Maroc design : de vrais talents, avis aux industriels !

Maroc Design s’est tenu du 13 au 16 avril à la cathédrale du Sacré Cœur, à Casablanca.
Le ministère de l’Artisanat envisage de faire appel aux designers
pour concevoir des modèles à faire fabriquer par les artisans tandis
que les industriels, concernés
au premier chef,
ont, encore une fois, boudé le salon.

Dès que l’on franchit le seuil de l’immaculée et hiératique cathédrale du Sacré Cœur, où se tient la deuxième édition de Maroc Design, on est irrésistiblement happé par les objets qui s’offrent à voir. Tant ceux-ci déploient un éclat prenant, font sourdre une musique agréable aux sens et dégagent une vibration singulière. Au point que les visiteurs peinent à s’arracher à la contemplation d’un objet. Karima Z., esthéticienne de son état, confesse être restée pendant une heure devant la lampe en céramique, baptisée Karma, sertie par Hicham El Madi. «Aucune autre création ne pouvait m’en distraire. Le designer proposait aussi une commode basse en acajou et cèdre patiné, une table basse à 5 plateaux amovibles, un luminaire et une commode en bois et cuir ; j’y ai à peine jeté un œil et je me suis concentrée sur cette lampe qui conjugue art africain et design avant-gardiste. Je me suis amusée comme une gamine à enlever ou à ajouter des picots pour atténuer ou renforcer l’intensité de la lumière».

Objets ludiques, mais véritables espaces de rangement
Hassan M., banquier, est fasciné par l’originalité des formes : « J’ai passé tout le samedi dans cette exposition. Ce qui m’a le plus frappé, ce sont les formes prêtées aux objets et les surprises qu’elles enveloppent. On se croit en face d’un objet d’art, beau dans sa forme et ses proportions, puis on découvre qu’il recèle un bahut ou un meuble de rangement. Cela procure un plaisir certain». De fait, de nombreux créateurs s’attachent à camoufler l’utile sous l’agréable, par volonté de surprendre. Ainsi Saïd Badry avec son œuvre «Tombouctou», dont les motifs africains, reproduction d’un pagne somalien, font songer, à première vue, à un simple élément décoratif, mais qui est, en fait, un bahut à usage domestique ou bureautique. Ainsi les créations de Saïd Guihia, géométriques et modulables, faisant l’effet d’objets ludiques mais pouvant constituer des espaces de rangement. On peut multiplier les exemples à l’infini.

Une façon originale de traiter les matériaux
Ce qui est encore plus saisissant, de l’avis unanime, c’est le jeu des designers sur les matières et les matériaux. Malika B., architecte, en est épatée : «Je suis charmée par la façon singulière dont nos designers traitent les matériaux comme le textile, le bois ou le métal». Qu’y a-t-il de plus commun que le jonc, direz-vous ? Détrompez-vous ! Khadija Kabbaj dément ce préjugé, en transformant un ustensile, le tbeq, confectionné en jonc, en table : «J’ai mis un point d’honneur à anoblir cet objet fait avec un matériau pauvre. Servant en général à rouler la semoule ou la farine, il est confiné dans la cuisine. Moi, je le sors de cet enfermement et je le pose au grand jour dans un salon, où il trônera au milieu d’un mobilier moderne». De toutes les matières, c’est le rotin que Philippe Rivière préfère, pour parodier une chanson célèbre. Et il l’utilise superbement dans son fauteuil parasol avec repose-pied et son «Spider-Bench» : «Cette année, contrairement à l’édition précédente, je n’ai travaillé que le rotin. D’abord dans une structure souple, le fauteuil parasol, avec des rondeurs, un cannage qui évoque le moucharabieh, en même temps qu’il procure de l’ombre à l’objet et à la personne assise. De cette structure souple, je suis passé à une structure plus rigide, en bois, avec un filet, le “Spider bench”, que je comptais appeler “Chebka”».

La tendance au design industriel s’affirme
De matières, Soumiya Jalal Mikou en est friande. C’est sa marque de fabrique. Et elle le prouve encore une fois avec ses panneaux textiles tissés à la main qui ravissent le regard et illuminent cette exposition déjà brillante. «Ma nouvelle démarche consiste à aller plus en avant dans l’exploitation des matières. Pour la circonstance, j’ai marié, de manière curieuse, matières végétales (lin, chanvre, jonc…) avec une matière minérale : le cuivre. Celui-ci intervient en tant que transmetteur de lumière. Du coup, mes panneaux deviennent des panneaux lumière. J’ai toujours eu une passion pour la lumière qu’elle soit naturelle ou artificielle», explique-t-elle. Du stand de Soumiya Jalal Mikou à celui de Rachid L’Mouddene, il n’y a qu’un pas à accomplir pour se retrouver plongé dans un univers tout en carton. Il faut reconnaître que le designer fait un carton avec son présentoir, ses meubles de rangement et son chapeau de carton tissés. «Je suis d’abord plasticien, et pour mes installations j’utilisais le carton. Lorsque je me suis orienté vers le design, j’ai tenu à montrer qu’il ne sert pas seulement pour l’emballage et qu’il peut avoir d’autres utilisations. En témoignent ces objets et ces meubles que vous voyez devant vous», dit-il. Et d’ajouter : «En mettant en valeur le carton, j’essaie de persuader les designers de se tourner vers d’autres matériaux que le bois, l’aluminium, le verre ou le métal. Ce serait une manière de s’extraire de la monotonie».

