L’identité au cÅ“ur du XIIe salon du livre de Tanger

La XIIe édition du SILT, qui se déroulera du 27 février au 2 mars prochain, veut renouer avec l’esprit d’ouverture sur l’autre et de dialogue des cultures. A travers la thématique des «identités fugitives», les organisateurs du salon veulent, selon son commissaire, introduire «dans cette identité un peu crispée, la joie du pluriel et l’incertitude du mouvement».

La XIIe édition du Salon international du livre de Tanger s’annonce plus prometteuse que celle de l’année dernière, en tout cas, elle est en droite ligne avec l’esprit d’un salon qui a toujours voulu faire de l’ouverture sur les autres et du dialogue des cultures une préoccupation centrale. Par la thématique choisie d’abord, «Identités fugitives», qui nourrira le débat des intellectuels conviés à  l’événement, par le lieu mythique de la rencontre, ensuite, à  savoir le Palais des institutions italiennes (ex-palais Moulay Hafid), entièrement rénové, qui abritera l’essentiel de l’événement. Enfin par le choix, pour la première fois dans l’histoire du SILT, d’un commissaire marocain, très jeune de surcroà®t, à  qui a été confiée la lourde tâche d’organiser cette édition. Il s’agit en l’occurrence de Omar Berrada, traducteur, écrivain et critique littéraire, programmateur aux revues parlées du Centre Pompidou, à  Paris, et producteur d’émission à  France Culture. Polytechnicien de formation et ingénieur des Ponts et Chaussées, le nouveau commissaire est aussi un homme pétri de culture, qui connaà®t bien les arcanes du Salon du livre de Tanger et les valeurs de culture, de partage et d’ouverture qu’il veut véhiculer pour avoir participé, comme invité, à  plusieurs de ses éditions.

Valeurs de partage et d’ouverture qui ont été quelque peu malmenées en 2007, lors de la XIe édition du SILT, par le sujet même choisi pour ce salon : «L’étranger dans la langue». Le public, qui semblait ne pas comprendre grand-chose aux tables rondes organisées autour de ce thème, avait dédaigné l’événement et, en guise de débat, on avait vu des intellectuels philosopher dans leur tour d’ivoire, sans qu’aucun dialogue fructueux ne s’engage entre eux et les jeunes de la ville.

Or, comme forum de débat et d’échange interculturel, l’une des clés de la réussite du Salon du livre de Tanger est le thème choisi pour nourrir le débat des intellectuels présents, thème qui doit coller à  l’actualité politique, sociale et culturelle du pays organisateur, mais aussi aux questions qui interpellent en ce début de XXIe siècle.

Ainsi, certaines éditions de ce salon, véritables temps forts dans son histoire, ont attiré les foules et suscité l’engouement à  l’échelle nationale et même internationale. On peut citer leurs thèmes : «Ecriture et résistance» (2002), «Ecrire l’avenir à  la lumière de l’histoire» (2003), «La responsabilité des intellectuels» (2004), «De quoi demain sera fait ?» (2005), ou encore «Le cinquantenaire de l’indépendance» (2006). Mais «L’étranger dans la langue» de 2007 ?

Il faut dire que le commissaire de la précédente édition du SILT, l’écrivain français Bernard Desportes, était loin de faire l’unanimité des organisateurs du salon. Les auteurs, éditeurs et libraires marocains présents s’étaient offusqués de voir les auteurs français monopoliser le salon, et s’installer un dialogue franco-français, à  leur détriment. Ce qui a fait dire à  l’un d’entre eux que « Tanger, lieu de brassage des langues, et l’argent marocain ne servent plus que la francophonie dans ce qu’elle a de plus paternaliste, au détriment de la francophonie comme rayonnement de la culture et d’ouverture d’esprit.» Il s’en était d’ailleurs fallu de peu qu’un clash ne se produise entre les deux partenaires principaux du salon, l’Institut français du nord, rattaché aux services culturels de l’ambassade de France, et l’Association Tanger Région Action Culturelle (ATRAC), présidée par Larbi R’miki.

Un salon qui dépasse le mobile commercial et revendique un rôle fédérateur et pédagogique
C’est pourquoi, le choix, cette année, d’un commissaire marocain pour présider aux destinées de l’édition 2008 est interprété comme une revanche des partisans du dialogue franco-marocain. Mais, pour M. Berrada, «le fait que le commissaire soit marocain ne devrait pas surprendre. Le SILT est, institutionnellement, depuis plusieurs années, un salon franco-marocain, organisé conjointement par l’Institut français du nord et par l’Atrac.»

Cette année, on a donc voulu remettre la manifestation sur les rails. «Dans un pays o๠lecture et écriture constituent des enjeux démocratiques de taille», les organisateurs du SILT revendiquent pour cette manifestation un rôle fédérateur et pédagogique, «dépassant la seule dimension mercantile des salons traditionnels.» Et dépassant aussi les identités enfermées sur elles-mêmes, refusant tout partage, à  un moment de l’histoire o๠l’obscurantisme et l’exclusion de l’autre se nourrissent de visions passéistes.

