Mohamed Fouiteh, inventeur oublié de la chanson marocaine moderne

Il y a treize ans, Mohamed Fouiteh là¢chait cette rampe, qu’il avait tenu bon pendant cinquante ans de brillants services à  la chanson marocaine. De celle-ci, il était le père, l’enchanteur et l’amant.
Reste le souvenir, celui d’un homme aux qualités humaines remarquables et celui d’un artiste peu communÂ…

Dans notre innombrable gent musicienne, quelques très rares compositeurs-interprètes en viennent à exister pour ceux qui ne les ont pas écoutés. Ou à peine. Ou qui ne connaissent pas même leurs chansons. Dans l’histoire d’un peuple, de ses mélodies et de ses airs, l’intensité et la générosité de leur génie relancent, pour tous, la roue de la fortune, résistent à la médiocrité, commandent au temps et à l’avenir. Mohamed Tadlaoui, alias Fouiteh, est de ces hommes-légendes. Aucun musicien n’a autant que lui bouleversé le paysage musical marocain et contribué à l’épanouissement de la chanson moderne. D’ailleurs, il en était le véritable géniteur.
Les grandes vocations naissent d’une douleur jamais cicatrisée. Celui qui allait devenir plus tard Fouiteh coulait une enfance insouciante, parmi une famille aussi modeste qu’aimante, dans le très populaire et populeux quartier Makhfia de Fès, quand la Faucheuse emporta son père. Il avait à peine dix ans. De ce coup du sort, il ne s’en remit pas. Les airs allègres qu’il tirait de son hormonica de deux  sous se mirent à prendre une teinte sombre. Le gamin prit alors congé de son école dans laquelle il se distinguait non par ses résultats mais par son honorable prise de balle. Fouteh caressait l’espoir de devenir gardien de but de l’équipe du MAS, la mort de son père en décida autrement.

A l’âge de dix ans, Fouiteh était condamné à pratiquer des petits boulots
Pour ne plus vivre aux crochets de sa mère nécessiteuse, le futur ténor se mit à enchaîner les boulots précaires : apprenti cordonnier un certain temps, puis bon à tout faire chez un artisan, garçon de courses plus tard. En somme, il vivotait. En musique, quand il ne jouait pas de son harmonica, Fouiteh fredonnait des chansons de Mohamed Abdelwahab, qu’il connaissait par cœur. Le soir, il avait les yeux rivés sur le portrait de son idole, collé sur un mur par son oncle. Un rêve hantait ses nuits, celui d’être un jour aussi célèbre que l’auteur de Kilobatra. Et pour commencer, il se lança le défi d’apprivoiser le luth. L’ancien cancre se révèla un élève doué. A l’âge de quatorze ans, le difficile instrument n’avait plus aucun secret pour lui. Des compositeurs hors pair, tels Mohamed Bouzoubaâ ou Thami Harrouchi remarquèrent son talent. Ils le couvèrent sous leurs ailes tutélaires. Et grâce à eux, il posséda plus que l’ABC du tarab al-ala et du melhoun.
Cependant, Fouiteh demeura fidèle à ses premières amours. Il ne jurait que par la chanson égyptienne, qui était, du reste, très en vogue au Maroc des années quarante. Partout sollicité, il régalait l’auditoire de friandises de Mohamed Abdelwahab et de Farid Al Atrach. Avec Ahmed Chajîi, Abderrahim Sekkat et Mohamed Mezgueldi, il fonda l’orchestre Achouâaâ, qui n’avait d’autre ambition que celle d’animer les fêtes et les mariages. L’ensemble ne tarda pas à se faire un nom, grâce à la station de radio de Dar Slah, qui diffusait, une fois par semaine, ses prestations. Mais Fouiteh n’était pas homme à se contenter de si peu. Il entendait marquer la chanson marocaine de son empreinte, et pour ce faire, il fallait d’abord qu’il affinât son art sous des cieux édifiants. Il reçut l’appel de Paris, et y répondit. «Peu de gens savent que Si Mohamed Fouiteh a fréquenté l’un des plus prestigieux conservatoires de France, fait observer le parolier-compositeur-interprète Fathallah Lamghari, à une époque où les apprentis musiciens s’initiaient à la musique soit sur le tas soit auprès de leurs aînés dans ce domaine».

Arrivé en France, Fouiteh sa produisait dans les cabarets orientaux
N’ayant ni bourse ni viatique, Mohamed Fouiteh subvenait à ses besoins en se produisant dans des cabarets. Dans la France de l’après-guerre, les jeunes avaient découvert le jazz, leurs parents admiraient André Claveau, Georges Guétary, Suzy Delair ou Luis Mariano, quant aux communautés arabe et juive, elles cultivaient leur sentiment de nostalgie sur le terreau du chant oriental. Aussi, les lieux où on pouvait s’en assouvir poussaient comme primevères au printemps. Mohamed Fouiteh en choisit deux : Al Jazaïr et le Bagdad. Ce dernier était tenu par un personnage intrigant, connu sous le nom de Soussi. Jovial et bougon, il ne s’enivrait ni ne se trémoussait, mais dissimulait dans sa cave des armes destinées aux résistants. On peut se demander si ce n’était pas lui qui a persuadé le musicien d’entrer en rebellion contre l’occupant français. Toujours est-il qu’à Paris, ce dernier se mit à fréquenter les milieux nationalistes.

