Les femmes et l’écriture : ces auteures qui ont brisé les tabous

Une littérature née de la douleur et de l’interdit n Une écriture plus intimiste et plus osée.

«Chaque femme est un roman», avait écrit Alexandre Jardin. Mais lorsque les femmes écrivent des romans, il en sort des poèmes, de la tendresse, des rêves mais aussi de la violence, des interdits, des tabous…et surtout de la réalité ! «Les femmes disent les choses telles qu’elles sont. Elles sont plus spontanées que les hommes, et n’ont pas peur de dire ce qu’elles pensent», consent Abdelkader Retnani, éditeur de La Croisée des chemins.
C’est tout d’abord sur une douleur que les femmes au Maroc ont commencé à écrire. Quand les dames ont poussé les mots jusqu’à la littérature, elles n’y sont pas allées de main morte ! C’est connu, les femmes n’aiment pas la demi-mesure et osent «souvent plus que les hommes» (paroles d’homme !). Quand elles parlent, elles s’adressent aux sens. Elles ont aussi le goût de l’histoire, de la politique et du social. Bref, tout ce qui nous lie et tout ce qui nous sépare.
L’histoire de l’écriture des Marocaines est révélatrice de celle du pays, de son développement. La période post-coloniale, après quelques années de latence, voit l’émergence d’une écriture nouvelle marquée par la violence et la subversion. Le roman de Halima Ben Haddou en est l’exemple type. Aïcha la rebelle, publié en 1982, contient tous les stigmates de la colonisation. La mort, la subsistance, la peur, la misère…, tous ces thèmes sont là, en filigrane. Le handicap de l’auteure (Halima Ben Haddou est atteinte de poliomyélite)  n’a fait qu’attiser son désir de se surpasser. Son héroïne, c’est Aïcha, mais «la rebelle, c’est moi», finit-elle par avouer. Lorsque les femmes ont décidé de pousser les limites de l’éthique aux abords de l’esthétique… elles ont su créer des œuvres singulières, nouvelles, qui n’ont pas fini de bouleverser l’ordre établi.
La promenade littéraire en compagnie des femmes est une découverte surprenante. On y retrouve des talents variés mais aussi des revendications, parfois des doutes mais jamais de regrets. Les années 80 marquent un tournant décisif dans la littérature marocaine d’expression française, écrite par des femmes. Il faut peut être rappeler que la genèse de tout cela remonte à 1966, date de la parution de la revue Souffles qui sera interdite en 1972. Quelques années plus tard, on assiste à une éclosion, une explosion. Les femmes osent écrire tout comme les hommes et même davantage. Halima Ben Haddou, Badia Hadj Naceur, Leila Houari et Farida Elhany Mourad, marquent cette génération de femmes qui se sont affranchies des codes de la tribu. Les quatre rebelles seront suivies de Nafissa Sbaï qui publia L’Enfant endormi (1987). Un besoin de dire, d’écrire, de laisser des traces les anime. La condition de la femme est en train de changer. Qui a dit que le destin était déjà scellé ?

