Marrakech, futur carrefour mondial de l’art ?

Pour la première fois, le Maroc a accueilli une vraie foire internationale de l’art et qui fut une véritable réussite.
Tenue du 8 au 11 octobre à  Marrakech, elle a réuni une trentaine d’exposants présentant les oeuvres d’une centaine d’artistes d’Europe, du Moyen-Orient et du Maroc.
Fort regain d’intérêt pour la photographie à  l’échelle mondiale et de nouveaux adeptes au Maroc.

Marrakech fait, encore une fois, parler d’elle. La ville ocre a été le théâtre d’une première dans le domaine de l’art : la plus grande Foire d’art contemporain jamais tenue au Maroc et qui, internationalisation oblige, a pris le nom de Marrakech Art fair. Du 8 au 11 octobre, photographies, peintures, sculptures et installations ont été exposées par de grands noms du monde de l’art contemporain et de l’art moderne. Ce rendez-vous international a permis aux plus importantes galeries de la zone Europe (elles sont toutes françaises, mis à part une galerie bruxelloise et une autre berlinoise) à cohabiter avec les galeries marocaines et du Moyen-Orient.

Des œuvres à plus de dix mille euros et qui trouvent facilement preneur

 Marrakech Art Fair va-t-il devenir une des plate-formes courues du marché de l’art international ? C’est en tout cas le souhait de Hicham Daoudi, le fondateur de l’événement et le président de Morocco Art Holding, organisateur de ce rendez-vous exceptionnel. Une présentation assez classique et linéaire, une exhaustivité assumée, telle est l’impression donnée au premier regard. Au Palace Saadi, lieu d’exposition, beaucoup de couleurs, peu de figuration, de l’ironie, parfois du cynisme, de l’audace et il en faut ! L’exposition ne laisse pas indifférent et le soir du vernissage il y avait foule : artistes, hommes d’affaires, banquiers, et les incontournables VIP y allaient de leurs commentaires. De fait, l’exposition d’art moderne a drainé connaisseurs et amateurs, tant on pouvait y trouver un enchantement pour l’œil : autant d’œuvres réunies en un seul endroit, ce n’est pas tous les jours qu’on à l’occasion d’en faire le tour en une heure. Car il fallait bien tout ce temps pour venir à bout de la quantité de toiles et de sculptures donnée à voir. Il fallait bien, par exemple, aussi consacrer quelques minutes pour comprendre et admirer une construction ingénieuse mettant en valeur des toasts, la plus métaphorique de tous, signée David Reimondi. «Pain et résine» s’est vendue dès l’ouverture de Marrakech Art Fair à 16 500 euros. Rien que ça !
Prendre la température de cette foire revient à considérer les riches heures de la soirée d’ouverture. «C’est le moment le plus significatif de la foire», confie Aziz Daki, de la Galerie l’Atelier 21. Ce dernier et Aïcha Ammor ont proposé «un itinéraire dans l’histoire de la peinture au Maroc, à travers les œuvres d’un peintre de la première génération, Ben Cheffaj, et des toiles d’artistes de la deuxième et troisième génération, ce parcours aboutit aux artistes contemporains de façon à donner une idée sur le dynamisme des arts plastiques au Maroc».
Pour la galeriste tunisienne Lilya Ben Salah, qui représentait dignement la Galerie Marsa, «c’est plutôt le lendemain de l’ouverture que les promesses d’achat se concrétisent». La galeriste qui a participé aux plus grands événements d’art contemporain semble satisfaite des premières ventes. D’autant plus qu’elle a pris le risque de présenter une nouvelle génération d’artistes. Des œuvres surprenantes qui n’ont pas manqué d’interpeller les visiteurs. L’effet de surprise a été suivi par la fascination devant les corps disproportionnés et voluptueux de Feryel Lakhdar. On y a découvert aussi  Rym Karoui, cette autre artiste tunisienne dont la maîtrise du dessin, du mélange des couleurs et des matériaux donnent une pleine expression créative à son œuvre qui évolue vers un symbolisme sobre.

