Mawazine, puissance IX

2,3 millions de spectateurs ont envahi les huit scènes de la neuvième édition de Mawazine du 21 au 29 mai.
1 500 artistes se sont produits en 9 jours, parmi eux des stars internationales de très haut niveau.
Tamer Hosni a rassemblé 100 000 personnes pour son concert. Majda Roumi a ému les foules et Santana a livré l’un de ses meilleurs shows. Plus que la chanson, Mika a livré un spectacle intégral.

Du 21 au 29 mai dernier les médias se sont mis à l’heure…Mawazine. Radios et chaînes de télévision ont bouleversé leur programmation, ont adapté leurs heures de diffusion à la cadence des rythmes du monde. Les journaux, eux, n’avaient d’yeux que pour les têtes d’affiche. Pendant quelques jours, la musique a régné en maître absolu sur le monde de l’information. Les médias ont suivi le rythme. Ce sont 15 chaînes de télévision étrangères qui ont fait le déplacement pour le festival et 800 journalistes qui ont couvert l’événement. L’actualité du moment est vite devenue secondaire.
Rabat a pris des airs de ville cosmopolite. On entendait dans les rues des langues différentes, des modes musicaux divers, des danses et des rythmes étranges, beaux, nouveaux qui ont résonné, se sont enchaînées. Quelque 1 500 artistes au total ont enflammé la capitale. Pour ceux qui n’ont pas eu l’occasion de se déplacer, les deux chaînes nationales avaient diffusé en direct et en différé les concerts. Les téléspectateurs ont pu voir sur Al Oula et 2M des concerts en direct des grandes scènes, parfois en différé. Comme celui très attendu de Myriam Fares, en direct de l’espace Nahda ou encore un Tamer Hosni qui a tenu son public en transe. Médi 1 Sat a offert à son public des rendez-vous exceptionnels avec des artistes de choix, dans le cadre enchanteur de la Villa des arts de Rabat.

Majda Roumi, ya bent bladi

La neuvième édition du festival rbati s’est ouverte sur les chapeaux de roues avec notamment la présence de l’inimitable américain Al Jarreau, vainqueur de sept Grammy Awards, sur la scène de l’OLM Souissi. Ce dernier, qui vient de fêter ses 70 ans, a offert à un public averti un spectacle mémorable où le jazz se mêlait de temps à autres à des rythmes soul et funky. Les spectateurs, envoûtés par la présence et l’enthousiasme de ce grand artiste, ont savouré les sessions de jazz de l’orchestre au son de la voix d’un Al Jarreau souriant et décontracté. Une fantastique soirée pour annoncer la couleur de cette nouvelle édition de Mawazine.
Non loin de là, à la scène de Hay Nahda, les amateurs de musique arabe s’étaient donné rendez-vous pour offrir le plus bel accueil à la diva libanaise, idole qui a rassemblé plusieurs générations, Majda Roumi. Pour l’occasion, l’organisation a permis l’accès à l’espace VIP à tous les spectateurs, faisant ainsi le bonheur des fans n’ayant pas acheté de billets et provoquant l’irritation de ceux qui ont pris la peine de débourser 300 DH. Mais le geste en valait la chandelle.  Ce soir-là, 30 000 personnes reprenaient à l’unisson les classiques de la chanteuse. La soirée fut marquée par cette complicité particulière née entre Majda Roumi et son public, ébloui par tant de grâce et de beauté, notamment au moment de l’incontournable Kalimat. Mais le clou du spectacle fut certainement l’hommage rendu à la chanson marocaine avec la reprise de Ya bent Bladi de Abdessadek Chaqara et Alach ya ghzali de Mâati Ben Kacem.
Pour ce premier week-end de Mawazine 2010, beaucoup attendaient la prestation de Mika, samedi 22, à la scène de l’OLM Souissi. Véritable star internationale révélée au grand public en 2006 par son Relax, take it easy. Mika ne s’est pas fait prier et a livré un véritable show en sons et lumières. Costumes improbables, danseuses affriolantes, figurines gonflables géantes, jeux de lumière…, Mika a fourni une belle énergie, courant d’un bout à l’autre de la scène et jouant de sa voix unique, si impressionnante dans les aigus. Les adolescentes ont pu s’époumoner en entonnant, d’un anglais approximatif mais toujours à tue-tête, les tubes de l’Américano-libanais dont Love today et Big girl de son premier album, Life in cartoon motion sorti en 2007, et Rain et We are golden de son deuxième opus, The boy who knew too much, dans les bacs depuis 2009.
La semaine commençait au rythme des percussions brésiliennes ce lundi 24 grâce à Carlinhos Brown, véritable concentré d’énergie. Après avoir dirigé l’atelier de percussions pour enfants la veille, Carlinhos s’est montré d’une générosité exceptionnelle, au point de défier la sécurité, se mêlant à la foule. Cette dernière, ravie de pouvoir danser pour quelques instants aux côtés du chanteur, s’est laissé entraîner tout au long du concert de l’autre côté de l’Atlantique vers le chaleureux et coloré Brésil, «pays voisin du Maroc» pour M. Brown, où la musique et la danse règnent en maîtres. Originaire de Salvador de Bahia, Carlinhos Brown a offert une belle démonstration de capoeira, cet art martial brésilien d’héritage africain mêlant combat et danse, dont le berceau n’est autre que Bahia.
Mercredi 26, la scène Bouregreg a chanté l’Afrique aux côtés de l’exceptionnel Sénégalais Ismaël Lô, parfois surnommé le Bob Dylan africain. Le temps s’est arrêté net sur la rive rbatie de l’oued. Porté par la voix ensorcelante de l’artiste, le public s’est laissé emporter aux sons de «Jammu Africa» et «Tajabone» titre repris dans la bande originale du film de Pedro Almodovar, Tout sur ma mère. Scandant la paix sur le continent africain et dans le reste du monde, Ismaël Lô a idéalement accompagné ses textes quelque peu politiques de son habituel harmonica et sa guitare fétiche.
La scène de Yacoub El Mansour a été marquée, quant à elle, par la présence de Barry. Le chanteur marocain a su séduire avec sa fusion et des chansons toutes simples mais dans lesquelles se reconnaît la jeunesse marocaine. De même, on ne saurait faire l’impasse sur un Said Mouskir que l’on désigne comme étant la nouvelle valeur de la scène new wave et dont les chansons au rythme prenant ne laissent pas indifférente une jeunesse avide de mouvement.
Le chanteur libanais Ramy Ayach a investi la scène de Hay Nahda, attirant quelque 80 000 spectateurs qui ont chanté en chœur Ya Msahar Einy, Khaleni Maak, Albi Mal, Habbaytak Ana, Min El-Chebbak, Shta’a tilak, Ya Bint El-Jirani, Bghanilha, Ya Omri La et Mabrouk… l’artiste a de toute évidence le vent en poupe. Le chanteur qui possède déjà deux restaurants à Casablanca a annoncé la sortie d’un nouvel album en août prochain et compte juste après se lancer dans le cinéma…et aussi ouvrir un hôtel au Maroc.

