L’exception culturelle marocaine en danger

Tempête sur le paysage culturel. L’accord de libre-échange
entre les Etats-Unis et le Maroc traite la culture comme un bien ou un service.
Les créateurs et les producteurs marocains lui réclament un statut
d’exception. Le cinéaste Nabil Ayouch nous en dit plus sur cette
affaire.

Les acteurs du champ culturel marocain sont furieux et le font savoir. Dès qu’ils ont pris connaissance du contenu de l’accord de libre-échange concernant leur domaine, ils sont montés au créneau. Non sans avoir, au préalable, constitué un front formé du Groupement des auteurs réalisateurs producteurs, du Syndicat national des professionnels du théâtre, de l’Union des écrivains marocains, du Syndicat libre des musiciens marocains, de la Chambre marocaine des producteurs de films, de l’Association marocaine des professionnels du livre, de l’Association des professionnels de la radio et de la télévision, du Syndicat national de la presse marocaine, de l’Association des critiques du cinéma, de l’Association nationale des artistes de la télévision et du Club de la presse. Avec, comme nom de baptême, la «Coalition pour la diversité culturelle». C’est cette diversité culturelle que les créateurs tentent de sauvegarder en la prémunissant du péril que représenterait l’entrée en force des produits américains si l’accord restait en l’état. Faisant feu de tout bois, ils multiplient les contacts avec les gouvernants, les politiciens et les décideurs et organisent des conférences de presse destinées à informer l’opinion publique des dangers qui menacent sa culture. La dernière en date s’est tenue mercredi 7 janvier, à Casablanca. Le cinéaste Nabil Ayouch y était très convaincant. C’est à lui que nous avons demandé de décrypter pour nous ce branle-bas de combat.

La Vie éco : On estime généralement que le libre-échange entre deux économies asymétriques profite amplement à la moins bien lotie. Vos propos, en préambule à cet entretien, semblent remettre en question cette thèse ?
Nabil Ayouch : A l’appui de cette thèse, on met en avant l’exemple mexicain, qui ne me paraît pas convaincant. Car si les finances de ce pays ont prospéré, par le miracle de son libre-échange avec les Etats-Unis, c’est au prix d’une perte de millions d’emplois. Nos agriculteurs et nos textiliens ont bien retenu la leçon, et ils donnent du fil à retordre aux accords de libre-échange entre le Maroc et les Etats-Unis.

Ce ne sont pas les mêmes raisons qui fondent votre rejet, vous, opérateurs culturels, des accords ?
Nos motivations sont plus profondes. Les conventions, telles qu’elles se présentent, risquent de mettre à mal notre culture. Qui dit culture, dit singularité, identité, âme d’un peuple. Le libre-échange provoquera fatalement un choc des cultures américaine et marocaine. La première, étant donné sa prévalence, non qu’elle soit supérieure mais parce qu’elle est supportée par de puissants moyens, absorbera, engloutira, cannibalisera la seconde. A terme, s’enclenchera un processus de déculturation. Et nous perdrons tous nos repères identitaires. Ce péril nous guette.

Mais aujourd’hui la culture s’accompagne d’un marketing, donne lieu à une industrie, se vend et s’achète comme toute marchandise. Pourquoi devrait-elle s’affranchir des règles qui président au libre-échange ?
Cette vision de la culture comme une marchandise est propre à l’Amérique. Elle n’est pas partagée par les autres nations et, à leur tête, la France et le Canada. Déjà en 1993, à l’occasion de l’Uruguay round, les Américains défendaient le point de vue selon lequel la culture doit être considérée comme un bien ou un service quelconques, dans le cadre des échanges internationaux. Ce à quoi les autres pays, entraînés par le Canada et la France, opposèrent un refus catégorique. En 1998, puis en 2000, les Etats-Unis revinrent à la charge, toujours sans succès. C’est alors qu’ils changèrent leur fusil d’épaule. Ne pouvant convaincre les autres pays réunis lors des séances d’organismes internationaux, ils procédèrent par accords isolés. D’abord avec le Canada, le Mexique, la Jordanie, Israël, le Vietnam, Singapour, le Chili. Aujourd’hui, c’est le tour de l’Australie et du Maroc. Et demain, d’une trentaine d’autres pays. Et compte tenu du rapport de forces, tous ces pays seront obligés de se rallier aux vues des Etats-Unis.

