Lotfi Akalay : «Les Marocains forment un magma raciste, intolérant et…fier de l’être»

Il est voyagiste de profession mais reste un caustique de la langue par passion. Lotfi Akalay parle de ce Maroc d’aujourd’hui capable du pire comme du meilleur.
Ses écrits railleurs*, où il se moque du Marocain, vous le feront aimer. Il décrit avec humour les tares d’une société qui se complique la vie et qui a tourné le dos à  la culture.

De qui tenez-vous cette écriture (ce caractère ?) caustique en diable ?

J’écris comme parlait Aïcha, ma grand-mère maternelle. Elle recevait ses amies à la maison, et moi, j’étais toujours assis près d’elle, écoutant tout ce qu’elle disait. Elle faisait à chacune de ses visiteuses le récit d’une même histoire, l’événement du jour en quelque sorte, sans jamais se répéter. La puissance de son imagination n’avait pas de limite et ne manquait jamais d’un humour qui faisait mon régal. Quand j’y pense, je ne suis qu’un ersatz de ce qu’elle fut, une conteuse hors pair doublée d’une exceptionnelle intelligence dans le choix des mots et des tournures. Je lui dois beaucoup mais je n’ai pas tout assimilé.
n Auprès de quels auteurs avez-vous affûté votre style ?
Je citerais pêle-mêle Chester Himes, Guy de Maupassant, Boris Vian, San Antonio, Stefan Zweig et Romain Gary.

Quelle est la plus belle prose que vous ayez jamais lue ? Et qu’est-ce qui vous éblouit le plus dans un texte : la beauté du style ou la profondeur de l’idée ?

A propos de Romain Gary, il suffit de lire les premières pages de son roman Lady L pour avoir un avant-goût de ce qu’est, en écriture, l’humour torride. C’est un écrivain prodigieux, chacun de ses livres est un bijou d’une littérature inimitable. Que des écrivains de cette stature disparaissent, soit. On ne va pas pleurer ? Si ! On pleure, mais c’est ridiculement insuffisant. En revanche, que soit anéanti à jamais le contenu de son cerveau, ça c’est du vandalisme ! La mort est un trou noir dans la définition qu’en donne l’astrophysique. Elle prend tout et ne laisse rien. En langage plus simple, c’est un scandale ! L’injustice, le désespoir de l’irréparable. Toutes les idées sont bienvenues jusqu’aux plus saugrenues, mais je n’y vois aucune profondeur, elles se valent toutes pour peu qu’on les accepte sans préjugé ni anathème. Je me méfie de toutes les profondeurs, des idées comme des puits et des fauteuils. Sacha Guitry disait : «Quand une idée vous donne le vertige, souvenez-vous que ce qui donne le vertige, c’est encore le vide».

Pourquoi vous acharnez-vous tant sur les bourgeois ?

Chacun a son bourgeois, celui de Marx est un acteur irremplaçable en histoire autant qu’implacable en économie, le bourgeois de Balzac est un prédateur qui suscite autant la révulsion que le mépris. J’ai une préférence pour celui que nous livre le théâtre de Molière, un bourgeois étrangement proche du nôtre à tout point de vue. Le tourner en bourrique est un exercice salutaire parce qu’il m’autorise à régler des comptes sans démolir qui que ce soit. Nos bourgeois, les uns s’en défendent, les autres rêvent d’en être. Le mieux est de s’en accommoder. Nul n’échappe à l’attraction/répulsion que le bourgeois exerce sur chacun d’entre nous.
n Connaissez-vous, dans la vraie vie, ces personnages que vous dépeignez ? Ou est-ce plutôt un enchevêtrement de caractères, de mentalités dominantes ? Qu’éprouvez-vous vis-à-vis d’eux ? Du mépris ? De la tendresse ? Les deux ?
Tous mes personnages ont ceci de commun que je ne veux pas être à leur place. Quand je prends la parole pour qu’ils s’expriment, je pratique une sorte de catharsis avec l’intention de me sortir d’un bourbier social dans lequel ma seule crainte est de m’y reconnaître malgré moi. Je n’aime pas me confier à ma plume parce qu’elle est traitresse et s’acharne à me désobéir. Reconnaître un conflit entre l’écrit et son auteur est le début de toute littérature. Quand j’écris, je vide mon sac tout en évitant qu’on me prenne la main dedans.

