L’intellectuel est-il un acteur social ?

Courtisés ou redoutés quand ils n’étaient pas réduits
au silence, les intellectuels ont joué un rôle capital dans l’évolution
des sociétés. Au Maroc, ils ont commencé à faire parler
d’eux par leur engagement politique dans les années soixante. Mais
la génération actuelle
a une approche essentiellement sociale et pragmatique.

Aune époque où les idéologies sont bel et bien mortes et enterrées, il importe que les idées n’en prennent pas le même chemin funeste. Aussi, n’est-il pas anodin que la VIIIe édition du Salon du Livre de Tanger, qui se déroulera dans la ville du Détroit jusqu’au 18 janvier, se préoccupe de la figure de celui qui en est le fécond «agitateur», à savoir l’intellectuel. «Aujourd’hui, au regard d’un monde qui va mal, de populations qui n’ont pas accès à l’éducation et à la culture, qui sont décimées par la guerre, la famine et les épidémies, qui subissent au quotidien, toutes les conséquences d’idéologies totalitaires et/ou archaïques, au regard d’une mondialisation dont le seul moteur est le profit, quel qu’en soit le prix à payer pour la vie et l’avenir de notre planète, la responsabilité des intellectuels est immense.
Leur intervention est nécessaire pour nous permettre d’inventer une autre façon de vivre, de mieux apprendre le futur, de retrouver une véritable relation à l’autre, cet autre, intime ou lointain qui est une des composantes de l’histoire de chaque peuple, de chaque individu, et que l’on doit situer à nouveau comme partie de so
i», peut-on lire dans le document de présentation du salon. Voilà circonscrit le rôle de l’intellectuel. Mais quelles en sont la définition et l’évolution ? Pour les cerner, rien de tel qu’un détour par la France, pays qui les a vus éclore.

Voltaire, déjà, héraut de la tolérance contre le fanatisme
Au milieu du XVIIIe siècle, l’action couronnée de succès menée par Voltaire pour la réhabilitation de Calas, victime d’une erreur judiciaire en raison de l’intolérance religieuse, prend figure emblématique : l’intellectuel sera le champion de la Justice contre la raison d’Etat, le héraut de la tolérance contre le fanatisme, le paladin de l’universel contre les intérêts particuliers. Il est le «philosophe», c’est-à-dire l’écrivain des Lumières. Tandis que l’intellectuel du XVIIIe siècle se veut critique de la société, et s’érige en contre-pouvoir, celui du XIXe siècle prétend en être le guide, lyrique et inspiré. Le premier peut être regardé comme l’inventeur de la gauche moderne ; le second, à l’image des jeunes Victor Hugo et Lamartine, développe une vision nostalgique et même conservatrice de la société. Et surtout, l’engagement change de nature. A l’intellectuel contestataire, champion des droits de l’homme, succède l’intellectuel engagé dans la politique.

Un aller-retour, tout au long de l’histoire, entre un rôle politique et un rôle de contre-pouvoir
A la fin du XIXe siècle, nouveau changement. Cette fois, ce sont les professeurs et les savants qui prennent le pouvoir au sein de l’intelligentsia. L’affaire Dreyfus consacre leur position, et le mot même d’intellectuel, créé par l’écrivain Saint-Simon en 1821, devient d’usage courant dans le contexte de l’«Affaire». A cette occasion, les intellectuels retrouvent la posture qui était la leur au XVIIIe siècle : de nouveau, ils sont les porteurs de l’universel et les défenseurs des droits de l’Homme. C’est en ce sens que Charles Péguy identifie un «parti intellectuel», qui ne dispose pas d’une organisation, mais de la force des idées.
Avec la révolution bolchevique de 1917, commence alors une longue période où, comme à l’époque du romantisme mais dans un contexte radicalement différent, l’engagement politique reprend le pas sur l’engagement humanitaire. Les intellectuels désertent le camp de la raison universelle et enrôlent leurs idées au service de leurs passions. Une figure de cette époque, et une stature : Jean-Paul Sartre. Mais l’effondrement du communisme, la disparition du tiers-monde en temps que force organisée et les brouillages qui s’ensuivent sonnent le glas de l’archétype sartrien.
La dissolution des liens artificiellement tissés entre les intellectuels et la politique partisane au cours de la longue parenthèse communiste a une double conséquence. On assiste alors à la reconstitution d’une communauté intellectuelle proprement dite, autonome, à l’écart des partis et fonctionnant selon des règles scientifiques et non à coups d’excommunications politiques. D’autre part, les intellectuels, loin de se «dégager», apportent dans le champ politique leurs préoccupations propres, sans trop se soucier de leurs incidences partisanes. Les droits de l’Homme ne sont plus ni de droite ni de gauche. Ils sont redevenus une exigence de la conscience morale et intellectuelle de notre temps.

