Marrakech, une occasion de fêter les 50 ans du cinéma marocain

Comme à  son habitude, le Festival international du film de Marrakech (du 14 au 22 novembre) s’annonce alléchant. Pour sa huitième apparition, il ne dérogera pas à  ses principes : promotion du cinéma indépendant, mise en lumière de cinématographies méconnues, gratitude envers ceux qui font ou ont fait l’oeuvre cinématographique.

Parfois perçu à sa naissance comme un pari insensé, le Festival international du film de Marrakech (FIFM) a depuis longtemps fait taire les sceptiques, imposant sa partition dans le concert des rendezvous cinématographiques. S’il ne peut encore rivaliser avec des mastodontes tels Venise, Berlin ou Cannes, il soutient néanmoins la comparaison, en dépit de son jeune âge, avec des rencontres comme Ouagadougou, Le Caire et Carthage, qu’il surpasse même en brillance et en faste.

Un festival qui snobe les cinéastes installés pour voir du côté des vrais créateurs
On peut en juger par l’attrait que le FIFMexerce sur des cinéastes qui font autorité (Alan Parker, Roman Polanski, Milos Forman, Sydney Pollack, David Lynch, Martin Scorsese, Costa Gavras, Francis Ford Coppola, et d’autres encore, et non des moindres),mais aussi sur des monstres sacrés (JeanneMoreau, Omar Sharif, Victoria Abril, Charlotte Rampling, ClaudiaCardinale, AlainDelon, GérardDepardieu, Sean Connery, Lawrence Fishburn, Nour Chérif, Yousra, Amitabh Bachchan, Saïd Taghmaoui, entre autres étoiles indécrochables).
Le secret de la réussite rapide du FIFMréside sûrement dans sa volonté de s’écarter des chemins balisés qu’aiment à emprunter les manifestations cossues. C’est ainsi qu’il opte pour un cinéma authentiquement créatif aux dépens des grosses machines hollywoodiennes. Snobant les cinéastes installés, dont la réputation est parfois surfaite, il va voir du côté des créateurs qui inventent ou redonnent des couleurs inédites aux schémas convenus. C’est pourquoi le FIFM, dumoins dans la catégorie «films en compétition», n’hésite pas à révéler de jeunes pousses et à mettre en lumière des cinématographies peu visibles.
Cette année, ce sont des pays comme les Philippines, l’Islande, l’Irlande, le Guatemala, la Palestine ou l’Australie, autant de cinémasméconnus, qui serontmis en vedette. Au plaisir de la découverte, le FIFMajoute l’enchantement par le rituel des rétrospectives des cinémas les plus illustres, puis l’émotion grâce à des hommages à des gens de cinéma disparus ou encore vivants.
Le mérite du FIFM est d’autant plus grand qu’il a failli mourir dans l’oeuf par la faute du funeste 11 septembre 2001. Convenait-il de différer la première édition à des temps moins sévères ou bien fallait-il la maintenir contre vents et marées ? Le Souve-rain trancha en faveur de la première édition. On se disait que, comme l’albatros de Charles Baudelaire, le festival allait voler avec des ailes rognées. Soucieux de faire une entrée remarquée, le FIFMavait invité une kyrielle de vedettes au firmament de leur art :RosanaArquette,Matt Dillon, Faye Dunaway,Tim Burton, SophieMarceau, ou le cinéaste australien Baz Luhrmann. Il dut cependant en faire son deuil.Malgré les nombreuses défections, dues à la peur qui gagnait les uns et les autres, le FIFMnemanqua pourtant pas d’allure. Il faut reconnaître que, avec Charlotte Rampling, Anouk Aimée, Jamel Debbouze, Saïd Taghmaoui, Youssef Chahine, Omar Sharif, Emma de Caunes, AureAtika ou Ferid Boughedir, ce sont des «grands» qu’il a eus à son tableau de chasse. De cette entrée enmatière du FIFM, l’on conserve un souvenir lumineux. Claude Lelouch, ému jusqu’aux larmes, brandissant son trophée qui, assurait- il, aurait la meilleure place parmi les récompenses qu’il avait obtenues. Claude Lelouch, encore, clamant l’urgence du rêve, dont le cinéma est un généreux dispensateur, face à l’empire des ténèbres. «Pour un oiseau, la terre est un mur,pour la lumière, la nuit est un mur, pour vivre, la mort est un mur, pour la fumée, l’air est un mur, seuls les rêves n’ont pas de murs», récita-t-il, citant un poème de la grande Dominique Eddé.

