Les tambours des Gnaouas ont résonné plus fort que ceux du Mondial

Malgré la concurrence de la Coupe du monde, le Festival Gnaoua et musiques du monde,
qui s’est déroulé du 22 au 25 juin à  Essaouira, a
attiré beaucoup de monde. Vingt-deux maà¢lems
ont animé la scène avec bonheur. Une innovation cette année
: la place accordée à  la musique électronique. Récit.

Il faut avoir un grain pour oser se mesurer à  la Coupe du monde, surtout sachant le goût immodéré des Marocains pour le football. Les organisateurs du Festival Gnaoua et musiques du monde l’ont fait. Et dans leur volonté de ne pas rendre les armes devant la dictature du foot, ils ont même programmé les têtes d’affiche de la XIe édition à  l’heure o๠se déroulaient les rencontres. On pensait qu’ils allaient subir une sévère correction, ce furent eux qui laminèrent leur adversaire.

Coiffure rasta et bouc pour les garçons, taille basse et nombril à  l’air pour les filles
Pour Houria O., cadre dans une compagnie d’assurances, la tenue du festival pendant la Coupe du monde tombait à  point nommé : «Les autres années, je ne venais à  Essaouira pour le festival que le week-end. Cette fois-ci, j’y suis depuis le premier jour. J’ai pris un congé parce que j’en avais assez d’entendre parler de football à  longueur de journée et même la nuit. Ici, je me gave de musique, c’est plus agréable que de s’encombrer les oreilles des malheurs de Zidane, de la nouvelle coupe de cheveux de Beckham ou des prouesses techniques de Ronaldino». N’allez surtout pas croire que seuls les antifooteux avaient fait le déplacement jusqu’à  Essaouira, les drogués du foot y étaient aussi, et en masse. Ils ne rataient pas une miette des concerts, et s’empressaient, à  la fin, de s’enquérir des résultats des matches.

Comme à  chaque édition, la cité bleue ballotée par les vents fut prise d’assaut par des vagues humaines. Ministres, chefs d’entreprises, riches, fauchés, vieux, vieilles, minots et minettes y étaient venus étancher leur soif de musique. C’est que le Festival Gnaoua possède la capacité de rendre moins étanches les frontières sociales, linguistiques ou générationnelles.

«Avant, nous étions des saltimbanques, on nous prenait en photo contre une poignée de dirhams»
Naà¯m, un lycéen de dix-sept ans, nous confie : «C’est la deuxième fois que je viens à  Essaouira. J’y pense toute l’année. C’est pourquoi je mets de côté une partie de l’argent de poche que me donnent mes parents. Je me contente de sandwiches et je dors avec mes copains à  la belle étoile, mais je suis heureux. Car en plus de la musique, le festival offre quelque chose de précieux : le sentiment de liberté». A Essaouira, Naà¯m et tous les jeunes se sentaient libres d’arborer leur look favori, à  savoir coiffure rasta et bouc pour les garçons, taille basse et nombril à  l’air pour les filles. Les uns et les autres découvraient leurs tatouages et leurs piercings. Les adultes n’étaient pas en reste, ils avaient rangé momentanément costards et cravates pour s’exhiber dans des tenues débraillées à  souhait. Manière d’être dans le ton, les ministres se promenaient en short, celui, de couleur orange, porté par Abderrahim Harrouchi, ne passait pas inaperçu.

Quand André Azoulay déclare que le festival «se fixe comme première priorité de rendre leurs lettres de noblesse aux maâlems gnaouis», il joint l’acte à  la parole. Même l’inénarrable Mahmoud Guinea en convient : «Avant, nous étions considérés comme des saltimbanques doués d’une baraka. On nous faisait la charité, on nous sollicitait pour des lila, on nous prenait en photo contre une poignée de dirhams. C’étaient nos seules ressources. Mais grâce au festival d’Essaouira, le regard des gens a beaucoup changé. Maintenant, nous sommes de plus en plus vus comme de vrais musiciens. Et, à  ce titre, nous sommes invités à  donner des concerts aussi bien au Maroc qu’à  l’étranger. Du coup, notre situation matérielle s’est améliorée. Bien que la plupart d’entre nous soient toujours obligés d’exercer un métier (Omar Hayat est marchand de guembris, moi-même menuisierÂ…), nous avons moins de soucis d’argent. J’ai enfin pu construire une maison pour mes enfants». A cette édition, ils étaient pas moins de vingt-deux maâlems à  écumer les multiples scènes, chantant des rythmes enfiévrés comme des invités à  la transe impossible à  refuser. Les gourmets de tagnaouite s’en donnaient à  cÅ“ur joie, offrant, de par leur danse survoltée, un spectacle étourdissant.

