Malhoun, y a-t-il un médecin dans la salle ?

Datant du XVe siècle, ce genre tente de se renouveler. Après le travail de Nass el Ghiwane puis de Jil Jilala pour le rendre plus accessible, les femmes s’en sont emparées, l’adaptant avec bonheur à  la tessiture de leurs voix.
D’autres ont voulu le sortir de ses thèmes de prédilection pour l’ouvrir à  la réalité du présent. Etat des lieux d’un art qui a besoin des efforts de tous pour être sauvé de l’oubli.

Quand on interroge les mélomanes à propos du présent du malhoun, on obtient invariablement une appréciation nuancée : sans être tout à fait sombre, il connaît des difficultés. Cette situation «mi-figue mi-raisin», selon les termes de Majda Yahyaoui, chanteuse et animatrice de l’émission «Naghma wa Tay», le musicologue Ahmed Aydoun l’explique par deux facteurs. D’une part, «la désagrégation de la base sociale du malhoun». Celui-ci était porté essentiellement, rappelons-le, par les corporations de métiers qui, aujourd’hui, probablement à cause de leurs difficultés, s’en désintéressent. D’autre part, le peu d’attrait qu’il exerce sur les artistes, car le malhoun ne nourrit pas son homme. «Il faut vraiment avoir la foi chevillée au cœur, nous dit Majda Yahyaoui, pour faire du malhoun son métier, vu le maigre volume d’activité de ses adeptes. Très peu sollicités par les producteurs de spectacles, les médias ou les festivals, ils peinent à boucler leurs fins de mois et, quand ils le peuvent, sont contraints d’exercer une autre profession, ce qui leur laisse peu de temps à consacrer à leur art».
A ces raisons qui concourent au déclin d’un genre musical éclos il y a six siècles, s’ajoute l’extinction des voix qui l’ont porté haut. Celles de Lharouchi, Bouzoubaâ, Benghanem, Guennoun, Toulali, Boucetta ou Ghazali sont, de l’avis unanime, irremplaçables. Et parcimonieusement remplacées. «Il est vrai que le malhoun a perdu en quantité de voix, souligne Yahyaoui, mais on ne desespère pas de le voir émerger dans l’avenir. D’ailleurs, on en prend le chemin avec la percée de Meftahi, Benhaddou, Saïdi, Ramdani, Touria Hadraoui». Et Majda Yahyaoui, bien entendu. Mais si l’on peut espérer que le malhoun va s’étoffer en voix, on est en droit de se demander comment il saura combler ses lacunes en matière de paroliers. De fait, les successeurs de Mohamed Ben Ali Wald Rzin, Mohamed Benslimane, Lafqih Laâmiri, Sidi Kaddour Al Alami, Thami Lamdaghri, Ahmed Laghrabi, Ahmed Gandouz, Driss Lahnach ou Sultan Moulay Hafid ne se bousculent pas au portillon.

Les voix et les plumes qui le portaient se sont raréfiées
Après avoir observé que la pénurie de poètes ou de paroliers n’est pas le lot du seul malhoun, mais de la chanson marocaine dans son ensemble, Yahyaoui soutient que le malhoun ne saurait en pâtir tant son répertoire est loin d’être épuisé. Et il se révèle inépuisable. Le ministre de la culture, Mohamed El Fassi, rappelle Aydoun, possédait à lui seul une collection de 5 000 textes poétiques. Point besoin, tranche le musicologue, de nouveaux auteurs: «A mon avis, il faut traiter le malhoun comme un corpus classique, qui doit d’abord valoriser le répertoire ancien, et se renouveler par des interprétations instrumentales et vocales de qualité». Se renouveler, c’est ce à quoi aspire le malhoun, malgré ses difficultés. La première expérience est à mettre au compte du protest song marocain qui, au matin des années soixante-dix, fait une incursion remarquée dans ce registre. Un homme en est le héraut, My Abdelaziz Tahiri, dont le goût pour le malhoun est immodéré. «Tel qu’il était chanté, le malhoun ne pouvait séduire. Les paroles étaient dites d’une voix monocorde, les mots étaient hermétiques. Nous nous sommes employés à la rendre accessible», souligne-t-il. Et c’est Nass El Ghiwane, où il officiait, qui ont chanté Lotfya, Rfaq ya malki bâadak, A Sobhan Allah. Débarqué du groupe, My Abdelaziz Tahiri est aussitôt enrôlé par Jil Jilala, qu’il convertit au malhoun.
Lotfya, Ahlan ba rbiï li jana, Nakar Lahsan, Chamâa et tant et tant de chants puisés dans ce répertoire ancestral en sont les fruits. Goûteux selon Majda Yahyaoui ou Jamal Eddine Benhaddou, un expert en la matière. En revanche, Aydoun se montre plus sceptique quant à l’apport de Nass El Ghiwane et Jil Jilala ou malhoun.
Selon l’auteur des Musiques du Maroc, ni Nass El Ghiwane ni Jil jilala n’ont «résolu le problème de l’équilibre entre l’intégrité du texte et son enveloppe musicale. Le travail fourni par Nass El Ghiwane semble privilégier la valeur du texte, en confinant la musique dans son rôle d’habillage simple. La réussite de Chamâa de Jil Jilala, qui a introduit un vrai travail instrumental et d’arrangement, n’a malheureusement pas été rééditée».

