L’esprit Gnaoua vivace en diable !

La quinzième édition du festival Gnaoua Musiques du monde, tenue du 21 au 24 juin, n’a pas déçu. Gnaouas et autres artistes du monde ont mélangé leurs instruments et leurs voix pour rythmer le ciel d’Essaouira l’espace de quatre jours.

Coïncidant avec la fête de la musique célébrée cette année dans plus de 400 villes dans le monde, la quinzième édition du festival Gnaoua et Musiques du monde d’Essaouira (organisé du 21 au 24 juin) n’aura pas pris une seule ride. Selon les Souiris rencontrés aux quatre coins de la cité, il y aurait eu moins de monde cette année par rapport aux éditions précédentes, mais cela ne les offusque guère, l’affluence n’ayant jamais été synonyme de qualité, vous assureront les mélomanes, formels : populaire, libre de toute tutelle, ouvert sur le monde, traversant les frontières, brassant les multiples cultures et classes sociales, en solo, en résidence ou en fusion, l’art gnaoui s’affermit lors de cette communion annuelle. Neila Tazi, fondatrice et organisatrice de l’événement, ne peut qu’en être fière. L’objectif premier de ce festival, affirme-t-elle, est «de décloisonner notre société, de créer des passerelles entre les différentes catégories sociales, entre les générations, entre les cultures du monde. La culture des Gnaouas a une dimension spirituelle très forte qui interpelle l’homme libre, une dimension forcément liée à l’histoire des Gnaouas, à leurs ancêtres qui ont longtemps lutté pour s’affranchir de l’esclavage, d’où la symbolique universelle de cette culture».

Cette année encore, plusieurs projets ont fait leur entrée dans le laboratoire de ce festival. Les Maâlems Gnaoua (Saïd Oughassal, Abdellah Akherraz, Hassan Boussou, Abdelkbir Merchane et Hamid El Kasri) se sont frottés aux percussions made in Africa de Djembe new style, à l’électro rock du groupe marseillais Nasser, à la musique cubaine, au latin jazz des New-yorkais de Querencia, et au saxophone de Soweto Kinch. Le grand maâlem Abdesslam Alikane et son Tour Gnaoua ont fusionné leur musique avec celle du guitariste français de jazz Sylvain Luc. En solo, maâlems marocains, artistes du Mali, du Sénégal d’Afrique de l’Ouest, de Cuba et d’Allemagne ont charrié beaucoup de monde pendant les concerts gratuitement servis ou ceux payants dans des lieux intimistes.

Une anthologie du patrimoine gnaoui en préparation

Et ce n’est pas fini, car deux événements ont particulièrement marqué le festival souiri : il s’y concocte en effet une anthologie du patrimoine gnaoui, un projet qui va retranscrire cet art, retracer son parcours depuis sa forme la plus artisanale.

Le musicologue Ahmed Aydoun, qui y travaille d’arrache-pied, livre d’ores et déjà l’une de ses premières conclusions. «Les Gnaouas s’accordent sur un corpus commun à travers les trois grandes phases (al ‘ada, bambara et ftouhrahba), et bien que l’essentiel des chansons soit interprété de la même façon partout au Maroc, la retranscription prend en considération les différentes spécificités propres à chaque ensemble».

Quant au deuxième événement, il ne s’agit rien moins que d’un débat accompagnant pour la première fois la fête de la musique gnaouie.

Le Forum sur les «Sociétés en mouvements, cultures et liberté» a été l’occasion pour les intellectuels, artistes et autres chercheurs invités (marocains et étrangers) de s’exprimer sur les dérives qui pèsent sur la liberté de création dans le Maroc (et le monde) d’aujourd’hui. Et la mondialisation qui étouffe les particularités, et l’extrémisme religieux qui stigmatise toute création, sont deux dangers «devant lesquels il faut être vigilants», avertit Mohamed Amine Sbihi, ministre de la culture, dans la séance de clôture.