Mawazine accède au rang des grands festivals mondiaux

Cinq grandes scènes, 1 700 artistes de 40 pays, des dizaines de milliers de spectateurs par concert…

La 8e édition de Mawazine propulse le festival en tête des événements musicaux du Maroc.
Les têtes d’affiches n’ont pas déçu, les nouveaux talents se sont surpassés.
Les spectacles de rue ont coloré les quartiers mais la fête a été gà¢chée par le drame survenu le dernier jour.

Rabat s’est habillée des plus belles musiques du monde, s’est drapée des rythmes les plus fous ! La semaine dernière, la capitale était en fête, dormait à l’aube et se réveillait au soir. Mawazine s’est engouffré jusque dans ses plus petites ruelles y introduisant un doux désordre. Il faut dire qu’on s’y préparait, depuis quelques temps déjà.
Mais la foule venue assister à cette huitième édition du festival a dépassé toutes les prévisions. De véritables marées humaines déferlaient, se déversant en vagues successives sur les scènes du Bouregreg, de Hay Nahda, ou encore de l’OLM Souissi. Mais dans ce désordre apparent, les pas étaient précis. La foule grossissait et se dirigeait dans le même sens. C’était impressionnant !
Pour une heure de bonheur, des centaines de kilomètres ont été parcourus…
La sève du festival, c’est le mélange. Mélange d’instruments, de nationalités, de styles, de voix. Musiciens et chanteurs sont venus des quatre coins du globe. On y compte 40 pays au total. Il y en avait pour tous les goûts, du classique, du spirituel, de l’andalous, du blues, de l’aïta, du hip-hop… Un festival aux innombrables couleurs, aux timbres et aux sonorités variés.
Mawazine a su construire, le temps d’un festival, un monde qui nous a fait oublier les frontières et les visas. Au-delà de la musique, une mosaïque humaine s’était composée spontanément, superbement !

Au commencement était… la musique
Elle arrivait à peine à marcher mais avançait d’un pas décidé. Dans cette foule dense, elle se démarque par son âge. La sexagénaire ne regarde personne, avance lentement et sûrement. Elle a l’air fatiguée mais déterminée à aller voir sa diva, Warda, une fleur à la main et plein de chansons dans la tête… Ce soir-là, ils étaient des centaines comme elle, à avancer sans réfléchir dans la même direction. Ils sont jeunes, vieux, entre deux âges, à pied, en voiture et même à béquilles. Ils viennent de Rabat, Casablanca, Tanger ou Marrakech et même de l’autre côté de la Méditerranée…
Ceux qui sont venus voir Warda El Jazaïria n’ont pas été déçus. La chanteuse, professionnelle, courtoise, élégante, a ravi le public. Son beau visage est toujours aussi digne, son regard allumé. Sa voix emplissait l’espace, s’y installait confortablement, gracieusement.
Debout, un mouchoir à la main, la diva a chanté ses plus belles chansons. Une délicieuse folie s’est alors emparée du public qui hurlait, pleurait, soupirait… Quelque chose d’exceptionnel venait de se passer. Le monde s’est fragmenté. Rabat est devenue une île où seule la diva régnait. D’ailleurs, elle seule en possédait les clés…

A tout seigneur tout honneur !
La conférence de presse que le king du raï devait tenir avant son concert n’a pas eu lieu comme prévu. On chuchotait tout bas que la star ne s’était pas remise de la fatigue de la veille, à l’Olympia. Mais Khaled, ce n’est pas grave, on te pardonne tout et puis «on ne t’en veut pas», on sait que tu es «comme ça !», un peu capricieux mais si talentueux !  Avant même que Chab n’arrive à Al Qamra, où il devait se produire, les garde-fous étaient déjà franchis. Les organisateurs ne savaient plus où donner de la tête. Une fois sur scène, Khaled a fait tomber d’autres barrières. Il a su réunir un public de tous âges, il a rassemblé les générations, balayé les inimitiés, réconcilié la terre entière…
Warda El Jazaïria a fait pleurer, Khaled en king a régné sur la scène sans partage et Kadem Saher a fait vibrer le cœur des femmes mariées et célibataires. C’est aussi cela la magie de la musique. Ça permet de rêver ! On s’abolit de tout, même des liens les plus sacrés ! Pour un soir, les maris se sont montrés plutôt conciliants. Mais quels sont les atouts de ce chanteur, ce charmeur qui vient d’ailleurs ravir le cœur des femmes ?
Une voix chaude, beaucoup de charisme et les poèmes d’un Nizar Kebbani qui a voué sa vie et sa poésie à l’amour des femmes, tout cela superbement orchestré par le musicien…
D’une tonalité à une autre, on arrive chez un prince, un homme de principe, connu pour ses positions et son engagement. Que les fumeurs s’abstiennent ! Emir Kusturica est accompagné de « The No smoking Orchestra».  Sa curieuse vision du monde des médias, il l’a clamée haut et fort en s’attaquant ouvertement à la chaîne américaine MTV. Revendicatif, parfois vindicatif, Emir – pour les centaines d’intimes qui étaient là ce soir – n’a pas manqué de mettre le feu à la scène et aussi dans l’esprit de ses fans.
Son concert avançait sous le signe de la provocation. Un échantillon représentatif des engagements de l’artiste. Sa rhétorique se résume en un mot : liberté d’expression. Et sa musique a de quoi faire danser le diable en personne !   
Les images défilent si vite, en simultanée. Les spectacles se chevauchent, les émules s’installent. Mais quand la belle Kylie Minogue décide de monter sur scène, «The show must go on» ! Une fois qu’on commence à danser, l’effet est irréversible, on ne peut plus s’arrêter.
A Mawazine, tout est devenu possible, les métissages les plus improbables se sont imposés avec succès. Mercredi 20 mai au théâtre Mohammed V, on s’est laissé aller à déguster la beauté des compositions et  l’intelligence des arrangements.
Saïd Chraïbi nous a surpris en accompagnant de son luth la guitare d’Al Di Meola. Subtil mélange de senteurs américaines et de fragrances marocaines…Mais le festival s’est retiré brutalement de la ville qui a ôté ses habits de fête. Le deuil a rattrapé Mawazine. 11 morts et 40 blessés à la sortie du concert de Stati. La mélodie du bonheur a cédé sa place au drame. Le festival a été clôturé sur le ton de la colère et de la déception.