Au Maroc, le modèle sartrien a prévalu dans les sixties
Au Maroc, l’émergence de l’intellectuel est remarquablement tardive. Pour paraphraser Raymond Aron, auteur de l’Opium des intellectuels, on dira que la société marocaine avait ses scribes qui peuplaient les administrations publiques et privées, ses lettrés ou artistes, qui transmettaient ou enrichissaient l’héritage de la culture, ses experts, ses légistes qui mettaient à la disposition des princes ou des riches la connaissance des textes et l’art de la dispute, ses savants qui déchiffraient les secrets de la nature et apprenaient aux hommes à guérir les maladies ou à vaincre sur le champ de bataille. Mais point d’«excitants sociaux», comme les qualifie le poète Paul Valéry. Jusqu’à l’orée des années soixante où ils naissent avec un nom ambigu («moutaqqaf» signifie littéralement «homme de culture»), une fonction protestataire et une exigence morale servante de la vérité. A l’image de Mehdi Ben Barka, ils appartiennent à la gauche ou à l’extrême-gauche, dont ils mettent les références idéologiques au service de leur combat contre le pouvoir. C’est donc le modèle sartrien qui prévaut. Ce qui n’est pas du goût du régime de l’époque, dont les sbires, faisant preuve d’un zèle sordide, s’acharneront sur ces intellectuels, les pourchasseront, les embastilleront, les tortureront et, parfois, les liquideront. A la suite de cette «mise au pas», la classe intellectuelle s’évanouit dans la nature et, avec elle, ces tribunes de haute tenue que furent Lamalif, Souffles, ou le Bulletin économique et social.
Ce n’est que lorsque le ciel politique est devenu plus clément que les intellectuels firent leur réapparition sur la place publique. Sous différents habits. Il y a d’abord les écrivains qui se sentent investis d’une mission dénonciatrice. Ainsi Tahar Ben Jelloun : «Les thèmes que j’ai abordés dans mes livres tournent souvent autour de la notion de justice. Que ce soit en traitant la condition de justice. Que ce soit en traitant la condition de la femme et aussi celle de l’homme ou le statut de l’enfant, du possédé, de l’émigré ou de l’absent, c’est sur la question de l’émergence et de la reconnaissance de l’individu que j’écris. Tant que l’individu n’est pas reconnu dans notre société, nous n’avoncerons pas, quels que soient l’alternance politique ou les discours de bons sentiments. C’est le rôle de l’écrivain que de rappeler aux politiques qu’il n’y a pas de culture, pas de liberté sans que l’individu, c’est-à-dire la personne en tant qu’intégrité unique ayant des droits et des devoirs, soit reconnu». Ou encore Abdelhak Serhane, dont l’engagement frise l’enragement, et qui s’efforce de raconter le Maroc «dans sa globalité tumultueuse, dans ses multiples contradictions, dans son luxe ostentatoire, sa modernité hésitante, sa tradition incertaine, sa corruption généralisée, ses déchets, sa beauté rigide, ses injustices qu’on ne compte plus, ses divers progrès, ses trahisons, ses hommes qui ne savent plus rire ni admirer le soleil, son fric et son faste inouïs faisant face à la pauvreté totale et à sa misère révoltante, la résignation forcée de ses citoyens, ses abus toujours renouvelés, ses incessantes tergiversations…»

Au Maroc, on peut parler aujourd’hui d’un «intellectuel du troisième type»
A côté des écrivains engagés, à la manière sartrienne, souvent politisés et peu indulgents avec le système en place, a surgi une autre race d’intellectuels, formée de juristes, de professeurs et de médecins. Ils s’appellent Latifa Jbabdi, Abderrahim Harrouchi, Hakima Himmich, Najat Mjid, se définissent hors du champ politique, œuvrent dans l’humanitaire, sont porteurs de l’universel et défenseurs des droits de l’Homme.
On constate aussi la montée en puissance d’une génération de chercheurs, incarnée, par Mohamed Tozy, Mohamed El Ayadi et Abdou Filali Ansary, entre autres. Ce sont des intellectuels du troisième type qui adoptent la bonne distance – à la fois décontractée et critique – par rapport à la modernité médiatique et mondialisée. Sans doute leur travail – qui est aussi refondation – mettra-t-il du temps à donner ses fruits. Mais qu’on ne s’imagine pas que tout cela tourne résolument le dos à la politique. En fait, c’est autour du «projet démocratique» lui-même que s’articule leur travail. Avec une approche plus distanciée et pragmatique, plus ouverte et plus soucieuse du concret. C’est-à-dire consciente, pour l’essentiel, des menaces qui pèsent sur la démocratie marocaine