Les Rwayss auront leur propre anthologie

Après l’excellente anthologie de l’aïta, la musique des Rwayss est sur le point d’avoir son propre recueil. Le projet, également dirigé par Brahim El Mazned, comptera une centaine de titres originaux de cinquante rayss et rayssa.

Elle est belle cette effervescence colorée qui campe au studio Hiba depuis quelques semaines. Une énergie bienveillante plane sur les enregistrements de la première anthologie de la musique des Rwayss. Et pour cause. «C’est pour nous un honneur et une joie de participer à ce travail qui va sillonner le monde et sortir notre tradition musicale de l’ombre», nous explique Ahmed Outaleb Lamzoudi, du haut de ses quarante années de carrière. Ce dernier, qui a déjà enregistré trois chansons de son propre répertoire, vient rencontrer d’anciens confrères qu’il a totalement perdus de vue, tant le marché et la scène se sont rétrécis pour la musique des Rwayss. Le projet de l’anthologie recensera une centaine de titres, enregistrés par quarante rayss et dix rayssate, venus du Maroc et de l’étranger. «Chaque artiste est invité à enregistrer trois titres de son répertoire personnel. Cela nous fait une base de 150 titres, dont on choisira une centaine qui sera accompagnée, dans le coffret, par des livrets en arabe et en français», explique Brahim El Mazned, initiateur du projet. Une conférence sur l’urgence de préserver et de transmettre ce patrimoine a ouvert le programme off du festival Timitar.

Il faut sauver le patrimoine

Derrière l’anthologie des Rwayss, comme pour l’anthologie de l’aïta, il existe une inquiétude : celle de voir disparaître un patrimoine d’une richesse inestimable à l’ère de la dématérialisation. Avec la mutation que connaît la musique aujourd’hui, Brahim El Mazned, qui observe la scène depuis un moment, comprit que les musiques traditionnelles seraient les plus vulnérables, les moins défendues et donc les plus susceptibles à disparaître à l’ère de la numérisation. «En raison de la précarité économique des artistes et l’émergence de la globalisation qui écarte d’emblée les spécificités locales, la mise à niveau de la musique des Rwayss devient difficile», explique M.El Mazned. De plus, un défaut de transmission, liée à l’ignorance de l’ampleur de ce patrimoine et le peu de travail académique consacré à la musique amazighe en général et celle des Rwayiss,en particulier, fait obstacle à l’appropriation de ce legs par les jeunes artistes. Même lorsqu’ils y sont attachés et qu’ils le revendiquent dans les festivités et célébrations familiales, une sorte de distanciation croissante s’est installée et continue à se creuser. L’anthologie va justement servir dans ce sens. Elle va donner à découvrir la riche poésie des Rwayss qui comprend des textes militants, comme des odes à la faune et à la flore, à l’amour, à l’humour, à la satire politico-sociale…

Un travail pointu

«Et contrairement à l’anthologie de l’aïta, où les textes étaient d’auteurs anonymes, l’anthologie des Rwayss est faite de textes originaux des Rwayss qui enregistrent. Cela fera une belle matière première pour des recherches académiques poussées, comme pour la reprise du flambeau par les jeunes artistes», étaye M.El Mazned. La tradition musicale des Rwayss est géographiquement limitée. Bien que les troubadours sillonnent le Maroc et même l’étranger, il faut savoir que leur musique trouve ses sources dans une région délimitée, allant de l’Haouz jusqu’à Haha, en descendant à Chtouka-Aït Baamran. Des connaissances précises de la région, de son histoire et sa culture, ont été nécessaires à la réalisation de cette anthologie. Brahim El Mazned s’est aidé d’un comité de consultants, fait de Rwayss, d’experts et de militants pour recenser le must de l’une des plus belles traditions musicales amazighes. Dans le lot des artistes choisis, il y a des stars comme Outaleb Lamzoudi et Rkia Demsiria, dont les albums sont comptés en centaines. Mais la bonne nouvelle c’est que l’anthologie recense également beaucoup de grands maîtres vivants, repris par des générations d’artistes, qui n’avaient eux-mêmes jamais enregistré. Aussi, si la majorité des titres à enregistrer sont originaux, certains remontent aux années 1920 et seront enregistrés par des artistes contemporains. Une place de choix est laissée pour les jeunes rayss, pour représenter et encourager la nouvelle génération. L’anthologie honore également le travail des femmes qui a connu une véritable révolution à la fin du siècle dernier. «Cela nous a pris du temps, de l’énergie et beaucoup de sacrifices pour élever les rayssate au même rang que les rayss. C’est un honneur pour moi de participer à ce travail mémorable», confie Rkia Demsiria, diva incontestée qui a ravi des générations de fans durant ses 50 années de carrière. «Aucun des Rwayss n’a hésité à accepter le projet, parce que ce n’est pas qu’un CD que l’on va enregistrer pour la gloire personnelle, mais une empreinte pour la postérité, un hommage pour la culture amazighe», renchérit Outaleb Lamzoudi.

Pour rappel, l’anthologie de l’aïta a été consignée dans plusieurs universités du Maroc et les plus prestigieuses bibliothèques du monde. Un dessein similaire est souhaité pour l’anthologie des Rwayss prévue pour la fin de l’année. «Pour notre part, on y met le cœur et l’énergie. Il nous faut juste un peu plus de moyens financiers et logistiques pour compléter le travail et lui donner l’essor qu’il mérite», conclut Brahim El Mazned.  A bon entendeur…