Les jeunes peintres en mal de cimaises pour se faire connaître

Alors que le Maroc a su «gagner une réputation d’excellence» dans le domaine des arts plastiques, avec une pléthore de peintres admirés dans les plus grands musées du monde, il n’offre paradoxalement à  ses artistes, surtout débutants, que très peu d’espaces pour leur permettre
de se faire connaître chez eux : à  peine deux musées et une vingtaine de galeries privés.

Par un de ces paradoxes dont le paysage culturel marocain est semé, plus la peinture s’affirme, moins elle dispose de lieux o๠élire domicile. D’un côté, une floraison d’artistes plus singuliers les uns que les autres, rivalisant de créativité, d’ingéniosité et de fécondité, de l’autre, des espaces d’exposition réduits à  la portion congrue.

Que la peinture, au rebours des autres arts et activités qui battent de l’aile ou ne parviennent pas à  s’envoler, soit pleinement épanouie, est un fait indiscutable. La revue française Ulysse, dans son numéro 74, en prend acte. «Reste un domaine o๠le Maroc a su gagner une réputation d’excellence : les arts plastiques. Il est probable que certains peintres ont su poser avant les autres les questions tant de leur propre identité que du regard posé par l’Occident. Ce qui expliquerait cette renommée qui a largement dépassé les frontières marocaines et maghrébines», peut-on lire sous la plume de Philippe Guiguet-Bologne.

Une peinture florissante en mal de cimaises
Mais si Chaà¯bia Tallal a une cote d’amour prodigieuse auprès des collectionneurs du monde entier, si Mohamed Kacimi est vénéré dans toute l’Afrique subsaharienne, si les Å“uvres brutes des «peintres d’Essaouira» conquièrent les cimaises européennes, si Farid Belkahia, Mohamed Melihi et Mahi Benebine se font admirer dans de prestigieux musées américains, la peinture marocaine, elle, se fane sur son terreau, faute de pouvoir recevoir la lumière nécessaire.

Le compte – mécompte serait plus approprié – est vite fait. A peine deux musées privés, celui de Marrakech et la Villa des Arts, à  Casablanca. Le premier a perdu son lustre depuis la disparition de son fondateur, Omar Benjelloun ; la seconde est actuellement fermée pour travaux. Quant aux galeries privées, leur nombre ne dépasse pas vingt-cinq. Elles sont concentrées à  Casablanca, Marrakech et Essaouira. En revanche, pas l’ombre d’une dans des cités aussi importantes que Fès ou Agadir.
Les connaisseurs s’accordent à  estimer que les galeries disponibles ne sont pas toutes à  mettre dans le même sac. Les vraies se comptent sur les doigts d’une main. La plupart en ont l’air et pas la chanson. Elles sont enclines à  l’avidité plutôt que soucieuses d’accompagner les artistes dans leur cheminement ou de mettre en lumière des jeunes talents. Simples «marchands» ou véritables passeurs entre l’Å“uvre et le public, les galeristes sont voués, par une fatalité implacable, à  la détresse.

Des galeries qui mettent la clé sous le paillasson les unes après les autres
De fait, les galeries semblent sujettes à  un mal étrange qui commence par les miner et finit par les emporter. Même les plus flamboyantes s’éteignent un jour, même celles qui paraissent indestructibles tombent au champ d’honneur. Ainsi, les Atlassides, à  Marrakech, conçue avec amour et qui a demandé un sérieux investissement, qui disparaà®t de la carte du Tendre artistique, il y a deux ans, après seulement deux ans de vie. Al Manar, à  Casablanca, pourtant si inventive pendant une décennie, est aux abonnés absents depuis près de cinq ans. Meltem, à  qui on doit la découverte, entre autres prodiges, de Lamia Naji et d’Ikram Kabbaj, n’a tenu qu’un an et demi avant de s’enfoncer dans les sables mouvants.

Ceux qui n’ont plus vingt ans se souviennent avec nostalgie de la florissante galerie l’Atelier, à  Rabat, qui, portée par Pauline de Mazières et Sylvie Belhassan, a fait éclater au grand jour des jeunes inconnus devenus, par la suite, des emblèmes de la peinture. L’Atelier a mis la clé sous le paillasson il y a belle lurette. Tout comme Structures BS, Arcanes ou la Découverte, autant de sanctuaires du bon goût, aujourd’hui morts d’avoir mal vécu.