Dans les années 70, Nass El Ghiwan et Jil Jilala ont fait une incursion dans le malhoun
Au-delà du jugement contrasté sur la facture esthétique de ce malhoun réapproprié et réadapté, il y a accord sur son rôle promotionnel. Jamal Eddine Benhaddou reconnaît que, grâce à Jil Jilala, il a pris goût au malhoun. Aydoun estime que les deux groupes «ont gagné à la cause du malhoun un nouveau public». Enfin, Yahyaoui, intarissable sur leur talent, avance que leur expérience prouve que «le malhoun n’est pas un genre musical figé. Il est une matière brute qu’on peut pétrir comme on veut. Eux l’ont fait avec art, suscitant ainsi l’engouement du grand public qui, à l’époque, n’était pas sensible à ce genre. Grâce à eux, il l’est devenu».
Les années1990 marquent un autre changement dans le paysage du malhoun : l’entrée en scène des femmes. Un réel bouleversement, sinon une révolution, car le malhoun était jusque-là le pré carré des hommes. Première sur le front, Touria Hadraoui, sociologue, militante féministe et chanteuse à ses moments perdus. «Les femmes n’étaient pas indifférentes au malhoun. Au contraire, il leur agréait. Mais elles ne pouvaient le chanter que dans leur sphère privée et souvent entre elles. Personnellement, j’ai interprété cela comme une sorte de discrimination, impensable à notre époque. Alors j’ai pris sur moi-même de donner l’exemple, au grand dam des puristes», raconte-t-elle. Dans la brèche, s’engouffra une autre amante du genre, Majda Yahyaoui. La disciple de l’immense Houssein Toulali embrassa la carrière d’interprète du malhoun avec une telle conviction, ferveur et bonheur que plusieurs dames, un moment indécises, se jetèrent à l’eau. Naïma Tahiri, Sanae Marahati, Hayat Boukhriss, Asmae Lazraq en font partie. Toutes apportent un supplément d’âme et de grâce à un genre un peu trop «viril». «Le fait nouveau, affirme Aydoun, c’est que, maintenant, la femme s’approprie ce genre, tout en l’adaptant à sa tessiture vocale. Ce n’était pas évident. C’est un style différent de «lagriha», où la norme voulait une voix grave et un peu cassée et non pas des voix fluettes et élaborées».

Le corpus du malhoun doit être transmis dans les conservatoires
Tentative encore timide, mais assurée d’un avenir certain : le renouvellement de la thématique du malhoun. Celui-ci se concentrait sur l’invocation d’Allah et l’éloge du Prophète, l’amour, le vin, la nature, les élégies et les satires. A l’exception de l’expédition de Napoléon en Egypte par Wald Rzin ou de la guerre maroco-espagnole de Tétouan en 1858 de Driss Lahnach, ce genre, qui se voulait intemporel, rechignait à empoigner son époque. Jamal Eddine Ben Haddou, professeur de musicologie à l’université Hassan II à Mohammédia, chanteur et poète, tient à faire prendre au malhoun un nouveau virage, sans toutefois mettre au placard l’habit ancien : «Ce que j’essaie de mettre en place, c’est un malhoun ouvert aux jeunes avec une nouvelle distribution musicale, une composition inédite, des sujets inspirés de la réalité et des paroles limpides».
Essai transformé, puisqu’on trouve dans son nouvel album, à côté des classiques Fatma et Ghita, un bijou ludique sur la détresse d’un chauffeur de taxi, puis la satire d’un chef d’entreprise arrogant et imbu de sa petite personne.
Réadaptation, féminisation et renouvellement thématique, pour autant, le malhoun reprendra-t-il des couleurs ? Cela dépend de plusieurs facteurs, répond Ahmed Aydoun, «de la transmission du corpus du malhoun dans les conservatoires et les associations afin d’en élargir la base. De la qualité des artistes qui doivent innover non en altérant les normes de ce chant, mais en imaginant des arrangements qualitatifs. Du milieu culturel institutionnel, associatif, scientifique, qui doit valoriser la poésie populaire et la vivifier. Du public qui doit faire l’effort de se détacher du divertissement simple et simpliste pour apprécier et découvrir la vraie musique»