Les producteurs réclament une révision de l’avance sur recettes

En janvier 2004, la formule de l’aide à  la production cinématographique a été écartée, à  la demande de la profession, au profit de l’avance sur recettes, obligatoirement remboursable. A l’épreuve, cette nouvelle disposition s’est révélée préjudiciable aux producteurs. Ces derniers réclament qu’elle soit revue et corrigée en tenant compte de l’état du marché du cinéma au Maroc.

Près de cinq ans après sa mise en application, l’avance sur recettes étale au grand jour ses défaillances. Ce dont s’émeut la corporation qui, depuis plusieurs mois, travaille d’arrache-pied pour en aménager les dispositions en vue d’une plus grande efficacité.

Pourtant, ce sont bien les cinéastes et les producteurs, par la voix de la Chambre marocaine des producteurs et du Groupement des auteurs-réalisateurs-producteurs (GARP), qui avaient remué ciel et terre afin que le soutien à la production cinématographique ne consiste plus en une aide mais en un prêt remboursable. Driss Chouika, manifestement revenu sur ses convictions, n’était pas le moins enthousiaste. «J’ai adhéré totalement à la formule de l’avance sur recettes, parce que l’aide à la création nous mettait sous la tutelle du Centre cinématographique marocain qui pouvait l’octroyer ou non selon les sensibilités des membres du jury.

L’avance sur recettes présentait pour moi l’avantage de nous affranchir de la dépendance envers le CCM. Nous ne serions plus des assistés mais des débiteurs tenus d’honorer leurs dettes», argumente-t-il.

Le plaidoyer en faveur de l’instauration de l’avance sur recettes ne date pas d’hier. Omar Chraïbi le fait remonter à une dizaine d’années, lui qui en était partie prenante et même fervente. «J’ai réellement milité pour qu’on institue l’avance sur recettes, mais pas certaines de ses modalités aujourd’hui établies, précise-t-il. Particulièrement celle qui astreint le bénéficiaire à rembourser intégralement la somme reçue. D’autre part, je soutenais l’idée de mettre l’argent remboursé sur le compte du rembourseur, de sorte qu’il puisse produire d’autres œuvres cinématographiques. Je me voyais bien en producteur de films réalisés par de jeunes talents grâce à cet argent, plutôt qu’il aille on ne sait où».

Kamal Kamal, quant à lui, avoue avoir adhéré au principe de l’avance sur recettes pour des raisons pragmatiques : «L’aide à la création était une idée généreuse, mais les sommes allouées étaient forcément chiches, et un producteur ne pouvait pas aller loin avec cette aide. Avec l’avance sur recettes, qui peut atteindre jusqu’à 6 MDH par film, on accomplit la moitié du chemin».Instituer l’avance sur recettes en lieu et place de l’aide à la création semble une décision judicieuse tant cette dernière était imparfaite.

L’idée à la base de l’adoption de l’avance sur recettes était de faire des producteurs des débiteurs engagés plutôt que des assistés
Petit rappel avant d’aller plus avant. C’est en 1980 que l’aide à la création cinématographique a vu le jour sur l’insistance de producteurs et de cinéastes aux abois. Non sans un effet heureux. De fait, grâce à ce «coup de pouce», la production, limitée à un film annuel, est passée, entre 1980 et 1986, à 35 longs métrages et 30 courts. De 1988 à 1995, 30 longs et 20 courts métrages ont été portés à l’écran. Une légère chute due à la réduction des octrois, liée à la baisse des ressources du fonds d’aide, à cause de celle des recettes des salles de cinéma, dans lesquelles il puisait. Embellie ensuite, illustrée par les 46 films 0produits de 1995 à 2005, soit huit par an.

Les montants alloués n’ont cessé, sauf années de vaches maigres, à suivre une courbe ascendante : 2,99 MDH (1980) ; 7,7MDH (1992) ; 12, 9MDH (1996) ; 16 480 000 DH (1999). Fin 2004, à la veille de l’instauration de l’avance sur recettes, l’enveloppe d’aide globale comptait 247 MDH, soit 1, 8 MDH par long métrage soutenu et 1,9 MDH par court métrage.

L’aide à la création, une idée généreuse, mais les sommes allouées étaient très insuffisantes
1,8 MDH, une misère, si l’on prend en compte le coût d’un long métrage. «Cela représentait juste un appoint, commente Nour-Eddine Lakhmari. Un film marocain coûte entre 7 et 13 MDH, sinon davantage. Pour boucler son budget, le producteur était obligé de contracter des dettes, à condition de trouver des créanciers bien disposés, ce qui n’était pas évident. Il y avait la solution des coproducteurs étrangers, mais pour les convaincre, il fallait s’abaisser à faire des films conformes à leur vision folklorique du Maroc.

