Mahi Binebine : joyeux paradoxe

à€ Casablanca, la Galerie 38 offre sa toute première rétrospective à  l’artiste-peintre Mahi Binebine. Agé de 54 ans, dont 20 dédiés à  la peinture, à  la sculpture
et à  la littérature.

C’est un gai luron qui peint de sombres tableaux. C’est une énigme sur mocassins, un paradoxe en chair (épanouie) et en os, réjouissant de bonhomie, rougissant de plaisir. Le voilà qui éclate encore de ce rire franc au milieu de tant de visages cireux, de tant de regards résignés, sanguinolents, chargés d’ombres et de misères. «J’évacue toute ma noirceur dans la peinture. C’est pour ça que je rigole tout le temps», explique Mahi Binebine. En se bidonnant, bien sûr.
Est-ce l’air de Tahnaout, à vingt-cinq kilomètres de Marrakech, qui rend léger, euphorique ? Car le peintre y manie la cire d’abeille et les pigments naturels depuis bientôt dix ans. «Oui, je travaille à Al Maqam, une belle résidence d’artistes au pied de l’Atlas. Paisible, pleine d’arbres centenaires. L’odeur d’huile d’olive me chatouille les narines jusque dans mon atelier, grâce au pressoir traditionnel qui se trouve à quelques pas», se délecte l’artiste, sûrement aussi bon vivant que rigolard.  

Un artiste migrateur

Indolent ? Jamais de la vie ! «J’arrive tout juste de Paris pour assister à ma toute première rétrospective à la Galerie 38 de Casablanca». Il reprendra l’avion deux jours plus tard «pour la sortie de mon livre “Le Seigneur vous le rendra” chez Fayard». La semaine suivante, Mahi Binebine retournera sûrement à Casablanca pour le lancement du même roman chez l’éditeur marocain Le Fennec ou pour quelque autre exposition. «Il faut toujours bouger, toujours !», frétille l’artiste.  
«Les hommes sont comme les oiseaux, ils vont là où l’air est le plus respirable», écrit-il, plus sentimental, dans le quotidien français La Croix. À Al Maqam, c’est sûr, l’homme doit respirer à merveille. Mais il garde quand même son deuxième atelier, à 10 000 kilomètres de l’ocre village… à San Diego, en Californie. On ne sait jamais… Le «nomadisme» pourrait reprendre le dessus et la nostalgie ressurgir pour cet «exil douillet» qui a lancé sa carrière de peintre et d’écrivain : dix-sept ans à Paris, la vénérable ville-musée où il se passionna pour les masques et six ans à New York, la nouvelle Ville Lumière où il vécut ardemment sa période semi-figurative. «J’aime les grandes métropoles, le tapage, la fumée», s’exalte Mahi Binebine, oubliant tout d’un coup ses arbres séculaires et sa tranquille poésie à Tahnaout. «Voyager est aussi et surtout artistiquement captivant. Ça me permet de voir d’autres œuvres, d’y confronter les miennes. Il faut toujours être curieux de savoir ce que les autres fabriquent».
Et que se fabrique-t-il en Occident ? «Plein de choses. Des installations, de la vidéo et, enfin ! de la peinture. Il était grand temps qu’elle revienne. On la disait morte, mais elle est toujours là et pour très longtemps». Toujours là et pour un bout de temps aussi, au grand dam du peintre, les Jeff Koons, Damien Hirst et compagnie, ces rois du marketing qui font «un peu d’art et beaucoup de business». «Un requin dans le formol, un crâne plein de diamants ou un chien fait avec des ballons, ça ne me touche pas», tranche Mahi Binebine. Des artistes qui signent des «œuvres» faites «en usine» par 200 ou 300 petites mains, ce n’est pas non plus son style. «Moi, je mets la main dans le cambouis. J’aime ça, j’ai même besoin de ce côté charnel, physique de la peinture et la sculpture».   

Un matheux converti aux arts

Nous revoici face à un paradoxe. Jouisseur, Mahi Binebine est allé se perdre, des années durant, en terre d’exactitude, au fin fond des spirales mathématiques. «Gamin, j’étais en internat où je n’avais rien d’autre à faire que d’étudier. Alors j’ai continué. Après le bac, j’ai fait une maîtrise puis un DESS à Paris et je suis devenu professeur de maths». Des années après, Mahi Binebine a pu faire publier ses romans puis, «quand la peinture a explosé», vivre de son art.
Belle revanche pour cet enfant qui se rêvait «chanteur de charme» et qu’on a empêché de faire des études de musique. Une époque que l’on devine pénible, l’artiste la frôle à peine, d’ailleurs : «J’ai grandi dans la vieille médina de Marrakech, avec ma mère, mes six frères et sœurs. Mon père est parti trop tôt, quand j’avais quatre ou cinq ans. C’est pour ça que je peins ces choses-là», confie l’artiste-peintre en pointant du doigt un tableau sur le printemps arabe puis un autre sur l’immigration clandestine. Et en riant aux éclats, malgré tout. «Les damnés de la terre, les opprimés, ces gens qui veulent exister, se tenir debout, qui en ont marre de se courber, voilà ce qui m’inspire», scande Mahi Binebine, qui voue une immense admiration à sa mère. «Cette femme extraordinaire qui était secrétaire, qui s’est remise aux études, a décroché l’équivalence du bac, une capacité en droit, une licence puis un poste de chef de service dans un ministère à Marrakech. Elle s’est battue, elle y est arrivée. On peut y arriver. Il suffit de s’y mettre, de bosser».

Et d’avoir du soutien. «J’ai rencontré des gens très généreux qui m’ont beaucoup aidé dans mon parcours. C’est pour ça que j’aide toujours les jeunes quand je peux». Mahi Binebine organise, deux fois par an, des expositions collectives pour les artistes débutants en mal de public et de médiatisation. «Huit jeunes ont exposé récemment à l’espace CDG de Marrakech. Des jeunes magnifiques, qui vont m’enterrer bientôt», scande l’artiste. En se tordant de rire, c’est évident.