Un choix de films qui peut déconcerter
Si l’éclosion du FIFM a été ternie par une tragédie, sa croissance se déroula dans la sérénité. Ce qui fit pousser à l’immense JeanneMoreau ce cri du coeur : «Lors de la cérémonie d’ouverture, je vous avais assuré que j’étais enchantée. Aujourd’hui, je pense vous dire que je suis conquise». Mais il n’y avait pas que la merveilleuse interprète de Jules et Jim à être conquise, si l’on en juge par le nombre sans cesse accru de ses visiteurs. Ils sont alléchés par le banquet d’images que le FIFM apprête à chaque saison. Pour sa huitième prestation, il propose 15 films en compétition, 10 horscompétition, 7 dans la section «coup de coeur», 9 en hommage à l’actrice américaine SigourneyWeaver, 8 en hommage au cinéaste russeAndrei Konchalovsky, 11 pour évoquer la mémoire de l’EgyptienYoussef Chahine, une quarantaine en rétrospective du cinéma britannique et autant afin de célébrer le cinquantenaire de la naissance du cinémamarocain. De quoi éblouir nos mirettes, qui auront droit à quelques surprises.
De fait, alors que l’on s’attendait à ce que Casa Negra, de Nour-Eddine Lakhmari, et Number One, signé ZakiaTahiri, dont on dit le plus grand bien, figurent dans les principales catégories, ce sont Kandisha, oeuvre de Jérôme Cohen-Olivar,Amours voilées deAziz Salmy et Tu te souviens d’Adil, réalisé parMohamed Zineddaine, qui emportent lemorceau, respectivement dans les sections films en compétition, hors-compétition et coup de coeur. Pourvu que ce choix, déconcertant aux yeux des connaisseurs, s’avère, en fin de compte, pertinent !

La VIII ème édition du FIFM met le cinéma britannique en vedette avec 40 films
Mais inutile de faire la fine bouche, tant le VIIIe FIFM regorge d’agréments. L’hommage à la pétulante SigourneyWeaver promet desmoments de bonheur et beaucoup de frissons, avec la projection de Ghostbusters (1984), Death and theMaiden (1994) ou Copycat (1995), sans compter la série des Alien, ce récit demenaçantes créatures qui se multiplient comme des lapins,mettant ainsi la planète en péril. Au défuntYoussef Chahine, le FIFM est reconnaissant et le manifeste en donnant à voir des bijoux sertis par l’inoubliable Egyptien. On se repaîtra aussi au spectacle deGare centrale, LaTerre, LeMoineau ou Alexandrie Pourquoi ? Ceux à qui l’oeuvre, pourtant retentissante, du RusseAndreiKonchalovsky, a pu échapper, auront l’occasion de réparer ce tort. L’auteur du Premier maître (1965) a fécondé la cinématographie de son pays demorceaux d’anthologie, dont L’histoire d’Assia Klyatchina (1967), OncleVania (1970), le Cercle des intimes (1991) ou encore Gloss (2007), l’histoire émouvante d’une jeune fille originaire d’une villeminière de province (campée parYuliaVisotskaya, actrice fétiche de Konchalovsky), qui se rend à Moscou dans l’espoir de réaliser son rêve de devenir mannequin.
Des neiges moscovites aux brumes londoniennes, il y a une interminable distance que le FIFM nous fera écourter, en nous plongeant ou replongeant dans les lumières scintillantes du cinéma britannique. Une rétrospective d’une quarantaine de films, depuis If de Lindsay Anderson (Palme d’or en 1968) jusqu’à Le Vent se lève de Ken Loach (Palme d’or 2006). Les amateurs de mystère ne rateront sûrement pas Le Grand alibi, Les Oiseaux ou Frenzy, conçus par le prodigieux Hitchcock. Le non moins prodigieux Stanley Kubrick sera évoqué par la projection d’Orange mécanique et Barry Lindon.
Cerise sur le gâteau, l’attention accordée au cinéma marocain, qui n’a jamais été autant honoré par le FIFM. On regardera avec curiosité Le fils maudit, premier film marocain, fabriqué par Mohamed Osfour à l’aide de bouts de ficelle. On se délectera de ces mets qui, sans être raffinés, flattent le palais, à savoir Ali Zaoua de Nabil Ayouch,Mille mois (Faouzi Bensaïdi), La porte close (Abdelkader Lagtaâ), Marock (Leïla Marrakchi) ou l’indépassable comédie signée Mohamed Abderrahmane Tazi, A la recherche du mari de ma femme. On reverra aussi avec un plaisir certain Amok de Souheil Ben Barka,Wechma de Hamid Bennani et Le coiffeur des quartiers des pauvres de Mohamed Reggab.
Déluge de stars, pluie d’images, nostalgie et émotion sont une fois encore les ingrédients du FIFM, lequel, mieux qu’un détour, mérite un long séjour.