Mawà¢zine III invite tous les continents

Auréolé de ses deux premiers succès, Mawâzine revient avec un plateau somptueux où les rythmes africains et latino-américains côtoient ceux de l’Inde et du Cambodge. Présentation et entretien avec Abdeljalil Lahjomri, président du festival.

Quand Mawâzine s’annonça à l’horizon des bons menus festivaliers, on lui promit tempêtes et revers. Certes, il se présentait comme une grosse machine capable de surmonter les accrocs, mais son argument – célébrer l’expression corporelle – fut jugé, à tort, élitiste, et partant, peu susceptible de drainer les foules. On l’avait enterré trop vite. D’entrée de jeu, Mawâzine emporta l’adhésion, tant sa démonstration était magistrale. Il faut dire qu’il possède des cartes maîtresses. Au premier chef, sa volonté affirmée de s’affranchir du tout-venant qui se traduit, dans la programmation, par le choix de rythmes souvent peu familiers au public. En deuxième lieu, il se distingue par l’originalité des lieux qui l’accueillent: des sites gorgés de mémoire tels que le Chellah, les Oudayas ; des plages de verdure, comme le théâtre de verdure et le Jardin d’Essais. Enfin, il présente l’avantage d’être gratuit. Exception faite, cette année, des spectacles qui seront donnés au Théâtre Mohammed V pour lesquels une contribution de 150 DH sera demandée.
Fidèle à son habitude, Mawâzine fera, cette année, la part belle aux rythmes subsahariens et latino-américains. En outre, sont programmés l’immense Salsero Eddie Palmieri ; l’ensemble Chuchumbé du Mexique ; Patrona Martinez, la colombienne à la voix d’or ; la célèbre griote malienne Diaba Keïta ; un groupe de tango argentin, El Berretin ; un orchestre de son cubain accompagnant la chanteuse libanaise Itanine qui interprétera Asmahane, Mohamed Abdelwahab, Sayed Darwiche… Mawâzine propose aussi un long périple, de l’Inde et de la Turquie à la Grèce et à l’Albanie, dans le sillage des gitans, du fado, avec Maria Ana Boboné, un parfum de nostalgie avec Hassan et Jalila Mégri. Mais le point d’orgue de l’édition sera sûrement le Ballet royal du Cambodge, qui n’a pas attrapé une seule ride malgré ses mille ans d’âge et les soubresauts de l’histoire. De quoi mettre le cœur en fête.
Abdeljalil Lahjomri, président du festival, est convaincu de la haute tenue de Mawâzine III. Il répond, ici, à nos questions.

La Vie éco : Mawâzine figure désormais parmi les festivals-mastodontes. Comment a germé, il y a trois ans, l’idée de sa fondation ?
Abdeljalil Lahjomri : L’idée a germé dans l’esprit d’une poignée de personnes qui avaient en commun d’être épris de la ville de Rabat. Ils trouvaient injuste que leur cité chérie ne soit connue, au Maroc et de par le monde, que comme capitale administrative. Or, elle est non seulement gorgée de mémoire, mais elle arbore des monuments fabuleux et peut s’enorgueillir de posséder des sites merveilleux. De surcroît, elle se distingue par son art de vivre extrêmement raffiné.

La mise sur pied d’un festival permettra-t-elle de réparer cette injustice ?
Après avoir fait ce constat, nous nous sommes dit qu’il importait que Rabat possédât son label. Fès, Essaouira, Marrakech ou Asilah ont réussi à en forger de spécifiques, pourquoi pas Rabat ? Nous avons longuement réfléchi et nous sommes arrivés à la conclusion que ce label pourrait être dans le fait que la ville s’inscrive comme espace de rencontre entre les rythmes du monde.

«Rythmes du monde» ne rappelle-t-il pas «Musiques du monde», enseigne dont s’est déjà servie Essaouira ?
C’est très différent. La notion de rythme renvoie à celle d’expression corporelle, en usage dans toutes les sociétés. Et nous avons tenu à ce que Rabat devienne le creuset de rythmes enfantés sous divers horizons.

