Mohamed Melehi se pà¢me dans l’onde

Mohamed Melehi expose ses «Avatar’t» jusqu’au 15 novembre à  Casablanca. Retour sur le parcours d’un monstre sacré qui a créé depuis plus d’un demi-siècle, qui a exposé avec Mondrian et marqué des générations d’artistes marocains.

Marrakech, mai 1969. Six peintres marocains arrachent leurs tableaux des murs et les flanquent au nez des promeneurs… En pleine rue ! Stupeur et tremblotements. Les lèvres se retroussent d’indignation et de mépris. Quoi ? Des œuvres d’art dans le brouhaha et la poussière de Jamaâ El Fna ? Mais c’est du jamais vu ! Mais elles vont s’abîmer, le vent les emportera ! Mais c’est insensé, mais… c’est d’un vulgaire ! Qui sont ces illuminés ? Ne savent-ils pas que l’art doit, comme les dames, rester dans les boudoirs ?

Très vite, les artistes, qui s’appellent Belkahia, Chebaâ, Ataallah, Hafid, Hamidi et Melehi, expliquent leur démarche novatrice dans les numéros 13 et 14 de la revue Souffles. «Nous avons voulu rejoindre le public populaire là où il se trouve, disponible et décontracté, et nous lui avons proposé cette manifestation vivante : des tableaux exposés à l’air libre, dans une place publique. Des travaux en dehors du cercle fermé des galeries, des salons, dans lesquels ce public n’est d’ailleurs jamais rentré, ne s’est jamais senti concerné par ce genre de manifestations en vase clos. Des travaux qui subissent les mêmes variations atmosphériques que les gens, les murs, la place entière».

À l’époque, Melehi a trente-trois ans. Après de longues et passionnantes études à New York, Paris, Rome, Madrid, Budapest et Tétouan, il ne rêve, avec ses six compères idéalistes, que d’une chose : chambarder ce Maroc artistiquement mou, figé des années 1960, le sortir de son marasme, lui faire oublier ses préjugés. «Les intellectuels et les universitaires nous demandaient de rendre des comptes sur notre pratique artistique, qui ne pouvait remédier aux problèmes sociaux de la population, confie l’artiste. Il fallait en finir avec une époque, et en commencer une autre. Cela, nous l’avons fait par le biais de l’enseignement». À travers la revue Souffles aussi, à laquelle Melehi collabore activement, la revue Intégral qu’il fonde en 1971 ainsi que du Moussem culturel qu’il lance à Asilah, sa ville natale, avec l’ex-ministre Mohamed Benaïssa. «Melehi est un peintre mais aussi, surtout, un initiateur et un pédagogue qui a marqué plusieurs générations d’artistes marocains», s’enthousiasment les Éditions Al Manar.

Et artistiquement ? Dès 1963, une gigantesque sculpture, édifiée pour les Jeux olympiques, révèle l’empreinte, le style Melehi, qui gagne en maturité, qui va bientôt atteindre son apogée. «Le moment fort de ma carrière se situe dans les années 1970. C’est sans doute à cette époque-là que mon discours a été le plus cohérent», affirme le peintre qui, depuis toujours, se pâme dans l’onde.

Un artiste et un pédagogue

Oui, comme le bon nageur de Baudelaire, Melehi sillonne gaiement l’immensité profonde. Il surfe sur la vague, l’increvable Zaïlachi, une vague immense, presque éternelle, qui tournoie et mugit sur les toiles, les sculptures, les architectures… Un motif houleux, chatoyant, décliné à l’infini et se déversant, depuis 1958, sur Rabat, Rome, Londres, Dubaï, Djeddah, Paris… Même le mirifique MoMa, le Museum of Modern Arts de New York, s’est couvert de l’écume salée et colorée de Melehi. «Des ondes contradictoires, abstraites, libératrices et fascinantes dans la mesure où leur répétition crée une illusion spatiale, nous disent les galeristes casablancais qui l’exposent. Ces forces, de couleurs vives et franches, s’illuminent de plaisir, de sérénité, en emportant le spectateur dans leur mouvement infini. Elles dégagent une érotique éthérée, presque spiritualisée, mais d’une exquise suavité».

À admirer jusqu’au 15 novembre
à la Loft Art Gallery.
Adresse : 13, rue Al Kaïssi, Triangle d’or, Casablanca.
http://www.loftartgallery.net/