Puisque vous semblez beaucoup observer nos concitoyens, trouvez-vous que le Marocain évolue ou régresse au contraire ?

Le Marocain régresse et la Marocaine progresse.

Vous tournez en dérision même votre métier, qui “vend” de la “gastronomie sans cholestérol, la musique folklorique sans tapage nocturne”, etc. L’(auto)dérision vous sert-elle d’armure ? A rendre plus supportables certaines

amères réalités de notre pays, de notre époque ?  L’autodérision est le début de l’autoguérison, c’est dire qu’il y aura toujours de l’espoir tant qu’il y aura des problèmes. Je suis un piéton qui revendique sa «piétonitude», si je peux me permettre ce néologisme. Dans les rues, j’observe les gens qui déambulent et qui parlent fort avec ou sans portable à l’oreille.
Depuis au moins un demi-siècle, la population vit et subit une transition qui me semble sans précédent dans notre histoire. Les campagnes se sont déversées brutalement dans les villes et les ont ruralisées, phagocytées dans un grandissime désordre. Si bien que nos villes sont surpeuplées d’un spécimen particulier, ni blédard ni citadin, une sorte de pâte à modeler informe qui a perdu les qualités rurales sans assimiler les vertus urbaines. Pris individuellement, chaque Marocain est une mine d’or à ciel ouvert, mais, collectivement, ils forment un magma humain raciste, intolérant et fier de l’être, ce qui me désole au plus au haut point. Après chaque sortie, de retour chez moi, je prends une bonne dose de chronique et ça va beaucoup mieux parce que, en écriture, la colère est bonne conseillère. Oui, je suis voyagiste de mon état, mon agence de voyages se nomme Calypso ([email protected]) et si j’en parle, c’est parce que je ne suis pas masochiste. C’est une agence mondialement connue dans mon quartier.

Quel est, pour vous, le pire vice de l’humanité en ce XXIe siècle ? Et l’opium des peuples ? Est-ce toujours la religion ? Ou plutôt la déesse consommation ? Les deux ?

Pour moi, l’opium du peuple n’est ni la religion ni le cannabis. C’est la consommation qu’on en fait. Comme je n’ai rien à cacher, je vais sans tarder vous livrer le fond de ma pensée : quand on me parle de religion, je sors ma muselière. Le mal du vingtième siècle ? L’avenir. Mais celui-ci mis à part, tout est radieux. Quant au passé, je ne m’en soucie aucunement car la vie est belle comme lurette, comme l’étoile à laquelle dorment nos sans-abris. A force d’entendre les gens se plaindre ou se réjouir du passé, du genre «avant, c’était mieux» ou «avant, c’était pire», j’ai mis au point le théorème de la fraise, en voici l’énoncé, mais ne le divulguez pas, je ne l’ai pas encore breveté : dans le passé comme au présent, tout est affaire de fraise dont le goût dans la bouche n’est pas le même selon qu’on soit au dessert ou chez le dentiste.

Vous avez l’air d’être un grand féru d’Ibn Battouta. Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez l’explorateur tangérois ?