Les galeries qui sont miraculeusement épargnées par ce destin funeste se trouvent condamnées à  vivoter. «Lé métier de galeriste est difficile. Le marché de l’art au Maroc est restreint. A Venise Cadre, nous avons la chance de recevoir des commandes d’un “client prestigieux”, qui nous maintiennent en vie. Autrement, ce ne serait pas possible. Quelqu’un qui voudrait vivre exclusivement de cette activité ne mourrait certes pas d’avance, mais, en trois ans, il laisserait tomber», témoigne Lucien Amiel, propriétaire de la galerie casablancaise.

FJ, à  l’image de la défunte Tilila, est dédiée aux jeunes talents
C’est dans ce climat inclément envers les lieux d’exposition que la galerie FJ choisit d’éclore. Les deux lettres sont les initiales de Fatma Jellal : une quadra pétulante, dont le sourire charmeur, le rire argentin et l’exubérance contagieuse masquent un caractère trempé dans l’acier. Une dame de fer dans un gant de velours, comme la décrivent ses intimes. Sa seule faille : sa faiblesse pour l’art. Elle est incurable, parce que précocement attrapée par cette fille d’émigrés, férue de la beauté transmise par les artistes, au point de passer ses journées parisiennes à  «traquer» les sites o๠elle se déploie.
Fatma Jellal se raconte avec force anecdotes, digressions déroutantes et éclats de rire. A Paris, elle enchaà®ne les boulots chiches et incertains. Sans amertume, tant qu’ils ont trait à  la chose artistique. Dior, Sonia Rykiel, OrlaneÂ…, énonce-t-elle fièrement. Plus tard, elle déniche un job attrayant dans une agence publicitaire. Le pied, quoi! Elle n’aura que deux ans pour savourer son bonheur actif. Son époux, Hamid, vient d’obtenir un emploi intéressant au Maroc. Elle le suit. Tan-Tan, leur point de chute, est loin de valoir Paris, mais Fatma trouve le moyen de ne pas s’y ennuyer. Elle se donne corps et âme au social. Ce dont elle conserve un souvenir aussi réjoui qu’ému.

Casablanca est la deuxième étape marocaine de Fatma Jellal. La métropole est riche de jeunes pousses impatientes de se procurer une place au soleil. La future galeriste les fréquente assidûment, s’émerveille de leur talent, puis fait le siège des galeristes pour plaider leur cause. Peine perdue. Ils n’ont d’yeux que pour les valeurs éprouvées. Fatma Jellal n’en croit pas ses oreilles. Le gâchis est important. La relève est compromise. Dans un Maroc en mouvement, cela fait tache. Alors, se rappelant son vÅ“u ancien de créer un lieu pour les peintres, Fatma Jellal décide d’en concevoir un. C’est ainsi que Tilila est née, en 2002.

«C’est pour les jeunes artistes que j’ai créé cette galerie», répétait à  l’envi sa propriétaire. Argument à  l’appui. Tilde, Hassan Tamer ou Lahcen Fikri, entre autres illustres inconnus à  l’époque, défilèrent à  Tilila. Brillamment. La galerie acquit, en peu de temps, une certaine renommée, particulièrement auprès des jeunes amateurs de peinture. Seule ombre au tableau : le refus affligeant des artistes installés de montrer leurs Å“uvres aux côtés de celles de leurs cadets, comme les y invitait Fatma Jellal. Ce qui ne l’empêcha pas de maintenir son cap. Aussi s’étonne-t-on qu’après avoir brillé pendant un peu plus d’un an, Tilila ait éprouvé le besoin de cesser son activité.

«J’ai fermé Tilila pour des raisons personnelles», affirme laconiquement Fatma Jellal. Peu importe le motif, l’essentiel est que cette galerie, qui illuminait la rue de la Réunion, reprenne du service, même sous une autre enseigne. Les jeunes créateurs, sevrés de lieux susceptibles de les révéler, y trouveront leur compte. Car, c’est à  eux, et à  eux seuls, que cet espace est dédié.