Les frères Souissi, ces irréductibles qui n’en finissent pas d’inventer le jazz marocain

Ils font partie de ces artistes passionnés qui ont créé un style de jazz marocain.
Présents sur la scène depuis près de 30 ans, ils ont leur propre école de musique.
En dehors de leur répertoire, ils ont composé 10 bandes originales de longs métrages marocains.

A Rabat, il est une école de musique qui ne ressemble pas aux autres.  Tout le monde la connaît : c’est l’école de musique des Souissi. Les trois frères, qui font partie de ces rares et authentiques jazzmen marocains sont tellement connus qu’ils se suffisent du bouche à oreille pour faire tourner leur boîte. Ali, Hassan et Hamza se distinguent dans le monde des paillettes non seulement par la qualité de leur musique mais aussi par la simplicité de leur mode de vie ainsi que le regard qu’ils portent sur leur travail. Inutile de leur demander des photos de leurs concerts, les critiques des journaux, les dates, les lieux…, tout cela est secondaire. Ils se souviennent davantage des émotions et des rencontres qui ont émaillé leur carrière. Les frères Souissi appartiennent à cette catégorie d’artistes qui garde une distance salvatrice avec le monde de l’apparat et des lumières. Et s’ils acceptent de se mettre sous les projecteurs, c’est seulement pour jouer. Comme ce soir du 28 août lorsqu’ils ont répondu à l’invitation de la fondation Ona, signant un magnifique concert acoustique en compagnie de Fettah El Hussaini (derbouka, tarr, djembé, crotales) et de Youssef El Madani (oud) à la villa des arts de Rabat. Ce soir là, Ali a repris sa guitare, Hassan ses flûtes et Hamza est resté fidèle à sa basse.

Cinq ans de formation à la Schola Cantorum de Paris

Que de chemin parcouru par les jumeaux Ali et Hassan depuis leur formation académique à la Schola Cantorum à Paris de 1981 à 1986. De retour au Maroc, très vite le duo devient trio avec l’arrivée spontanée de leur cadet Hamza : un musicien parfaitement autodidacte. Revenir sur les pas de la carrière du trio Souissi, c’est s’arrêter essentiellement sur des rencontres. Comme celle qui a marqué toute leur carrière, la musique gnaoua. Car si les années d’études permettent d’acquérir la technique, la transe des gnaoua les a rapprochés davantage de la vie, de l’humain tout simplement. La musique gnaouie s’écoute de près, de très près. «Ça nous a éblouis. Ce n’était plus ce folklore qu’on écoutait partout. C’est une musique dans laquelle nous avons retrouvé plein de similitudes avec le blues et la musique africaine,  notamment malienne», expliquent-ils. Les frères Souissi feront de cette rencontre musicale un tremplin pour leur carrière. Ces jazzmen, qui s’adonnent volontiers aux plaisirs de l’improvisation, découvrent la joie des métissages.
Les musiques métisses ! Une jolie expression qui englobe au final une multitude de musiques. Mais que nous jouent exactement les frères Souissi ? Eux, qui n’aiment pas «les étiquettes» ? A entendre leur répertoire c’est plutôt dans le jazz qu’ils se meuvent. Mais, eux, en ont une vision plus nuancée.  «Nous sommes plutôt des musiciens ouverts à différents styles. Nous avons fait du jazz au sens large du terme, c’est-à-dire de la musique improvisée en incorporant des ingrédients de la culture marocaine. Il faut se mettre d’accord sur la définition du jazz. Si le jazz est une attitude mentale et une ouverture d’esprit, comme ce qui se passe au «Jazz in Chellah», cette culture d’échange et d’écoute de l’autre, de pouvoir rapidement et spontanément répondre à l’autre, alors nous sommes musiciens de jazz. Si le jazz c’est de jouer des standards et de façon précise, nous ne sommes qu’en partie cela».

A quoi ça sert de jouer un répertoire de jazz américain alors que l’on peut créer un jazz marocain ?