La «fusion» n’était pas toujours heureuse
Enchanteurs quand ils sont les seuls maà®tres à  bord, les maâlems perdent souvent leur «vista» une fois embarqués dans une fusion avec des instrumentistes. On en a eu encore une fois l’affligeante conviction lors de cette édition, o๠parfois le jeu de fusion frisait la débâcle. Ainsi, le triste spectacle fourni par Abdelkébir Merchane qui, jouant d’un gembri désaccordé, et avec une incroyable désinvolture, ne fut jamais en consonance avec l’immense pianiste Scott Kinsey et l’ébouriffant percussionniste Rhani Krija. Sûrement par mauvaise volonté. En effet, les Gnaoua sont réputés pour leur réticence à  se mélanger à  d’autres musiciens. Rares sont les maâlems qui échappent à  cette règle : Mustapha Bakbou, Abdellah El Gourd, Hamid El Kasri, Abdeslam Alikane, Brahim El BelkaniÂ… Mais, généralement, les fusions tournent à  l’eau de boudin ou au dialogue de sourds. Cette faille est le seul bémol à  une XIe édition au demeurant palpitante.

Au-delà  des rendez-vous fédérateurs (concerts des Gnaoua sur les scènes Moulay Hassan et Bab Marrakech, concerts acoustiques Chez Kébir et à  Dar Souiri, lila sur la place Al Khayma, au marché aux grains et à  la Sqala de la médina), de la pertinence de leur programmation (Abdeslam Alikane, Loy Ehrlich et Karim Ziad portent le festival depuis le début) et de leur volonté de donner une vision panoramique des musiques ancestrales et modernes, le Festival Gnaoua avait, cette année, une autre particularité : la place substantielle accordée aux musiques électroniques. Celles-ci se sont déployées sur quelques sites, dont la plage et le parking de l’hôtel Océan Vagabond. Les DJ carambolaient en quelques minutes de collage explosif les morceaux de musique, exercice de haute volée qui redonnait du tranchant à  leur activité.

De tendres talents, révélés par le Boulevard des jeunes musiciens, tiraient un trait d’union parfait entre des gens parfois distants. De quoi apaiser la fringale des jeunes sevrés des musiques qu’ils préfèrent. Hicham, vingt-et-un ans, avait l’air comblé : «Moi je suis féru de métal, de hip-hop, de rock, de ragga et de ska, mais à  part les CD, il n’y a pas moyen d’écouter ces musiques. Seules les musiques de vieux ont droit au soleil au Maroc. Alors, quand j’ai consulté le programme du Festival Gnaoua, je n’ai plus eu qu’un désir, celui d’y assister. Je n’ai pas été déçu».

Pied de nez au tract distribué la veille du festival par le PJD, qui les accusait de débauche et de toxicomanie et dépeignait le festival comme une sorte de Sodome et Gomorre, les jeunes sont venus en nombre impressionnant à  cette édition. Leur instrument préféré en bandoulière, ils se rendaient aux concerts, flânaient entre deux concerts à  travers la médina ou s’installaient à  la terrasse d’un des cafés de Derb Abdellah Ben Yassine. Sagement, sobrement. Pas le moindre joint au bec, pas le soupçon d’une bière à  la main. «Ces gens du PJD ne savent pas quoi inventer pour nous porter tort, se plaint un des organisateurs. Vous avez vu comment les jeunes se conduisent. Ils sont irréprochables et nous veillons à  ce qu’ils restent ainsi. Diaboliser le festival, c’est facile, mais si par hasard il était supprimé, la population d’Essaouira en souffrirait». Et beaucoup.

De fait, pendant le festival, il y a effervescence : les hôtels refusent du monde, les maisons d’hôtes ne désemplissent pas, les bazaristes se frottent les mains, l’habitant civilise sa fin de mois en proposant des chambres à  500 DH la journée, les petits boulots fleurissent, et le reste est à  l’avenant. Latifa, propriétaire d’un restaurant dans la vieille ville, témoigne : «Béni soit le Festival Gnaoua. Pendant quatre jours, les festivaliers font la queue pour avoir droit à  une table. Je ne ferme qu’à  quatre heures, et je fais plus de recettes que durant deux mois». A quelques mètres du restaurant de Latifa, un marchand ambulant de boulettes de sardines ne sait plus o๠donner de la tête. A 5 DH, ses sandwichs partent comme des petits pains dans une fumée alléchante. A Essaouira, il y en a pour toutes les bourses, et de la joie pour ceux qui aiment la vie.