«L’identité évolue dans le temps»
La trame de la manifestation, cette année, est donc : «Identités fugitives, traductions, frontières, diversité». L’expression est empruntée à  l’écrivain marocain Abdelfattah Kilito à  partir d’un essai qu’il avait écrit sur les maqamat, ou «séances», récits arabes du Xe siècle o๠l’auteur-narrateur change sans cesse au fil de la narration sans jamais cerner l’identité de celui qui parle. L’objectif est de restituer à  «l’identité» sa consistance réelle. Une identité toujours en construction, se nourrissant de la confrontation avec l’autre. En ces temps, annoncent les organisateurs dans la plate-forme rédigée à  l’occasion de ce salon, «o๠la question omniprésente de l’identité se réduit trop souvent à  une quête de racines, oublieuse de l’altérité et de la diversité. Un rejet de l’autre qui donne à  la même expression une résonance amère avec les événements qui se produisent aujourd’hui aux abords du détroit. En donnant à  entendre différentes langues (le français, l’arabe et la darija, le berbère et l’espagnol), et différentes voix, l’espoir et le pari de ce salon est que toute identité soit malléable, plastique, prompte à  se définir en se nourrissant des autres.» L’identité marocaine, elle, est loin de constituer un bloc figé et immuable, elle est plurielle et se construit sans cesse. Marocains, nous le sommes certes, mais c’est réduire notre identité, explique R’miki, président de l’ATRAC, que de ne pas intégrer les autres dimensions «qui ont fait ce que nous sommes en ce début du XXe siècle : musulmans, arabes et berbères, méditerranéens aussi, ayant subi les influences gréco-romaines, phéniciennes, et hérité de la culture hébraà¯que». En somme, une identité «est la somme de ce que j’ai vécu (et de ce qui me reste à  vivre). Elle est un chemin, elle évolue dans le temps», précise le nouveau commissaire (voir entretien ci-dessus).

La parole sera donc au panel d’intellectuels de plusieurs disciplines et venus d’horizons géographiques divers : Maghrébins, Français, Espagnols, Américains… Les penseurs de l’islam, Mohamed Sghir Janjar, Mohamed El Ayadi et Mohamed Chérif Farjani débattront de «l’islam au quotidien». L’écrivain et journaliste marocaine Leila Abouzeid animera une rencontre avec les étudiants de l’Ecole de traduction du Roi Fahd sur le thème «l’auteur et ses traducteurs». L’Algérienne Wassyla Tamzali, avocate à  Alger et ex-directrice du droit des femmes à  l’Unesco, animera une conférence sur «la voyageuse et la nomade». Rappelons que cette auteure est depuis 2006 directrice exécutive du Collectif Maghreb Egalité, et qu’elle vient de publier un livre intitulé Une Education algérienne, de la révolution à  la décennie noire. Les historiens Abdesslam Cheddadi et Zakya Daoud, les philosophes Barbara Cassen et Ali Benmakhlouf, les hommes de lettres et écrivains Salim Jay, Ahmed Assid, Hubert Haddad, Driss Jaydane, Nicole Caligaris, Daniel Maximin, Hassan Najmi, Elias Sanbar sont également à  l’affiche.

Hommage à  Driss Chraà¯bi
Le premier jour, un hommage sera rendu au monument de la littérature marocaine Driss Chraà¯bi, décédé l’année dernière, en présence de son épouse et de sa fille. On projettera à  cette occasion un documentaire, Discussions avec Driss Chraà¯bi, du cinéaste marocain Ahmed Maânouni. Ces conversations mettent en exergue l’Å“uvre romanesque de Chraà¯bi, en liaison indissociable avec sa vie réelle. Tout au long de son Å“uvre, Chraà¯bi a revendiqué ses racines, en même temps arabes, andalouses et berbères, tout investissant la langue du colonisateur français. «Dans nos conversations, enregistrées un an avant sa mort, en avril 2007, indique Maânouni, il dit, à  sa manière drôle, singulière et imprévisible, ce qu’il pense des questions qui donnent vie à  son Å“uvre. J’ai tenu à  les transmettre fidèlement en ajoutant simplement les témoignages de son épouse Sheena, et une mise en perspective de son Å“uvre par son ami de trente ans, l’universitaire Kacem Basfao.»
Au programme également, des soirées musicales et poétiques. La séance d’ouverture sera dédiée aux Andaloussiat par l’ensemble Zéphyr, sous la direction de Rachid Ben Abdeslam. Côté cinéma, le public sera invité à  suivre l’avant-première du long métrage Dans la vie, en présence de son réalisateur, Philippe Faucon. Les étudiants de l’université Abdelmalek Essaâdi, eux, participeront entre autres à  une table ronde. Comme l’annonce Gustave de Staà«l, le directeur de l’Institut français de Tanger : «Après onze ans d’existence, ce forum littéraire de rencontres et de débats d’idées est encore l’occasion d’inviter la pensée de notre temps qui permet à  la jeunesse d’évoluer».