Et quelle signification revêt le terme Mawâzine ?
En arabe, mawâzine signifie tout uniment «équilibre» et «rythme». Nous avons jeté notre dévolu sur ce mot parce qu’il a le privilège de suggérer la philosophie qui sous-tend le festival : équilibre entre le corps, le rythme et les expressions vives de la culture ; équilibre entre le traditionnel et le moderne… Et c’est la recherche de l’équilibre qui constitue le projet social du Maroc. Lequel aspire à l’équilibre sur tous les plans.

Mais en quoi «Mawâzine» se démarque-t-il de manifestations majeures telles que «Gnaoua et musiques du monde» ou le «Festival des musiques sacrées du monde» ?
Par deux aspects. D’une part, il prêche la tolérance, l’équilibre et le juste milieu. Les autres manifestations le font aussi. Mais Rabat encore davantage. D’autre part, il se présente comme un festival dans la ville et une ville dans le festival. Tout au long de sa prestation, il sollicite les lieux de mémoire (les Oudayas, le Chellah…), les demeures anciennes (Dar Mrini, Dar Batoul, Dar Hakam) et les espaces attrayants (théâtre de verdure de Nouzhat Hassan, Jardin d’Essais) qu’il anime constamment. A seule fin de les faire (re) découvrir. Et ce compliment, émis par un vieux Rbati : «Vous m’avez fait découvrir ma ville», nous est allé droit au cœur.

Il est vrai que Rabat jouit d’atours souvent méconnus.
Le meilleur exemple en est le Jardin d’Essais. C’est un lieu qui était très fréquenté naguère. En cet îlot de verdure, nous flânions, nous révisions nos cours, nous récitions nos poèmes, nous contions fleurette aux demoiselles… Superbement dessiné par Leforestier, il était incontournable. Puis, il a été laissé à l’abandon. Ce dont sa délicate élégance se ressentit. Pourtant, il n’en existe au monde que dix pareils. C’est pourquoi Mawâzine y plante régulièrement le décor d’un de ses spectacles. Les gens peuvent ainsi le redécouvrir, y revenir, ensuite prendre l’habitude de le hanter. Et les responsables daigneront, peut-être, un jour, se pencher sur son cas. Cette année, il sera le théâtre d’un spectacle pétillant : les Marionnettes sur eau du Vietnam.

Les Oudayas ne sont pas mal lotis non plus, puisqu’un spectacle son et lumière y est prévu.
Les Oudayas représentent un lieu magique qui mérite plus qu’un détour. Cette année, nous allons l’honorer autrement, en projetant sous ses remparts l’histoire de Rabat reconstituée grâce aux nouvelles technologies. Le spectacle, baptisé Machahid, relate le parcours historique des deux rives : le peuplement originel amazigh, les Phéniciens et les Carthaginois, les Rois maures, les Romains, le Ribat du Chellah à l’époque des Zénètes, la fondation de Ribat El Fath par les Almohades, l’apport des Andalous, les activités maritimes au XVIIe siècle, le règne alaouite, le Protectorat, Rabat au XXe siècle sous Mohammed V, Hassan II et Mohammed VI.

Quelle évaluation feriez-vous des deux premières éditions ?
La première a été difficile à élaborer. Mais le résultat a été flatteur. Nous avons découvert que Rabat possédait un vaste public, qui ne se composait pas uniquement d’intellectuels, de mélomanes ou d’esthètes mais aussi et surtout de gens modestes, qui sont avides de manifestations artistiques et très exigeants. Ils sont venus par dizaines de milliers, chose qui nous a surpris agréablement. En 2003, ils étaient 150 000. Et cette affluence avait une portée symbolique. L’édition devait démarrer le 16 mai, ce jour maudit où Casablanca a été mise à feu et à sang par des terroristes lâches. Pourtant, le public a répondu présent, en nombre, en masse. Pour signifier son rejet de l’obscurantisme.
Mawâzine I et Mawâzine II confortent l’évidence selon laquelle seule l’ouverture à l’Autre garantit la perpétuation d’une culture. Sans l’Autre, nous ne pouvons exister, sans son regard nous ne sommes que néant. Ce sont ces rencontres, qui émaillent Mawâzine, qui permettent de découvrir l’Autre et de se faire découvrir par lui. Le XXIe siècle sera culturel ou ne sera pas. Par culturel, j’entends l’apprentissage de la découverte de l’Autre, cet Autre étant à la fois autre et moi-même. Le poète Rimbaud ne disait-il pas : «Je est un autre» ?