Aller voir Elton John, un acte de résistance 

Sur cette même scène de Hay Nahda s’est produit le record de ce festival avec le chanteur égyptien Tamer Hosni, qui a rassemblé, selon les organisateurs, quelque 100 000 personnes. Le séducteur égyptien leur a offert un show à la hauteur de leurs délires et a fait pleurer bien de jeunes femmes, émues de le voir si proche. Moment rare, devant un accueil aussi chaleureux, Tamer Hosni a été pris à son tour par les larmes et a même dû interrompre sa prestation pendant un moment tant il avait la gorge nouée.
Pour rester dans les chiffres, ils étaient 40 000 spectateurs à s’être déplacés pour aller voir Elton John. Une réponse claire et franche au PJD. Elton John a repris ses succès planétaires, ses chansons somptueuses, puissantes et légères et sa voix qui flotte au-dessus de ses mélodies. Candle in the wind, Sacrifice, Don’t let the sun go down on me… Au concert d’Elton John il n’y avait pas que des fans. «Pour nous, c’est un acte de résistance que d’être là ce soir», entonne un groupe de jeunes casablancais. Et de l’engagement à l’émerveillement, il n’y a qu’un pas et la générosité de l’artiste sur scène a surpris plus d’un.
Si Elton John avec ses 2h20 de spectacle peut se targuer d’avoir offert à Mawazine son premier record en ce qui concerne les artistes anglo-saxons avec 40 000 spectateurs, le concert de Carlos Santana lui, a élargi la brèche ouverte par l’artiste anglais et déplacé bien plus de monde, à en croire les organisateurs.
Vendredi 28, le roi de la guitare s’est tout simplement surpassé en livrant une prestation digne de ses plus grands concerts. Alternant chansons phare et nouvelles créations, l’artiste bien en verve aura ravi ses mordus et épaté ceux qui l’ont connu sur le tard. On aura ainsi découvert une nouvelle version des Black magic woman/Gypsy Queen, Oye como va ou encore Samba Patti, un enchaînement inédit entre des chansons traversant trois générations, une réédition de la très dansante Foo Foo au cours de laquelle un public en transe répétait à l’envi «Santana, Santana» et, surprise de la soirée, un quart d’heure en duo instrumental avec le mâalem Bakbou. Solos endiablés de guitare mais pas seulement. Les percussionnistes Karl Perraza et Paul Rekow, compagnons de route du maestro depuis plus de 20 ans, s’en sont donné à cœur joie et un Bill Ortiz, trompettiste émérite, a fait le reste.
Le show Santana ? 2h 10 de bougeotte et surtout la confirmation d’un artiste à l’apogée de sa carrière qui est venu faire taire ceux qui l’ont trop vite enterré. A voir ses doigts virevolter sur les cordes de sa guitare électrique, à entendre les notes qu’il produit avec une guitare sèche, l’on se surprend à espérer une seule chose : vivement le retour au Maroc !
Mais avant même la soirée de Santana, jeudi 27 a également été une date à retenir. Ce soir-là, c’était la pleine lune, le ciel était clair, toutes les mues étaient possibles et les rêves les plus fous se sont réalisés.

