L’«Etat d’urgence» de Mohamed Hmoudane

Vient de paraître, chez Virgule éditions, «Etat d’urgence», le dernier recueil de poésie de Mohamed Hmoudane, illustré par l’artiste Bouchaib Maoual. Le poète y fait le procès d’un fanatisme ignorant et d’une course au pouvoir drapée de piété.

Il était une fois un poète, héritier d’une blessure ancestrale et d’une Histoire de feu et de sang. Exilé pour se gargariser de liberté et de paix, il se fit, pourtant, prisonnier de sa mémoire. Car, devant la misère qui frappait ses semblables, il restait spectateur lointain, fulminant contre les ravages des pensées meurtrières. A la sacralité du texte, il opposait la sacralité de l’humain, en appelant à la vie, quand la mort se faisait de plus en plus séduisante. Mais un jour, les sirènes sonnèrent trop près…

Contre le terrorisme

Lorsque les attentats de Paris et de Bruxelles frappèrent le monde de stupeur, Mohamed Hmoudane jugea qu’il y avait trop de victimes pour se recueillir en silence. Il signait en mars dernier un poème lapidaire qu’il déposait dans l’ouvrage collectif publié aux éditions Al Manar: «Nous aimons la vie plus que vous n’aimez la mort !». Mais non soulagé de l’avoir mis au monde, il s’attelait à l’achever et le mener jusqu’au bout.

Dans le texte, le narrateur est un rescapé à un attentat meurtrier qui s’en va errer sur terre jusqu’aux fins fonds ténébreux de l’âme humaine. Il traverse l’espace et le temps et retrouve ses frères victimes de guerres intestines dans cette interminable course à la souveraineté. Il rappelle que l’histoire de l’Islam, l’état et non la religion, est jonchée de cadavres. Il déterre, alors, les vieux conflits qui ont disséminé tant de vies innocentes sur l’autel du pouvoir et démontre par là-même que les musulmans sont les premières victimes des massacres jihadistes. «Voici se déverser les versets/ Depuis le Coran arboré/ Transpercé par les lances/ Croisées des frères ennemis/ Sur le sol assouvi de cadavres/ Enivré de sang», dit-il à propos de l’Imam Ali, avant de pénétrer Karbala et Bagdad, pour pleurer Hassan et Hussein.

C’est également sans concession que le poète vilipende ce «combattant du nouveau khalifat fantasmé/  Lumpen-terroriste biberonné aux jeux vidéo/ Abruti béat frais émoulu de quelques caves/ D’obédience wahhabite à la périphérie/ De l’histoire et des métropoles/ Bardé de rudiments théologiques/ Et d’une poignée de mots en arabe/ De s’empresser juste avant de semer la mort/ De poster son selfie/ Kalachnikov en bandoulière… Dans l’idyllique royaume de Zuckerberg». Il dénonce alors un fanatisme bourgeonnant sur une précarité intellectuelle et une méconnaissance de l’histoire et de la langue sacrée, que lui manie à la perfection.

Le poème est illustré de toiles exceptionnelles de l’artiste peintre Bouchaib Moual dont les personnages se meuvent, comme dansant sur des rythmes de détresse. «Je danse bardé de blessures/Avec des cadavres depuis/ Ma bouche dégoulinant de sons/ Les morts comme les mots/ Répandent fumée et cendre/ Sur la chaussée tapissée/ De douilles et de lambeaux/ De chair dépecée…», écrit Mohamed Hmoudane.