Libraire ? Une espèce en voie d’extinction

Le métier de libraire n’est pas une sinécure et les plus beaux fleurons du secteur ont mis la clé sous
le paillasson les uns après les autres. Qui doit-on incriminer ? les parents qui ne donnent pas à  leurs enfants le goût de la lecture ? l’école, dont les méthodes ne font aucune part à  l’acquisition de savoir par le livre ? ou les libraires, qui ne sont pas des gens du métier ? Etat des lieux.

Avec le temps, tout s’en va. Le Marocain instruit des sixties accomplissait infailliblement le rituel de pénétrer dans sa librairie préférée à  la recherche des nouveautés ou seulement pour humer l’odeur entêtante des livres. L’adolescent s’y procurait des romans sulfureux que le soir, muni d’une lampe de poche, il dévorait, sous les couvertures, avec la délicieuse terreur de se faire surprendre par des parents pas commodes. A l’ombre de ces sanctuaires, on lézardait, on papotait, on échangeait ses impressions sur telle ou telle parution, sur tel ou tel auteur. En sortant, on ne manquait pas de tailler une bavette avec le maà®tre de céans. Cela faisait partie du rituel. Ce temps-là  n’est plus.

Art et Culture, pourtant créée par des pros, a fini par sombrer

Faites un tour dans les librairies et vous vous apercevrez qu’elles ressemblent davantage à  des chapelles désaffectées qu’à  un lieu de l’esprit. Pas un chat. On comprend alors que certains libraires choisissent de tourner la page avant de se retrouver sur la paille. Languissantes, les librairies meurent, feuille à  feuille chue. Même les plus robustes ont fini par rompre. «Au Grillon», à  El Jadida, n’existe plus que dans le souvenir des nostalgiques incurables, «Hababa», à  Safi, est tombée au champ d’honneur, «Art et Culture», à  Casablanca, maintenue longtemps sous perfusion, vient de rendre le dernier soupir.
Que de soupirs la disparition d’«Art et Culture» a arrachés ! Fruit d’un rêve insensé, cette librairie présentait de solides arguments pour tenir le haut du pavé. Au premier chef, la qualité du duo qui en tenait les rênes. Pétris d’un savoir-faire remarquable, affûté au fil de leur longue immersion dans le domaine du livre, Abdeslam Kabbaj et Jaouad Bounouar sont des bibliophiles intempérants. C’est parce que leurs cÅ“urs battaient à  l’unisson pour le livre qu’insensibles aux vents mauvais qui balayaient déjà  la profession, ils ont caressé le dessein d’ouvrir une librairie. En deuxième lieu, la situation privilégiée de l’édifice, au milieu de plusieurs établissements scolaires, et au cÅ“ur d’un quartier, le boulevard Ziraoui, assez huppé. Enfin l’agrément du lieu. Dessiné avec finesse, il était conçu non comme un espace transactionnel, mais comme un endroit o๠l’on peut flâner à  sa guise.
Début 1998, «Art et Culture» fit un démarrage en trombe. Elle ne désemplissait guère, toutes les nouveautés y étaient offertes et, épisodiquement, des signatures de livres, des rencontres avec les auteurs ou des expositions meublaient ses soirées. Kabbaj et Bounouar pensaient tenir le bon bout. Ils durent déchanter. Incompréhensiblement, les fidèles se mirent à  snober la librairie. Les caisses se vidaient inexorablement. Pour les renflouer, Abdeslam Kabbaj puisait dans celles de la librairie scolaire tenue pas sa femme. Sans pouvoir stopper l’hémorragie. La fin d’«Art et Culture» était écrite. En 2002, après un éphémère sursaut d’orgueil, elle mit lamentablement la clé sous le paillasson.
L’épilogue tragique de l’histoire d’«Art et Culture» permet de prendre la mesure de la tourmente qui secoue de fond en comble le monde de la librairie. Interrogé sur les raisons de ce marasme persistant, Chafiq Bennouna, directeur de «Farraire», qui en connaà®t plus qu’un rayon sur la question, n’hésite pas à  «incriminer» les parents qui rechignent, par inconscience, à  donner à  leurs enfants le goût du livre. Et de rapporter cette scène, vécue dans une librairie, oà¹, à  son enfant qui réclame un livre, le père lui propose un jouet, parce qu’il est «plus utile» (sic). Agissant ainsi, ce père contrarie un besoin irrépressible chez l’enfant, celui de posséder son propre livre.
«Le livre n’est pas seulement le support technique d’une histoire, comme une bande vidéo. Le début de la transmission culturelle passe par le besoin de posséder son exemplaire personnel, exprimant ainsi, de façon étrange, la passion de conquête de l’histoire qu’on peut lire et relire sans que rien n’y soit changé, ce qui est probablement une des mille façons de diminuer l’angoisse qui naà®t chez l’enfant dès qu’il découvre que sa vie et celle de ceux qui l’aiment ont un commencement et une fin. La lecture se substitue alors, et pour toute sa vie, à  l’expérience douloureuse de la séparation», commentent René Diaktine et Jacqueline Roy dans Le Monde du 11 décembre 1992.
Ce «détournement» d’une pente naturel est effroyablement relayé par l’école, se désole Chafiq Bennouna. Beaucoup crient haro sur le baudet éducatif qui, arc-bouté sur le binôme mémorisation-reproduction, n’encourage pas l’apprenant à  affirmer son savoir dans les livres.