Photos iraniennes, mais aussi marocaines

Le diptyque Meryem Bouderbala (12 000 euros) faisait partie des merveilles proposées pas la galerie tunisienne, Le violon bleu. La galeriste Essia Hamdi n’a pas lésiné sur les moyens. Elle a exposé des grands noms de l’art contemporain dont les luths d’Arman (hommage à Oum Kalthoum.   Conçu en 2004 et réalisé en 2009. Bronze, bois et nacre) ou encore la superbe sculpture en bronze patiné de l’Egyptien  Adam Hnein que l’on n’a pas vu longtemps et qui s’est vendue à 25 000 euros.  La galeriste affiche sa satisfaction d’autant plus qu’elle a réussi à vendre (à un prix qu’elle ne divulguera pas) au Musée de Qatar son artiste fétiche Abderrazek Sahli. Dans cet espace de 40 m2 loué à 15 000 euros, le retour sur investissement semble bien entamé. D’autres galeristes ont été prévoyants comme Dominique Fiat. La galeriste parisienne a fait venir avec elle des clients potentiels et elle a eu bien raison, c’est à eux qu’elle a vendu quelques œuvres de jets d’encre «I have a dream» signés Tania Mouraud.
Les photographies iraniennes représentées par la galerie d’Isabelle Van den Eynde ont beaucoup à dire (comme toujours) sur le présent et le passé de l’Iran. Si la photographie iranienne est dans l’air du temps, il ne faut pas oublier que cet engouement est récent. Les photographies qu’expose la galeriste montrent un art engagé, se livrant à une critique acerbe de la société. Des photos retravaillées, des regards hypnotisants et des barbes rajoutées…la photographie iranienne n’a pas épuisé ses ressources et tire toujours son énergie et sa force du contexte politique iranien. La photo était aussi à l’honneur du côté de la galerie 127. «Je pense que ça va s’ouvrir davantage surtout s’il y a des initiatives qui se multiplient. Il y a un patrimoine marocain qui va à l’étranger. Mais ça reste avant tout un travail marocain. J’ai au moins 50% de mon fichier qui est marocain et j’ai 1% de visiteurs marocains», confie Nathalie Locatelli, directrice de la galerie marrakchie. Le parcours artistique de cette foire nous conduit à de surprenantes découvertes. L’art contemporain africain apparaît particulièrement emblématique. Scènes de réunions, de conversations, de complicité ou de conflits constituent l’essentiel de la peinture et de la photographie africaine actuelle.
Un marché nouveau dont la révélation remonte à la célèbre exposition «Magiciens de la terre», (à Paris en 1989), où le monde s’est enfin ouvert à un art africain avec ses particularités, ses références, son engagement. Malheureusement, certaines toiles africaines représentées par André Magnin restent empreintes de clichés et de déjà-vu. Comme cet enfant soldat à qui une main cachée tend une arme à feu ! Quant au marché de l’art comtemporain au Maroc, c’est une autre histoire. Il possède sa propre dynamique et évolue à son rythme, dicté, parfois, par des considérations culturelles. Si ce même marché a progressé à l’international à une allure vertigineuse, le cas du Maroc reste tout de même assez particulier. En tout cas, c’est ce que soutient Hicham Daoudi qui affirme que la cote des artistes marocains reste en deçà de ce qui se fait dans le monde.
«Le marché marocain est linéaire. Il a fallu du temps pour connaître la valeur des artistes marocains. Mais très tôt entre 2005 et 2006,  et avec la mise en place de la vente aux enchères, le marché a grandi.  Pourtant si on devait comparer le record de vente de l’artiste marocain, le plus cher a atteint  200 000 dollars. L’artiste le plus cher d’Egypte réalise un record de 2 millions de dollars, soit dix fois plus que ce qui se fait chez nous». Selon Hicham Daoudi, «il y a une barrière psychologique à dépasser», (concernant les prix) et relève la difficulté de certains à associer les chiffres à l’art. Mais lorsqu’on est sur un marché de l’art il est  question aussi et surtout d’argent.
Marrakech Art Fair naît en période de crise. La prise de risque est réelle. Toutefois, à la surprise de certains pessimistes, les achats vont bon train et l’on peut qualifier l’événement de véritable succès. La galeriste Isabelle Van Den Eynde qui dirige la galerie éponyme à Dubaï connaît bien le marché de l’art et en toute quiétude fait confiance à sa dynamique entrecoupée ces dernières années d’innombrables soubresauts. «La vente aux enchères organisée par Christie’s (la célèbre institution londonienne) à Dubaï en 2008 était catastrophique, pourtant cela a aussi permis de faire un peu de nettoyage dans le monde de l’art contemporain pour les artistes surcotés. D’ailleurs, aujourd’hui, la situation se stabilise», conclut-elle. Au final, seuls les artistes confirmés ont résisté à la crise. En clair,  le marché s’autorégule.

Quinze artistes MRE à découvrir au Musée de Marrakech

Même si les goûts et les couleurs ne se discutent pas, l’on peut du moins s’accorder que le Marrakech Art Fair a été une belle réussite.
Le parcours culturel de cette foire et plate-forme culturelle est inépuisable. Il est irréductible et difficile à résumer. Alors qu’on revient retourné de ce monde profane que l’étoile naissante Aouina a immortalisé sur les murs lors de la performance de Street Art (cf : www.lavieeco.com), voilà qu’on nous propose un autre voyage et pas des moindres qui mène jusqu’au Musée de Marrakech. Pour y arriver il faut suivre scrupuleusement le guide et l’expression est à prendre au premier degré.
Car le musée est niché au cœur de la médina et ceux qui ne connaissent pas risqueraient de se perdre. Mais une fois la cible atteinte, la surprise est grande. Au musée, place Ben Youssef, s’ouvrent des univers différents qui se regardent, se questionnent mais surtout interpellent. Du monochromatisme de Chourouk Hriech aux plantes et planètes de Yammou, il y a un pas et surtout un monde à parcourir sans modération.
Il est difficile d’échapper aussi à l’hypnotisme de ces corps, de ces étoffes couvertes d’écriture, de henné, signé Lalla Essayedi. A côté, plus loin ou plus près (les distances rétrécissent), le présumé innocent de Mounir Fatmi. Au total, six pays de résidence différents, quinze artistes, cinquante œuvres, qui constituent, selon Driss El Yazami, président du CCME, «des mutations de l’émigration et de la création marocaines, (…) et de ces identités plurielles, mixtes, assumées». Les artistes de la diaspora venus du Mexique, de Belgique, de France, des Etats-Unis, d’Espagne et des Pays-Bas exposent tout ce qui les rassemble et tout ce qui les éloigne jusqu’au 7 décembre.