Un prix que beaucoup n’étaient pas prêts à payer». La modicité des sommes consenties a eu une incidence fâcheuse sur le parcours du cinéma marocain. Seuls quelques cinéastes futés ont pu tirer leur épingle du jeu. Nombreux sont ceux qui ont jeté le manche après la cognée. Le cas de Rue Le Caire, de Abdelkrim Mohamed Derkaoui, est, sur ce point, exemplaire de ces productions où, manquant de fonds, on troussait à la va-vite et avec des bouts de ficelle des fictions promises à l’oubli. Du reste, celles-ci faisaient long feu dans les salles. On mesure l’énormité du gâchis.

Encore plus grave, certains producteurs indélicats ne crachaient pas sur les subventions, mais pour les mettre dans leur poche. Car une des particularités de l’aide à la création cinématographique résidait dans l’absence de contrôle. Il a donc bien fallu mettre de l’ordre dans le Fonds de soutien et redorer le blason du cinéma marocain, d’où la mise en place de l’avance sur recettes.

Si Nour-Eddine Saïl, directeur du CCM, continue de n’y voir que bénéfices pour le cinéma, les cinéastes et les producteurs qui, rappelons-le, l’avaient applaudi des deux mains, la remettent en question, du moins sous sa forme actuelle. Selon Nour-Eddine Lakhmari, elle serait «prématurée, eu égard au marasme du cinéma au Maroc».

Omar Chraïbi trouve «absurde» de réclamer le remboursement de l’avance dans son intégralité, car «il est exceptionnel qu’un producteur rentre dans ses frais, encore moins qu’il récolte des dividendes». En effet, personne n’ignore que les films qui ont pu s’en sortir se comptent sur les doigts d’une main. A cet égard, A la recherche du mari de ma femme (1993) de Mohamed Abderrahmane Tazi, Femmes et femmes (1998) signé Saâd Chraïbi, Elle est diabétique et hypertendue et elle refuse de crever, réalisé par Hakim Noury (2005) ou Les Bandits (2004) de Saïd Naciri sont d’heureuses exceptions. Un peu trop exceptionnelles.

Difficile de rembourser l’avance quand les bénéfices se font rares
Il est curieux qu’une mesure, revendiquée par une corporation, fasse par la suite l’unanimité contre elle, y compris de ses plus ardents défenseurs. A quoi rime ce revirement ? Au sentiment que les producteurs ont été floués. «J’ai soutenu l’avance sur recettes parce que je pensais que ne devraient la rembourser que les producteurs qui auraient auparavant amorti le coût de leur film. Or, on me dit qu’il faut rembourser au premier centime. Ce n’est pas de jeu», se plaint Driss Chouika.

Saâd Chraïbi explique la réaction des gens du cinéma par «l’obligation faite au producteur de rembourser l’intégralité de l’avance, sous peine de ne pas être admis à présenter sa candidature pour un autre projet». Or, aucun producteur, ajoute-t-il, n’est à même de le faire, étant donné la réalité du marché. Avant, dit-il, il y avait 250 salles, il n’en reste plus que 60. Avant, un film marocain pouvait sortir dans une soixantaine de salles, aujourd’hui, il peut, au mieux, disposer de dix salles. Avant, on avait 25 millions de spectateurs, maintenant, leur nombre ne dépasse pas 3 millions». Avec des incidences néfastes sur les recettes.

Au soir de l’année 2007, le film le mieux loti, Les Anges de Satan, de Ahmed Boulane, est resté dans les salles 62 semaines, a attiré 82 569 spectateurs et généré 1 794 692 DH de recettes. En 57 semaines, Parfum de femmes, de Abdelhaï Laraki, a compté 44 379 entrées qui lui ont rapporté 923 323 DH. Pas de quoi mettre du beurre dans les épinards. Quant à s’acquitter des 5 MDH de dettes envers le fonds de soutien, cela relève de l’impossible.

A l’impossible, nul n’étant tenu, les cinéastes et les producteurs se sont fendus d’un arsenal de propositions. Dont deux majeures. Celle qui prescrit plus de souplesse quant à l’application du remboursement au premier dirham récolté. Celle, réellement innovante, qui a trait aux salles de cinéma. «La cagnotte annuelle de l’avance sur recettes est de 60 MDH. Nous souhaiterions que 15 % de cette somme soit retirée à la production pour être versée à la rénovation de cinq salles chaque année.

Du coup, celles-ci seraient prêtes à accueillir le public qui leur faisait défaut. Une fois remises à neuf, les salles bénéficiaires devraient loger les films marocains pendant un nombre important de semaines, comme elles seraient invitées à partager, moitié-moitié, leurs recettes avec les producteurs des films projetés», rapporte Saâd Chraïbi. En attendant que leur appel soit entendu, les producteurs font leur cinéma avec l’argent du fonds de soutien, tout en sachant qu’ils seront incapables de le rembourser comme exigé.