Chez Ibn Battouta, il y a ce qui me désole et ce qui me réjouit. Ouvrez le plus récent Robert encyclopédique et vous lirez : «Géographe et historien arabe», trois inanités en une seule ligne ! Ibn Battouta n’était ni géographe, ni historien, ni arabe. Arabophone, certes, mais il était Marocain car le Maroc dans sa configuration actuelle existe, et il n’a jamais cessé de l’être, depuis 1269, date de la chute des Almohades avec la prise de Marrakech par les Mérinides. De plus, il n’est pas mort à Fès en 1377 comme l’affirme péremptoirement Le Robert. On ignore et le lieu et la date de sa disparition. C’est donc une double disparition.
Bon, je ne vais pas trop m’étendre sur ce sujet, il y aurait tant à dire que cet espace n’y suffirait pas. Retenons juste ceci : contrairement aux plus célèbres voyageurs dont l’histoire universelle a retenu les noms, il ne pratiquait aucune profession telle que commerçant, explorateur, missionnaire, marin, etc. Qu’était-il alors ? Tout simplement un touriste avant la lettre, le premier touriste de l’humanité, un homme qui voyageait pour le plaisir de voyager. Je regrette que nos ministres successifs du tourisme n’en aient jamais tiré le moindre profit médiatique pour ajouter à l’image du Maroc.
Ce qui me désole encore, c’est que l’histoire n’est toujours pas décolonisée. Le même Robert prive Ibn Battouta de sa marocanité, alors que le Maroc existait bel et bien en tant qu’Etat, tout en faisant de Marco Polo un Italien, alors que l’Italie n’existait pas aux moments de sa naissance et de sa mort ! Ce qui me réjouit chez Ibn Battouta ? Ce n’était ni un chef militaire, ni un dirigeant tribal, ni un commis de l’Etat, ni un riche négociant, ni un intellectuel de renom comme son contemporain Ibn Khaldoun. Il était monsieur-tout-le-monde et à, ce titre, je m’en sens proche.

Le tourisme culturel vous botte-t-il ? Songez-vous à nous concocter de belles expéditions sur les traces d’Ibn Battouta ? De beaux parcours dans les dédales impériaux ?

Un mot sur mon métier. Calypso est une agence de voyages (au singulier, nous vendons du voyage, pas des voyages) à dimension humaine, pas un tour-opérator de renommée internationale, donc pas de records battus, mais pas de sentiers non plus, nous confectionnons des produits touristiques sur-mesure.
A ce sujet, je vous cite une anecdote ; dans les années 80, un groupe de Français avait réservé un itinéraire d’une semaine mais à la dernière minute, le projet avait été annulé avec ce motif : pas question de visiter le pays d’Abraham Serfati et de Tazmamart. Je leur ai répondu : venez quand même, vous découvrirez peut-être pourquoi le plus vieux prisonnier politique n’est pas enfermé dans le pire des bagnes politiques. Peu d’entre eux sont venus. Je leur ai organisé des rencontres avec un opposant irréductible qui ne mâchait pas ses mots.
Ils ont tout vu et tout entendu. Ils sont repartis et ont recommandé à d’autres de faire le même parcours, sans joindre l’inutile au désagréable. C’est ça le sur-mesure de Calypso.

Trouvez-vous que le Maroc malmène ou prend soin de sa culture ? Quel est votre idéal culturel pour le Maroc ?

La culture est le parent pauvre de notre politique. A mon sens, la culture devrait être le volet le plus important de la gestion du pays. On connaîtra la prospérité le jour où on saura que le ministère de la culture doit être doté des moyens, de la volonté, de la liberté et des hommes qui lui manquent.
L’Inde est sortie du sous-développement le jour où ses dirigeants ont décidé de mettre fin à cette chape de plomb que constituent les demandes d’autorisation pour exercer des activités commerciales qui devraient être à la portée de tout un chacun.
Au Maroc, on vit ce drame : une pagaille monstre dans le commerce informel et un carcan moyenâgeux qui bride et étrangle toute tentative d’exercer divers métiers dont la multiplication ne menacerait en rien l’essor économique. Pour ouvrir la moindre échoppe, il faut des tonnes d’autorisations propres à décourager nombre de bonnes volontés éprises de réussites.
Il faut libérer les initiatives, en finir avec toutes ces interdictions imbéciles qui empêchent les jeunes de donner toute la mesure de leur talent. Voyez ce spectacle déprimant, d’un côté des diplômés en chômage plus qu’au chômage qui aspirent à un fonctionnariat pépère à l’abri de tout effort et sans le moindre risque de bobo, et de l’autre des vendeurs à la sauvette qui ne se sauvent plus. Résultat : un mouvement du 20 février devenu piteusement le mouvement du 30 février.

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* Son site Web : http://www.lotfiakalay.com/