«Agréablement surpris», «enchanté», «admiratif», tels sont les qualificatifs formulés par les visiteurs de la 2e édition de Maroc Design. Même Elsa Francès, directrice de la Cité internationale du design de Saint-Etienne, pourtant «blasée», ne cache pas son émerveillement : «Je suis venue pour participer à la table ronde et je n’avais aucune idée sur le design marocain. J’avoue que j’ai été transportée par l’immense talent, l’inventivité et la créativité déployés par les créateurs». Ce à quoi renchérit le cinéaste Abdelhaï Laraki : «Il y a un mois, j’étais à Paris et j’ai pu assister à un salon du design et de la création. Je peux vous certifier, sans exagération aucune, que j’ai vu de plus belles choses ici que là-bas».

Interrogés sur ce point, les designers insistent sur la «diversification» de cette édition par rapport à la précédente. «Personnellement, je trouve cette année fort diversifiée. C’est son atout majeur. Lors de l’édition précédente, il y avait surtout l’ameublement. Là, il y a du design de bicyclettes, de yachts, de mouchoirs… On tend vers le design industriel. C’est plus attrayant. Mais il y a aussi des choses inutiles, comme ces chaises étalées sans raison, puisque non supportées par un nouveau concept», juge Saïd Guihia.

Du dépouillement au ludisme, en passant par la flamboyance
Diversité de styles. Dépouillé dans les œuvres de Réda Bouamrani, comme on peut l’observer dans sa bibliothèque murale, aéro, modulable, flexible et transportable, ou dans celles de Jolivet (voir son étagère centrale en plexiglass ou son porte-bouteilles dont la structure est en métal argenté). Flamboyant chez Soumiaya Jalal Mikou. Ludique et fantaisiste dans le casse-œuf et coquetier, «Caliméro» et «Eggs» d’Olivier Jolivet ou dans les assises «Puzzle» de Khadija Kabbaj. «Je travaille en ce moment sur une nouvelle manière de s’asseoir, de se lover. Là, nous sommes assis sur des poufs ludiques par leur forme et leur couleur. Ce sont des éléments modulables, qui peuvent s’emboîter les uns dans les autres à l’infini. Le principe est que les gens puissent s’asseoir de différentes façons : ensemble, séparément, en vis-à-vis, en se tournant le dos, en jouant aux cartes, etc.», précise-t-elle. Pourvu que Richbond, qui l’a soutenue pour la réalisation du prototype, se montre sensible au ludisme, elle aura gagné la partie.

Comme Khadija Kabbaj, beaucoup de créateurs s’efforcent, lors de ce deuxième acte de Maroc Design, de séduire les industriels et les hôteliers. Sophia Tazi conçoit à l’intention des ces derniers un ingénieux sèche-serviettes, «Rigolo», doté d’un thermostat. Le «Siège parasol» de Philippe Rivière, évidé à l’arrière pour pouvoir contenir peignoir, serviette de bain et crème solaire, est, en principe, destiné aux centres de loisirs et aux spa. Le vélo tricycle, «Belek», de Younes Duret, malgré son apparence fantaisiste, est bien pratique pour transporter âmes et bagages. Luc Simon propose des maquettes pour bateaux d’excellente tenue… Tout cela pour des prunes, car on ne voit pas l’ombre d’un industriel ou hôtelier. C’est ce que regrette Geneviève Nouhaud, une des organisatrices de Maroc Design : «Le design est indispensable dans une société. En Europe, il est omniprésent. Au Maroc, il trouve très peu de niches. Il faut qu’il s’en ouvre d’autres. Le plan Azur est une occasion propice. Sophia Tazi, par exemple, a un prototype de chauffe-serviettes qui pourrait être présenté dans tous les hôtels».

Si les industriels boudent incompréhensiblement les designers, le ministère de l’Artisanat leur tend la main. Pendant la table ronde, tenue vendredi 14 avril, Mohamed Saïri, directeur de l’Artisanat, annonce que son ministère envisage de faire appel aux designers pour concevoir des modèles qui seraient fabriqués par les artisans. Comme un bonheur ne vient jamais seul, Elsa Francès, emballée par la facture des créations des designers marocains, compte inviter ces derniers à la prochaine Biennale organisée par la Cité. Ce sont là quelques fruits juteux de Maroc Design. Et le meilleur est à venir. «Nous avons aussi des contacts avec La Biennale de Dakar. Nous estimons que le design marocain doit être reconnu aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Et peut-être que si cette reconnaissance vient de l’extérieur, elle se gagnera à l’intérieur. Hicham Lahlou, avec sa théière Koubba version 2006, qui va être acquise par le musée des Arts du monde de Rotterdam, en est la preuve», promet Genevière Nouhaud.

Dimanche 16 avril, à 19 heures, la réception est interrompue, le temps de la remise des prix. Philippe Rivière rallie les suffrages du public. Les designers récompensent leur pair, Rachid L’Mouddene. Le prix de jeunes talents revient à Lamia Ouassini. Avant de quitter les lieux, on s’accorde une ultime friandise : la visite des salons marocains. Avec son salon fantaisiste, aux coussins encastrés, ses vitrines suspendues qui semblent flotter dans l’air, ses tables gigognes et ses stores japonais, Selma Bouzoubaâ Lazrak se détache du lot. Elle a juste trente ans et du talent à revendre. Comme quoi le design – elle se veut designer – a de beaux jours devant lui, à condition que Maroc Design vainque la réticence des industriels et des hôteliers. Il en a la capacité persuasive.