Les années 80, des femmes dans la littérature
Dans des pays comme le Maroc, qui ont connu la colonisation, s’interpose et se pose la problématique de la langue. Cette situation interculturelle favorise la critique ainsi que le besoin d’écrire pour revendiquer son identité.
Une femme a bien incarné à travers ses écrits, cette littérature naissante, où la quête identitaire constitue le fil conducteur du récit. Leïla Houari a écrit Zeïda de nulle part s’inspirant de sa propre vie même si l’absence du «je», demeure bien visible. Farida Elhany Mourad a, quant à elle, conservé pendant longtemps son récit de La fille aux pieds nus, dans un tiroir avant de le publier finalement, à compte d’auteur.  
En 1985, le présent vient balayer le passé. Le voile, mis à nu, marque une nouvelle ère  littéraire. L’un des plus grands tabous de la société maghrébine est balayé d’un seul geste, la sexualité des femmes. Badia Hadj Naceur, l’auteure du roman, jette de l’huile sur le feu. Son héroïne Yasmina ose revendiquer une sexualité débridée, ne s’interdit rien, se place en hors la loi. La psychothérapeute a déchiré le voile et a donné le ton à ce qui va suivre. Mais ce qui va suivre dépasse toutes les attentes. Trois ans plus tard, grande révélation et grand éclat : Au-delà de toute pudeur est une révolution éditoriale et sociale aussi. Pour Abdelkader Retnani, «il y a eu un avant et un après Au-delà de toute pudeur de Soumaya Nouamane Guessous». Le livre fait scandale, choque, fascine… Plus de 40 000 exemplaires vendus. Il est devenu un best-seller ces dernières années. Traduit en plusieurs langues, il a franchi les frontières et les barrières. 1988, date de sortie du livre, a ouvert les vannes à une écriture sans retenue.
Reliée par ce même héritage, Bahaa Trabelsi arrive sur la scène littéraire sans crier gare, sans avertir. Elle offre au lectorat marocain francophone dans une écriture raffinée, Une femme tout simplement, qui sera suivi de Une vie à trois, (Eddif 2003). Après le succès de son premier ouvrage, l’auteure ose parler d’homosexualité, de bisexualité, de prostitution, de ménage à trois… autant de tabous qu’elle soulève du même geste, avec la même colère et le même ras-le-bol. L’écrivaine utilise les termes les plus crus, les plus triviaux. La littérature est-elle bien faite pour fouiller l’intime ? Pour inciser ? Pour exhiber ? La question est d’autant plus délicate que l’auteur qui «ose» est de sexe féminin. «La vie à trois ne me déplaît pas vraiment, raconte l’un des personnages du roman. Quand nous étions seuls, tout semblait acquis. La présence de Rim a finalement donné du piment à notre liaison, Adam est plus attaché que jamais. Il me saute dessus comme un affamé chaque fois qu’il en a l’occasion».  
Certains ont trouvé dans ce texte de la provocation, d’autres de la liberté. Ce qui est certain, c’est qu’un vent nouveau souffle sur la littérature faite par les femmes, vue par les femmes. L’auteure n’a pas manqué de choquer pour renvoyer à la société une image qui est la sienne, souvent  observée à travers le voile des convenances et racontée à demi-mots. Mais Trabelsi a autre chose pour séduire. Son écriture singulière s’inscrit dans l’élégance et la transparence, tout en demeurant entièrement collée aux évènements et aux faits. Son deuxième roman est une œuvre à clé. Bahaa Trabelsi a lancé une petite bombe qui n’a pas cessé d’exploser…

De la revendication identitaire aux mutations sociales
De plus en plus de femmes écrivent. Il est aisé de le voir sur les devantures des librairies, sur les couvertures des romans…
Mariya El Ghorfi (Les amants de Fès), Amina Benmansour et son recueil de nouvelles (Le renoncement ou Fès d’outre temps), Maria Guessous (Une double vie),  Farida Diouri (Dans tes yeux, la flamme infernale), Nadia Chafik (A l’ombre de Jughurta). Touria Oulehri (La répudiée)…
L’inventivité des femmes jaillit de toutes parts. «Aux éditions La croisée des chemins, 30% des livres publiés sont écrits par des femmes», confirme M. Retnani. De plus en plus de femmes osent écrire, s’affranchir. «J’en connais beaucoup qui ont écrit et qui n’ont jamais osé publier leurs manuscrits. Elles se sont heurtées à un environnement hostile à l’écriture. D’autres ont préféré signer avec des pseudos mais c’est en train de changer», se réjouit l’éditeur. Le concours littéraire annuel lancé par la chaîne de télévision 2M confirment cette tendance. Sur les 500 manuscrits que le comité de lecture a reçus, pour l’édition 2008/2009, et des 14 retenus comme nominés, 40% ont été écrits par des femmes. Ce qui est surprenant, considère Retnani, qui est aussi éditeur des lauréats du concours, c’est que «nous sommes sortis de l’axe Rabat-Casa-Marrakech. Il y a une fille d’Al Hoceima qui a remporté l’un des prix. Nous allons vers une extension extraordinaire ! Ce qui nous manque, par contre, c’est le mécénat pour les encourager à écrire».
Depuis un mois, dans les librairies, un nouveau roman, signé par une jeune femme, discrète, auteure de Citations à méditer (Afrique-Orient, 2008). Elle s’appelle Maria Guessous, la trentaine à peine, la jeune femme est en tête de ventes dans les librairies avec son premier roman Une double vie.

