanche» français. Un public qu’il ne faut pas effaroucher, brusquer. Ça me semble un peu infantilisant comme démarche, non ?

Au contraire, j’ai dit qu’il ne faut jamais infantiliser le public, au contraire il faut le responsabiliser.
En tant que cinéaste, je mets en scène le public. Regardez mon film précédent, Pégase. Plus complexe que ce film dans l’histoire du cinéma marocain vous n’en trouvez pas. Je dis et je redis, il faut penser au public et s’adresser à son cœur et à son intellect plutôt qu’à sa poche. Est-ce ça l’infantiliser ?

«L’Orchestre des aveugles» a été l’ultime film de feu Mohamed Bastaoui. Décrivez-nous votre relation avec le comédien disparu. Dites-nous ce que ça vous a fait, «apporté» de travailler avec lui…

Mohamed Bastaoui a toujours voulu travailler avec moi, et moi aussi, mais c’était toujours un projet reporté. Mohamed Bastaoui a vu tous mes films, aussi bien les courts-métrages que les longs-métrages. Il m’a toujours encouragé. Le jour où l’occasion s’est présentée, on était ravis, enfin, on allait pouvoir travailler ensemble ! Il était tout le temps là pour le film. Dans certaines scènes compliquées, il m’assistait. Un jour, pendant le tournage d’une des scènes, tout le monde était fatigué. Bastaoui m’avait pris à part et m’avait chuchoté : Mouftakir, ne lâche pas prise. J’ai l’impression que ce film va être bon, je le sens, continue. Ne renonce pas et si tu as besoin d’argent je suis là. Ce que je regrette c’est que Bastaoui soit mort sans jamais voir le dernier film dans lequel il a joué, le film du réalisateur auquel il a toujours cru.

À quel thème pensez-vous vous atteler à présent ?

Un film sur les années quatre-vingt peut-être. Une période qui nous est très chère, à nous autres  pères d’aujourd’hui, mais ce n’est qu’une réflexion. Rien n’est encore concrétisé.