Lost in translation

Ces dernières années, le marché de la traduction a évolué en volume sans pour autant se diversifier. Les auteurs du monde arabe subissent des préjudices tout autant que leurs lecteurs, empêchés de lire des ouvrages dans leur langue ou d’exporter leur culture.

Lorsqu’on lit Naguib Mahfouz en français, Haruki Murakami en anglais, ou Pierre Bourdieu en arabe, ne se pose-t-on pas la question : Pourquoi ce livre et pas un autre ? Ne lisons-nous pas au final des ouvrages que des éditeurs ont décidé de traduire pour nous ? Quels sont les enjeux politiques, économiques ou idéologiques qui se cachent derrière ? Dans l’absolu, la traduction est censée créer un espace de dialogue, mais essayons d’y voir de plus près.
Dans le domaine de la fiction, par exemple, ce sont souvent les best-sellers qui affichent une forte présence à l’international. La logique des prix littéraires continue d’inonder le marché de la traduction. Depuis 2008, le Prix international de la fiction arabe a été créé à Abu Dhabi, ce qui a permis la traduction de la littérature contemporaine arabe. Pourtant, de grands livres, comme le célèbre Azazel de Youssef Ziedan (Prix du booker arabe 2009) n’est toujours pas disponible en français. Est-ce parce que Ziedan y raconte les horreurs commises à Alexandrie par l’Eglise ? La question reste en suspens, mais il faut se la poser. En revanche, tous les livres de Alaa El Aswany sont traduits en langue française et même ses chroniques ! On voit bien que dans cet espace qui est celui de la traduction se mesure également celui de la liberté : on souligne une idée, on la hiérarchise ou on décide de la taire !

Les outsiders n’ont pas leur place. Sur ce terrain, les équilibres sont fragiles. C’est là que se mesure le pouvoir d’un pays ou sa faiblesse. Aujourd’hui on parle de langues dominantes et de langues subalternes. C’est ce que révèle «L’état des lieux de la traduction en Méditerranée». Une étude copilotée par la fondation Anna Lindh et Trans-européennes. On voit bien à travers ce rapport que le mastodonte linguistique anglophone règne en maître absolu sur le monde des mots et des lettres. La langue de Shakespeare est suivie par celle de Molière. L’arabe est, comme on peut l’imaginer, une des langues orphelines du bassin méditerranéen. Son malheur se situe à côté du turc et de l’hébreu. Mais ne perdons pas de vue que l’arabe rassemble plus de 250 millions de personnes ! C’est-à-dire, autant d’individus qui continuent de communiquer entre eux dans une sorte d’esseulement linguistique et culturel subissant un appauvrissement en pensées. Une sorte d’île (ou d’oasis, pour ceux qui préfèrent l’image d’Epinal) sans que personne n’y entre ou n’en sorte. L’image semble exagérée et pourtant les chiffres sont éloquents. Toujours selon la même étude, 1 livre sur 1 000 est traduit de l’arabe en Union européenne. On ne peut donc pas s’étonner que les auteurs de langue arabe demeurent invisibles. Et les raisons de ce déséquilibre sont multiples. Selon Jean-Pierre Milleli, directeur du Centre d’études arabes de Rabat, «le fait que les élites soient bilingues ou trilingues, explique aussi que, du côté de la traduction vers l’arabe, on constate un manque réel de traduction à l’intention des arabophones. Il y a quelques années, un rapport du PNUD avait établi que l’ensemble des pays arabes traduisait moins qu’un petit pays européen».
Selon d’autres chiffres avancés par la Fondation du Roi  Abdul-Aziz pour les études islamiques et les sciences humaines, seulement 6% de la production littéraire arabe est traduit vers d’autres langues. Et lorsqu’on fouille dans ce tout petit pourcentage, on voit bien que malgré la diversité des marchés littéraires, celui de la traduction reste beaucoup moins riche et surtout beaucoup moins varié.
Ali Baba et les 40 voleurs

Les mythes ont la peau dure surtout lorsqu’ils sont bien entretenus. Si la traduction permet la circulation des idées, elle permet également de cantonner les cultures dans des clichés. Cela commence dès le bas âge. Un petit exemple s’impose. Ce que les Européens traduisent pour leurs enfants de l’arabe et du persan est emblématique de l’idée qu’ils se font (ou qu’ils veulent continuer de se faire) de l’Orient. Aujourd’hui encore la littérature jeunesse contemporaine arabe ne voyage pas dans d’autres langues et on traduit seulement Les mille et une nuits. En revanche, la littérature jeunesse traduite de l’hébreu est plutôt contemporaine et traite en général de la Shoah. Conclusion : Ali Baba et les 40 voleurs pour le monde arabe et l’histoire récente pour les juifs !

