Lettre au fils

Dans «Une désolation», l’écrivaine française Yasmina Reza met en scène un conflit générationnel et un clivage idéologique entre un vieillard cynique, au crépuscule de sa vie, et son fils incurablement optimiste.

L’histoire n’est pas affriolante. C’est un vieillard de soixante-treize ans, occupé à bêcher son jardin et à se lamenter. D’abord sur l’ennui qui l’envahit. Samuel pousserait «les battants de l’enfer pour fuir cet ennemi mortel». Puis sur la mort qui le talonne, qui le traque désormais ouvertement, sans pitié: «Chaque jour, le monde m’aura rétréci et aujourd’hui, c’est le monde qui se rétrécit en moi. C’est ainsi. La mort gagne peu à peu. On s’y fait».

On se fait à tout, même à l’angoisse de l’anéantissement, mais jamais à une progéniture «ingrate» et «médiocre». Voilà le véritable drame de Samuel. Depuis quelques années, son fils bientôt quadragénaire lui échappe. Indifférent, il sillonne le monde, s’émancipe et s’épanouit, loin, très loin de la naguère toute-puissante autorité paternelle. Insouciant, l’enfant infâme s’affranchit de toute entrave professionnelle ou familiale, de tout ce qui pourrait altérer son bien-être retrouvé. «Je te félicite, mon vieux, en une génération tu balaies le seul credo qui m’ait jamais animé, lui assène son père, roitelet déchu. Moi dont la seule terreur est la monotonie des jours (…) j’ai un fils qui savoure des fruits exotiques chez les canaques. La vérité a plusieurs visages, m’a dit ta sœur dans un élan de connerie. Certes. Mais la vérité sous les traits du mangeur de papaye m’est opaque, sais-tu».

Pour le cynique vieillard, la seule vérité qui importe est la sienne. Celle des autres, le bonheur, le bien-être, le contentement, est nulle et non avenue. La vie, ce n’est pas ce petit ruisseau de quiétude et de tiédeur qui s’écoule mollement, non. La vie, c’est un torrent puissant et ravageur, la vie, c’est la rage, c’est la hargne, c’est l’excès, c’est la lucidité grinçante, c’est le sarcasme cruel, qui n’épargne personne, pas même la «douce moitié» du narrateur : «Pauvre Nancy, me dis-je. Pauvre petite, qui veut plaire une heure ou deux encore avant d’en finir. Pauvre créature qui s’abrase la gueule, ivre d’arracher à la vie son petit reste de piment». Un rire sardonique qui, on l’aura compris, s’en prend surtout au fils fuyard : «Tu as si vite craint pour ta peau, mon pauvre enfant, raille Samuel.

Comme la cohorte de tes amis les veules, tu sais que tout geste se paye, aussi as-tu choisi d’emblée de ne plus te signaler. Ecarter la souffrance, tel est votre horizon. Ecarter la souffrance vous tient lieu d’épopée». Avec Une désolation (2001), la dramaturge et romancière française Yasmina Reza signe un roman névrotique à souhait, d’un cynisme parfois étouffant, souvent lucide et inspiré, qui fait sursauter, comme un ricanement strident au milieu d’un babillage futile. Une critique au vitriol du bonheur facile, à une époque qui ne jure que par le mieux-être, qui sourit à pleines dents sur Instagram et croasse sur Twitter des «Yolo» béats (Acronyme de You only live once : on ne vit qu’une fois). Comme une invitation à troquer le confort illusoire contre une dérangeante et salvatrice introspection.