Il fit passer un chant patriotique pour une bluette, pour tromper la censure
Mohamed Fouiteh se suffisait jusque-là de reprises des succès égyptiens. Il n’avait pas encore trouvé sa voie. L’Algérien Ahmed Hachlaf, directeur artistique de Pathé Marconi, la lui suggéra : chanter à la manière de Houcine Slaoui, c’est-à-dire en arabe marocain avec des rythmes puisés dans le registre ancestral. C’est ainsi qu’est née Aoumaloulou. L’histoire de cette mélodie mérite d’être racontée. Engagé dans la résistance, son auteur ne pouvait que protester contre la condamnation à l’exil du sultan Mohammed V. Il le fit par la chanson, et pas n’importe laquelle, une ritournelle sentimentale. Coup de bluff qui suscite encore l’admiration de Haj Youness, luthiste illustré et vieil ami du chanteur. «Cela relève du génie que cette idée qu’a eue Mohamed Fouiteh de fair passer un chant patriotique pour une bluette, afin d’échapper aux filets de la police. Je n’en reviens toujours pas», se réjouit-il. Au vrai, la chanson devait s’appeler Ha houma lilou («Ils le pourchassent»), titre qui aurait pu éveiller le soupçon des autorités coloniales, ce que craignit Ahmed Achlaf, qui poussa Mohamed Fouiteh à la changer en Aoumaloulou, lequel évoque une vague banlieue parisienne. Le plus important est que la censure n’y vit que du feu. Elle passait et repassait en boucle à Radio Maroc, au nez et à la barbe de son très vigilant directeur, le capitaine Gossier.
Aoumaloulou obtint un succès retentissant. Les résistants en firent en quelque sorte leur hymne, les foyers ne s’en repaissaient jamais, les 45 tours s’envolaient. C’était pour Fouiteh le commencement de la gloire. Après le retour de Mohammed V en son Royaume, le jeune prodige revint au sol natal, avec, dans sa malle, un chant à la gloire du Souverain. Melli mchiti sidi allait casser la baraque musicale. Pourtant, à la différence de Ya sahiba saoulati wa saoulajane, de Ahmed Bidaoui, ou de Ôudta ya khaira imami, tissée par Abdelkader Rachdi, elle ne volait pas haut, parce que probablement troussée à la va-vite. «Ni Aoumaloulou ni Melli mchiti sidi ne sont ce que Mohamed Fouith avait fait de mieux. Aujourd’hui, elles seraient passées inaperçues. Mais la première a plu en raison de l’implicite nationaliste qu’elle recouvrait, et la deuxième a obtenu un franc succès grâce à sa prévalence chronologique», estime le luthiste et musicologue Abderrahim Saher.

Fouiteh était un immense architecte de la chanson, reconnaissent ses pairs
Ensuite, en bon orfèvre, Mohamed Fouiteh sculpta ces bijoux que sont Âlach ya âyouni chaftou âaynih, Thalat al ghiba thalat, Nhabbou bla khbarou, Ma bini ou binou oualou, Hani hani ya li nadani, et tant et tant de diamants rares passés à la postérité. L’ancien apprenti cordoonier s’affirma comme un grand faiseur de chansons. «Je compare volontiers Mohamed Fouiteh à Sayyed Darwich, témoigne Abderrahim Saher. Les deux ont révolutionné la chanson de leur pays. Darwich composait, Fouiteh faisait de même. Dans ses phrases musicales, il y a de la composition. La musique arabe, en général, est basée sur des intervalles très rapprochés. Ceux qui ont instauré des écarts entre les phrases musicales sont Darwich et Fouiteh. Dans le répertoire de ce dernier on trouve des chansons comme Thalat al ghiba, Hani hani ya li nadani, Âlach ya âyouni ou Ma bini ou binou oualou, pour ne citer que les meilleures, qui se distinguent par leur caractère réfléchi et approfondi et leur faculté de passage d’un registre à un autre. De surcroît, Fouiteh utilisait le mode pentatonique (cinq tons), qui n’était pas pratiqué à l’époque par les musiciens. Ce qui fait qu’il n’y a pas de temps mort dans ses chansons, lesquelles frappent l’oreille par leur rythme endiablé».
Hissé sur un piédestal, Fouiteh ne manquait de rien. L’époque où il n’avait ni sou ni maille était révolue. Mais en fêtard intempérant, il dépensait comme quatre. En amphitryon très avenant, il ne lésinait pas sur la dépense. Mais, en prenant de l’âge, le ténor s’essoufla. Aussi se replia-t-il dans l’ombre, s’enfonçant ainsi dans une spirale dépressive et désargentée. Les amis de cet homme humble et serviable se portèrent à son secours. «Mohamed Mezgueldi, raconte Haj Youness, eut l’audace un jour, de refuser un don du Roi HassanII, parce qu’il estimait que Mohamed Fouiteh en avait plus besoin que lui». Le Roi, alors, se montra sensible au dénuement dans lequel vivait Fouiteh. C’était trop tard. Le chanteur eut au moins la satisfaction de mourir décemment. Mais pas dans le souvenir de ceux qui l’ont connu. Abdelwahab Doukkali ou Abdou Chérif lui demeurent reconnaissants pour les avoir aidés à leurs débuts. Jacques Berdugo ne tarissait pas d’éloges sur cet «homme bon comme le bon pain». Haj Youness qualifie Fouiteh de «pyramide de la chanson marocaine», et le revendique comme son «père spirituel».

D’une vie insouciante et heureuse, Fouiteh bascula, à sa vieillesse, dans le désespoir
Que reste-t-il de l’œuvre flamboyante du virtuose ? Pas grand-chose, se désole Abderrahm Saher. «Seules Aoumaloulou et Lbargui, deux de ses chansons les moins convaincantes, continuent à être diffusées, les meilleures, sans doute parce qu’elles sont très élaborées, ne trouvent plus grâce aux yeux d’un public inondé de musiquette pauvrette». L’immense Fouiteh, qui ne s’attendait pas à payer ce lourd tribut à son art lumineux, ne doit plus avoir le cœur à pousser la chansonnette au paradis des artistes.