450 librairies et une poignée de libraires

Ces deux causes ne sont pas suffisantes à  rendre compte de la crise qui mine le secteur. Une autre est fondamentale : la carence de libraires, au sens strict du terme. Au fait, quelles sont les qualités requises pour prétendre à  ce titre ? Jaouad Bounouar éclaire notre lanterne : «Dans une librairie, on doit répondre à  toutes les tendances, être au courant de toutes les vagues et suivre toutes les modes. On doit avoir le flair, sentir le livre porteur, orienter le client et surtout fidéliser les lecteurs. Sans oublier qu’un visiteur silencieux peut se révéler un bon acheteur. Un livre peut avoir une durée de vie d’une semaine, un mois ou même une année, et le libraire en est, pour une large part, responsable». Autant de vertus qui ne tombent pas du ciel, mais qui s’acquièrent. Mais faute d’un institut des métiers du livre, la profession se retrouve peuplée de commerçants avides qui, lorsqu’ils se rendent compte qu’ils ne pourront y faire leur beurre, cèdent leur librairie au prix fort.
Toutefois, il existe d’heureuses exceptions. Sur le boulevard Mohammed V, à  Casablanca, le voilier «DSM» garde le vent en poupe. L’endroit est lesté d’un poids de cinquant-huit ans, mais ne les accuse guère. Pas la moindre ride. «DSM» est pimpante telle une matinée de printemps. Quel est le secret de sa réussite ? Jaouad Bounouar la rapporte au fait qu’elle est prise en main par un «homme du livre» : M. Akdim. En effet, l’ancien propriétaire, Michel de Silva (d’o๠les initiales), ne voulait pas jeter l’éponge avant de s’assurer que son enfant serait confié à  un connaisseur. C’est sur M. Akdim qu’il jeta son dévolu. Avec bonheur, «DSM» n’a pas cessé, depuis, de battre pavillon haut.
Des perles comme ce libraire sont rares ; les plus connues sont Nadia Kaddioui (Dar Al Kitab Al Watani, Meknès), Mme Diouri (Kalila wa Dimna, Rabat), Marie-Louise Belarbi (Carrefour du livre), Moussa Amenzay (librairie du Lycée, Casablanca), Youssef Chater (librairie Chater, Marrakech), Hassan Oubella (librairie des Ecoles, Inezgane)… On aura vite fait le tour. Sans oublier de faire un détour, par exemple, par Ouled Taà¯ma, passage obligé entre Agadir et Taroudant et vrai bled perdu, qui recèle pourtant une librairie florissante, la librairie Talib, tenue par un authentique bibliophile : Abdesslam Bouchouar.
Professeurs, parents et experts s’accordent à  dire que la lecture est un chef-d’Å“uvre en péril et que les lecteurs sont une espèce en voie de disparition. Ce qui expliquerait le marasme des libraires. Chafiq Bennouna, lui, est d’un autre avis. Le nombre de lecteurs serait plutôt en nette augmentation. A preuve, l’engouement massif pour le dernier Salon international de l’édition et du livre. Ou encore les foules innombrables qui hantent les braderies du livre. Serait-ce à  cause de la cherté du livre que les librairies sont boudées ? Hypothèse que récuse le directeur de «Farraire». De fait, grâce à  Sochepress, les Folio, Press Pocket et formats de poche sont proposés entre 10 et 40 DH.