BB King à 84 ans au Maroc ? Un rêve pour les amateurs de blues

On a vu le roi du blues chanter. BB King, au Maroc, à 84 ans, qui l’eut cru ? Le blues Boy n’a rien perdu de son aura et de sa présence sur scène. Même assis, BB King a enflammé la scène. Un concert rare. Un show qui s’est déroulé dans la pure tradition américaine grâce à des musiciens hors pair. L’atmosphère fleurait la nostalgie. Les BB King Band ont une histoire, un roman, que le public a découvert sur scène. Un parcours que l’on a raconté à travers regards complices et  improvisations. Dès le premier son de guitare, le premier cri, on ne pouvait que rendre l’âme. La guitare de BB King parle, pleure et n’a laissé de place qu’à l’émoi. 
Pour la soirée de clôture à l’OLM Souissi, Sting était au programme. Le concert qu’on avait annoncé événementiel avec l’Orchestre philarmonique royal a quelque peu déçu le public. «Le  son, le son…», criait la foule. L’on entendait à peine l’orchestre symphonique. Ce n’est que vers la fin du concert lorsque le chanteur a entamé les premières notes de Desert rose que la magie a opéré. La célèbre chanson de Sting aux sonorités maghrébines a fait vibrer les corps et fait hurler les fans… Il faut dire que le chanteur a mis le paquet en choisissant comme percussionniste Abdelghani Krija qu’il appelle affectueusement Rhani. Le natif d’Essaouira à la rythmique extraordinaire a su inverser la tendance de la soirée.

Harry Connick Junior, le Marocain par procuration

Loin des grands espaces et de la foule, le Théâtre Mohammed V a accueilli des chanteurs et des groupes célèbres. L’on a vu défiler la chanteuse belge Maurane, le groupe portugais Deolinda à la fraîcheur déconcertante ou encore Harry Connick Junior.
Le crooner américain a fait salle comble. Le chanteur de charme est surtout célèbre pour avoir composé la musique du film Quand Harry rencontre Sally (avec la belle Meg Ryan). L’artiste a fait son show à l’américaine jusqu’au bout. Il a joué sur l’émotionnel en invoquant l’histoire de ses parents qui se sont aimés et rencontrés au Maroc, l’anniversaire de sa mère, sa mort et enfin nous a présenté toute sa famille qui était dans la salle… Harry Connick Jr a commencé par tisser des liens avec son public et c’est ainsi qu’un lien fusionnel s’est opéré…Tout le monde l’a trouvé touchant, beau et tout simplement magnifique ! Le chanteur et acteur américain s’est essayé à des genres qu’on ne pourrait qualifier de succès mais lorsqu’il joue au piano ou lorsqu’il souffle dans son saxophone, il faut l’avouer, personne ne peut rester insensible à son charme….
Enfin, et en parallèle, les jardins du Chellah, eux étaient réservés aux compositions originales. Et le mot est faible pour décrire les belles après-midi qui se déroulaient dans ces lieux magiques. Des musiques, des histoires se sont gravées dans la pierre du site archéologique.
L’australien Mark Atkins nous en a raconté de très belles avec son Didgeridoo. Des histoires d’animaux dans le désert australien…c’était drôle, beau, émouvant. Plus qu’un chanteur, Mark Atkins est un conteur au talent extraordinaire qui nous a laissés rêvasser.
Le public a également voyagé en compagnie des courtes divagations, des  Enkhjargal de Mongolie où légendes et histoires de chevaux se confondaient à volonté et tissaient entrelacs de rythmes et de mélodies magiques. La voix de Farida Parveen (Bengladesh) a également résonné et habité ces hauts lieux dédiés à la musique.
Au final, on garde l’impression qu’il y a un avant et un après ce neuvième Mawazine. Le tour de force des organisateurs est d’avoir réussi à la fois à réunir une pléiade de stars internationales de très haut niveau au cours d’une même édition et en même temps d’avoir pu gérer les contraintes logistiques inhérentes au déplacement de 2,3 millions de personnes sur huit scènes. Cerise sur le gâteau, les médias, cette fois-ci, ont été choyés. Vivement un Mawazine X aussi grandiose !