Des histoires pour les femmes et les hommes aussi
Mais qu’est-ce qui fait que ce livre se vend si bien ? L’histoire qu’elle relate est celle d’une jeune femme active racontant ses déboires dans une agence d’évènementiel. Un univers où la concurrence fait rage et où les coup bas sont légion. Pour couronner le tout, Lamia, la narratrice, se rend compte que son mari la trompe.
Tout le récit de Guessous est basé sur la présence/absence ou l’absence/ présence de l’homme. «Il était là et pourtant loin. Je ressentais sa présence comme une distance. Ce sentiment était si authentique et intense qu’il ne pouvait pas être le fruit d’une illusion. Nous en sommes arrivés à parler sans communiquer, à nous regarder sans nous voir, à nous toucher sans nous sentir, à nous tendre la main sans la tenir…Nous étions un couple de fantômes».
Autant dans la forme que dans le contenu, rien de nouveau. Sinon une écriture simple, accessible, des lieux qu’on connaît et des attitudes dans lesquelles on se reconnaît. Différents regards sont posés sur les femmes. Des femmes qui aspirent à la liberté. Mais pas vraiment semble dire l’auteure. Elles sont tout le temps à la recherche du mari. Tout le discours des protagonistes tourne autour de l’homme, comment le piéger, l’aimer, comment faire pour se marier ?
 Au passage tous les ingrédients du romanesque, y compris une histoire d’amour qui finit mal. Mais Maria Guessous laisse planer le doute, ne révèle pas toute l’histoire, c’est peut être cela qui fait qu’on la lise avec autant d’empressement.  
Malgré cette avancée spectaculaire dans le monde de la littérature, les femmes au Maroc restent cantonnées dans le roman sentimental. Elles demeurent réfractaires aux littératures parallèles : policier, science-fiction, fantastique… Elles se rattrapent par contre dans le genre essai. Elles y excellent même. Ghita El Khayat a marqué toute une génération et marque toujours, tant ses ouvrages prennent racine dans la réalité marocaine tout en posant un regard critique sur la société. Le monde arabe au féminin (L’Harmattan, 1985), Le maghreb des femmes (Eddif, 1992), Le somptueux Maroc des femmes (Dédico, 1994), Une psychiatre moderne pour le Maghreb (L’Harmattan, 1994), Le livre des prénoms (Eddif, 1996). La psychiatre a engendré une véritable fascination éditoriale. Ses livres ne restent pas longtemps dans les librairies.
Mouna Hachim, par contre, a choisi une voie plus intime, et les lecteurs aiment ça. Les enfants de la Chaouia vient d’être réédité. «La première édition a été vite écoulée», confie un libraire. La journaliste et chercheuse a toujours été attirée par l’histoire et a traversé les genres avec notamment son Dictionnaire des noms de famille. Mais on ne peut parler des femmes qui ont marqué les esprits par leurs écrits sans citer Fatima Mernissi. Une femme qui a, si l’on ose dire, «défendu l’honneur des femmes» et qui a restitué à l’histoire sa part de vérité. Parmi ses livres, Le harem politique qui est devenu un grand classique, traduit dans plusieurs langues.