Le mystère autour de l’hécatombe des librairies s’épaissit. Chafiq Bennouna en fournit la clé. D’après lui, ce serait un malentendu à  propos du métier qui induirait les déboires des libraires. Mus par le goût du lucre et confortés dans leur espoir par les recettes juteuses faites lors de la rentrée scolaire, beaucoup se laissent bercer par l’illusion qu’ils vont gagner des mille et des cents. Or, l’embellie dure à  peine une quarantaine de jours. Puis, c’est le désenchantement qui guette les plus avides. On ne peut faire son beurre dans ce métier, tout au plus arrive-t-on à  joindre les deux bouts, tant les marges sont réduites : scolaire marocain prescrit (15 à  20 %) ; parascolaire marocain (20 à  25 %) ; scolaire et parascolaire importés (25 %) ; ouvrages littéraires et dictionnaires importés (30%) ; littérature marocaine (20 à  25 %). Ceux qui pensaient que la librairie est «une poule aux Å“ufs d’or» en sont pour leurs frais. Alors, ils tirent définitivement le rideau. Les vrais bibliophiles plient mais ne rompent pas. Les accros se lancent, flamberge au vent, dans l’aventure. Ou la tentent de nouveau.
Ainsi Mohamed Bennani, avec la librairie «Farraire», dont le parcours mérite d’être conté. Adossée à  un demi-siècle d’histoire, cette librairie se flattait, naguère, d’être un lieu de mémoire. A juste titre. Des générations de gourmets du livre léchaient goulûment ses vitrines, se délectaient les yeux des nourritures spirituelles qu’elles affichaient, ultime jouissance avant d’en faire provision. Originellement sous le contrôle de Gallimard, la librairie fut reprise par Mme Baquet, une Casablancaise pur jus, qui n’avait pas son pareil pour inoculer le virus du livre à  ses semblables. Sous sa houlette, «Farraire» devint la librairie phare de Casablanca. Lorsqu’elle prit sa retraite, elle passa le témoin à  Mme Hind Bennani, laquelle réussit sans mal à  maintenir le navire à  flot. Mais un accident de voiture emporta la digne héritière. «Farraire» ne s’en remit jamais. Elle dégringola lentement mais sûrement de son piédestal, confiée qu’elle était à  des gérants qui la transformèrent en braderie. Indigné, le père de la défunte, Mohamed Bennani, a pris la décision de reprendre «Farraire» en main, avec la ferme intention de lui redonner son lustre. Epaulé par Souad Bennani, Souad Bekkar et Chafiq Bennouna, tous des fervents bibliophiles, il y parviendra sûrement. «Art et Culture» peut reposer en paix, «Farraire», qui sortira des décombres en octobre prochain, prendra sa succession. Tant qu’il y a des hommes de bonne volonté, le monde de la librairie ne s’éteindra pas, contre vents et marées.