Concrètement, quelle sorte de péril guette la culture marocaine si les accords sont entérinés tels quels ?
Aujourd’hui, nous revendiquons notre indentité culturelle, dans sa pluralité. Depuis peu, la culture et la langue amazighes sont revalorisées, les parlers régionaux et les dialectes ont droit au soleil, et les différentes composantes de notre culture sont prises en compte, sans exclusive. Cet édifice, bâti pourtant à chaux et à sable, sera ébranlé. Des investisseurs américains envahiront le champ des loisirs, des médias et de la culture à coup de produits purement américains. Ceux-ci, comme chacun sait, sont façonnés pour servir les impératifs marchands. Car, il ne faut pas oublier que la culture est, aux Etats-Unis, la première source d’exportation, loin devant l’aéronautique. Mais elle ne se réduit pas à cela. Elle est aussi un instrument insidieux de propagande. C’est par son truchement que les Américains répandent leur mode de vivre et de penser, leur échelle des valeurs et leur idélogie.

On ne peut s’empêcher de penser à Radio Sawa…
Oui. Je ne comprends pas qu’elle ait obtenu une autorisation exceptionnelle d’émettre, en dehors de tout cadre législatif. Toujours est-il que pour mieux pénétrer les esprits, elle diffuse ses programmes en arabe plutôt qu’en anglais. Ecoutez-les et vous constaterez qu’ils propagent, de manière subtile, la vision du monde américaine. Nous ne faisons pas dans l’antiaméricanisme primaire. Il y a beaucoup d’aspects de la culture américaine qui nous séduisent. Seulement, nous tenons absolument à préserver l’authenticité de la nôtre et à nous prémunir de toute aliénation.

Depuis l’annonce des accords de libre-échange avec les Etats-Unis, vous vous êtes mobilisés. A quelles portes avez-vous frappé ?
Il est vrai que nous ne venons pas de nous réveiller. Dès juillet, nous avons expédié une lettre au CCM pour nous enquérir des modalités de cet accord en ce qui concerne le cinéma. A notre surprise, on n’a pas satisfait notre curiosité. Autre sujet d’étonnement : le silence des médias quant au contenu de l’accord et à l’évolution des négociations. En Australie et au Chili, la presse, pendant la durée des transactions, soit un an et demi, informait l’opinion publique de ce qui se passait. Ici, nous possédons de maigres éléments sur les négociations en cours. Nous sommes allés à la rencontre de M. Achaâri, de M. Benabdallah et de groupes parlementaires, pour leur faire part de nos appréhensions. Tous se sont montrés sensibles aux menaces qui pèsent sur notre culture, si le point de vue américain est adopté tel quel. Nous avons eu aussi des contacts avec Taïeb Fassi-Fihri, ministre délégué aux Affaires étrangères qui, tout en étant convaincu que le domaine culturel devrait jouir d’un traitement à part, ne semble guère optimiste quant au dénouement de cette affaire. Voilà. Nous mettons toute occasion à profit pour clamer haut et fort notre conviction, à savoir que la culture n’est pas une marchandise, et ne peut être assimilée aux biens et services. Nous réclamons un statut exceptionnel pour le secteur culturel dans les accords de libre-échange.

Quelles sont vos propositions ?
Elles sont au nombre de quatre :
– adopter des mesures visant à favoriser et à protéger nos industries culturelles et audiovisuelles. Et dans le but de préserver ce que nous appelons un «espace national», nous exigeons l’instauration de quotas : au minimum 50% de programmes fabriqués par les sociétés marocaines;
– consolider le soutien aux productions nationales;
– entretenir des liens privilégiés avec d’autres pays que les Etats-Unis, afin de développer les systèmes de co-production;
– refuser toute forme de concentration ou de situation de monopole d’entreprises étrangères sur le territoire marocain dans le domaine culturel et audiovisuel.

Avez-vous l’espoir d’être entendus ?
Si nous ne caressions pas l’espoir d’être entendus, nous aurions baissé les bras. Nos gouvernants nous ont prêté une oreille attentive, et nous ne mettons pas en doute leur engagement à plaider notre cause, qui est, faut-il le souligner, une cause nationale, parce que ce qui est mis en jeu, c’est notre identité. En l’absence de repères, nous serons déboussolés. C’est pour cette raison que nous sommes déterminés à ne cesser le combat qu’une fois nos revendications satisfaites. Les Chiliens ont réussi à obtenir des quotas de l’ordre de 50% pour leur production nationale, les Australiens en réclament 55%, et ils ne capituleront pas. Ces exemples nourrissent notre espoir.