Autre révélation de ce précieux rapport. En France, on traduit davantage les livres religieux que la littérature. Et ce n’est pas par simple caprice qu’en 2005 Jean-Pierre Milleli a publié, avec Gilles Kepel, la première anthologie critique de textes émanant d’Al-Qaïda. La peur ou la curiosité de l’Islam font que de plus en plus d’auteurs traduisent des études consacrées à cette «première religion de France». Jean-Pierre Milelli tient à préciser que sa démarche étant davantage de «donner au public un document pour qu’il se forme son propre jugement : la traduction des textes et leur commentaire visait à dépasser un certain discours sur cette organisation qui imposait un jugement établi, sans faire sentir “l’épaisseur culturelle” du discours d’Al-Qaïda. L’objectif était de diffuser un certain savoir sur cette organisation à partir des textes mêmes de cette organisation».

Autre chose : souvent les spécificités et les codes linguistiques ne sont pas respectés lorsqu’on passe d’une langue à une autre. En introduction à son livre, Idéologie arabe contemporaine, Abdallah Laroui se lance dans un long plaidoyer adressé à son traducteur libanais et énumère les erreurs de traduction qui avaient biaisé son essai. L’auteur met le doigt sur cet autre point névralgique : un dictionnaire arabe trop vieux qui ne répond plus aux besoins de la littérature et du langage contemporain. En second lieu se pose la problématique de la formation des traducteurs. A tous ces écueils, il faudra ajouter l’absence des éditeurs marocains aux événements livresques internationaux, ce qui pénalise lourdement la production nationale.
Pour faire connaître la littérature marocaine à l’étranger, il faut plutôt compter sur des initiatives individuelles. Elles sont certes rares mais efficaces et bien ciblées. La plus emblématique est celle de l’école de littérature qui s’est tenue à Lagrasse en France l’été dernier. Le concept est simple mais il fallait y penser ! «Cette résidence, explique David Ruffel, un des initiateurs du projet,  a constitué la première session d’un programme se déroulant en trois temps et dans trois lieux: Lagrasse dans le sud de la France, Casablanca et New York. Ce programme vise à faire travailler ensemble des écrivains, des artistes, des traducteurs, des chercheurs et des étudiants venant du Maroc, de France et des Etats-Unis principalement, ainsi que des acteurs des mondes arabophone, anglophone et francophone. Il nous a semblé à la fois naturel et nécessaire de commencer par la traduction». Et il a bien eu raison car cette semaine de travail a ouvert le bal à une série d’actions dont «une réédition chez Verdier de l’Hôpital de Bouanani et sa traduction et son édition à Dar El Kitab à Casablanca». La version marocaine est disponible dans les librairies à 40 DH seulement. Saluons, au passage, l’effort de prix !

D’autres projets sont en cours : Mohamed Hmoudane travaille actuellement sur une traduction vers l’arabe du  Dernier combat du capitaine Ni’mat de Mohamed Leftah. L’auteur américain Laird Hunt et Eleni Sikelianos ont, à l’occasion de cette résidence, fermement décidé de traduire aux Etats-Unis les Demoiselles de Numidie du même Leftah. D’autres ont accepté de travailler sur des textes pour lesquels ils n’avaient pas de projet personnel, jouant ainsi le jeu d’initiateurs auprès des étudiants et jeunes traducteurs, libres à eux ensuite de s’en emparer. Une jeune traductrice américaine a ainsi décidé de se lancer dans la traduction de L’hôpital, poursuit Ruffel. En attendant que le monde arabe prenne conscience des enjeux de la traduction, il nous faudra probablement une autre révolution ! Si les frontières politiques empêchent la mobilité des hommes, d’autres lignes bien plus insidieuses ont été établies pour empêcher la circulation des idées. Et pour l’anecdote, la lecture du rapport de «L’état de la traduction en Méditerranée» par… un traducteur a révélé des incohérences entre les versions française et arabe. No comment !