Difficile, en effet, de cantonner ces musiciens hors normes dans un style musical précis. Leurs arpèges vagabondent, leurs notes restent indomptables tout autant que leur esprit. Le trio Souissi vit d’improvisation et dans l’improvisation. Il y a une telle complicité entre les trois frères qu’il est difficile parfois à d’autres musiciens de rejoindre leur groupe, de les accompagner. Mais leur désir de rencontre finit par prendre le dessus. S’ils ne voyagent plus comme avant, c’est parce que les Souissi se sont investis dans l’enseignement et dans leur école depuis les années 90. Cependant, ils n’ont jamais cessé de composer. Ils continuent aussi de voyager à travers le jazz. Cette musique à la capacité de rencontre extraordinaire, la musique des métissages par définition. «Laissons tomber les gammes et tous les aspects techniques de la musique gnaouie, explique Hassan Souissi. Ce qui intéresse les gens, ce qui les touche, c’est ce qu’ils reçoivent. C’est-à-dire cette énergie incroyable liée à la transe. Dans les grandes parades de la musique techno, on essaye de retrouver ce phénomène avec un rythme basique, primaire. Les musiques dites ethniques apportent cette énergie dont l’être humain a besoin».
Vivre la musique comme un besoin, c’est peut être cela qui pousse la fratrie à continuer à composer malgré la difficulté. La musique est vécue aussi comme une expérience génératrice d’émotion par les jazzmen qui y ont introduit de nouveaux instruments comme le oud. «Nous n’en sommes pas les précurseurs», rappelle Hassan. La fratrie s’est nourrie de son époque et des ses mouvements culturels et artistiques comme cette vague des New-age. «Il y a eu des évolutions continues dans le jazz au cours des années trente, quarante, cinquante…chaque époque a apporté quelque chose. Il y a eu le jazz rock et puis une ouverture sur les musiques du monde. Le jazz brésilien ne ressemble pas au jazz américain et ainsi de suite. Au Maroc, notre jazz s’inspire de la culture locale. A quoi ça rime de jouer une chanson des années 40 avec un texte américain quand je vis à Rabat ? Il y a bien sûr des modèles reproduits. Le jazz devient alors une sorte de musique classique», renchérit le frère jumeau Ali.
Inutile de demander aux trois frères de justifier leurs choix musicaux, cela va de soi, c’est naturel. «Notre population est à plusieurs composantes, c’est tout à fait normal que la musique en fasse autant. Ce n’est pas une attitude affectée, c’est une prise de conscience qu’on développe avec le temps», précise Ali.
Une autre décision prise par les trois frères est celle de survivre dans un univers musical de plus en plus hostile, c’est-à-dire commercial. Les Souissi restent, eux, sur leur îlot musical, se résignant parfois à faire de l’alimentaire. Ils ont joué dans des hôtels et ont été réduits, parfois, à faire de l’animation dans des restaurants. Ils ont d’ailleurs des histoires assez touchantes à raconter en souvenir de ces temps… Leurs récits se croisent, se complètent, c’est une vie passée ensemble, passée dans la musique. Les Souissi ont commencé à jouer très jeunes, dès l’âge de 16 ans et depuis ils n’ont jamais cessé. De leur premier grand festival, ils ont gardé de merveilleux souvenirs. «C’était à Sopot en Pologne en 1979», se souviennent-ils. Ils ont également fait de remarquables passages dans des festivals au Maroc, comme le Festival des Orangers, le Jazz aux Oudayas et plus tard le Jazz au Chellah ou encore Tanjazz. On les a également vus au Festival des cordes pincées en 1998. Leur musique a été, également, un pont, un passage vers le cinéma. Les Souissi signent des musiques originales de films tels Femmes et… femmes de Saâd Chraïbi (sorti en 1997), Rahma et L’homme qui brodait des secrets de Omar Chraïbi, Demain dès l’aube et Mémoire en détention de Jilali Ferhati,  et bien d’autres…. Au total, une dizaine de bandes originales de films est sortie de leurs guitares, oud, piano… Pourtant, ils déplorent une chose : «Jamais la presse n’a émis la moindre critique sur les musiques des films, absolument rien. Nous n’avons eu ni de bonnes ni de mauvaises critiques. Pourtant, la musique de films est un travail qui prend beaucoup de temps et cela fait partie intégrante du film». Il est difficile, en effet, de comprendre l’impasse faite sur la musique du film Rahma. Un long métrage parcouru de bout en bout par une musique élégante et simple qui s’imbrique parfaitement avec la trame de l’histoire et lui donne son rythme.