Les éditeurs déclarent la guerre à  Hachette

Depuis plus de huit mois, l’Association pour la promotion de l’édition du livre
et de la lecture (Apell) crie haro sur le baudet Librairie Nationale, filiale
marocaine de Hachette, accusée de mainmise sur le livre d’importation. Hachette
menace de porter l’affaire devant la justice.

En cette période festive, Emmanuel Giraudet, le directeur général de la Librairie Nationale, est plutôt d’humeur maussade. La cause en est le procès qu’intente l’Association pour la promotion de l’édition, du livre et de la lecture (Apell) à  son entreprise. Entre le distributeur et l’association, les relations étaient sans nuages jusqu’à  ce qu’un article paru dans La Vie éco du 27 avril 2007 ne và®nt, involontairement, mettre le feu aux poudres. Deux informations ont déclenché les hostilités : le fait que la Librairie Nationale approvisionne, sans intermédiaire, mille établissements d’enseignement secondaires et supérieurs et le projet d’implantation d’une vingtaine de points de vente à  travers le pays. Et aussitôt Souad Balafrej, présidente de l’Apell et libraire, de décrier «la volonté d’hégémonie» de la Librairie Nationale. Branle-bas de combat et troupes rameutées pour une offensive en règle.

Principal chef d’accusation : la concurrence déloyale de la Librairie Nationale
«Librairie Nationale, qui serait le plus grand distributeur du pays et qui détiendrait un monopole de distribution pour 120 éditeurs scolaires et non scolaires, fournirait, en même temps que les 400 libraires de son riche fichier, les 1000 écoles et instituts – qui sont une clientèle incontournable pour les libraires – en accordant aux unes et aux autres à  peu de chose près, la même remise. Le libraire n’aurait plus qu’à  regarder ses stocks jaunir sur ses rayons avant de se décider à  les vendre au kilo», ironise Souad Balafrej dans le 1er numéro de la nouvelle revue semestrielle Lecture publiée par l’Apell. Elle ajoute : «Cette concurrence déloyale – pour appeler les choses par leur nom – ne peut que pousser à  la faillite le réseau de librairies indépendantes».

L’accusation est grave. Le patron de Librairie nationale l’estime «injustifiée» et «fausse». «J’avoue mon incompréhension. Comment cette dame, si intelligente par ailleurs, ose-t-elle nous considérer comme des fossoyeurs des libraires alors que nous faisons tout pour qu’ils exercent leur métier dans des conditions décentes?» A croire son directeur, la Librairie Nationale serait plutôt pain bénit pour les libraires. A l’appui de son affirmation, l’argumentaire suivant : «En tant que plate-forme de distribution au Maroc, Hachette permet aux libraires de s’approvisionner de manière fluide et opérante avec, de surcroit, un droit intégral de retour. Autrement dit, ils peuvent retourner la marchandise au distributeur après un temps donné. C’est le premier point, et il n’est pas moindre. Car non seulement les procédures longues et coûteuses d’importation sont évitées aux libraires mais aussi les frais de stockage. Ensuite, si l’on prend l’exemple du livre scolaire, nous n’imposons aucune contrainte d’approvisionnement aux libraires. En période de rentrée scolaire, ils ont tout loisir de se faire fournir même trois fois par jour».

En plus de ces avantages, appréciables, il faut en convenir, les libraires, selon Giraudet, jouissent de ristournes importantes : 30 % sur le prix public, pour les livres littéraires et 25 % pour les manuels scolaires. Interrogés, plusieurs libraires ne semblent pas cracher dans la soupe. Ils se disent satisfaits des services de la Librairie Nationale. L’Apell, en revanche, ne fait aucun cas de ces «avantages». Au mieux, nous dit, sous couvert d’anonymat, un de ses adhérents, ils déguiseraient une volonté de monopole. «Est-il profitable à  l’avenir de la culture au Maroc-éclectique dans ses langues et dans son contenu – que la distribution du livre soit entièrement concentrée entre les mains des filiales de Hachette internationale ?», s’interroge Mme Balafrej. Propos que Giraudet récuse. La Librairie Nationale ne monopolise pas la distribution du livre importé. Elle fait partie des vingt importateurs que compte le marché du livre, toutes langues confondues, et partage la distribution du livre français avec trois autres maisons.

Depuis la parution de l’article dans La Vie éco, l’Apell multiplie les assauts contre la citadelle Hachette, à  coups de communiqués harangueurs appelant au combat «contre la concurrence déloyale de la Librairie Nationale» et condamnant fermement «son attitude qui met en péril l’existence même des librairies indépendantes». Mais, dans ses rangs, c’est manifestement la débandade. Car si quelques membres, à  l’image de l’éditeur Bichr Bennani, sont pleins d’ardeur, les autres se montrent plutôt tièdes, et quatre ont carrément déserté le champ de bataille : Ileana Marchesani (Senso Unico Editions), Amina Masnaoui (librairie Porte d’Anfa, Othman Akdim (CDPL), Brahim Alhmoum (librairie Khalsi). Soit quatre sur les dix membres du bureau de l’Apell ! Cela a une odeur de défaite, chose que Bichr Bennani ne saurait supporter. Il se fend alors d’une harangue ainsi libellée : «La Nationale, la terreur et la fin des libertés ou nouvelle forme de colonialisme ?», un titre qui, à  ses yeux, sied bien à  la situation.

Dans leurs lettres de démission, les quatre anciens membres du bureau de l’Apell invoquent curieusement tous «des raisons personnelles», sans davantage de précision. Mais le fait que ces démissions soient tombées juste après les propos de Souad Balafrej contre Hachette et sa filiale marocaine, publiés dans Lecture, laisse entendre que ces départs ont été motivés par «l’attitude belliqueuse» de leur présidente, pour reprendre la formule d’un des réfractaires. Lequel ajoute : «Les accusations portées par Mme Balafrej et ses proches sont dénuées de fondement. Pour ma part, et en tant que libraire au long cours, je n’ai qu’à  me louer des services rendus par la Librairie nationale au marché du livre d’importation».

Accusations infondées, «mauvais procès», condamne Emmanuel Giraudet. «Je pense qu’il serait plus utile que l’Apell, qui se targue de représenter le métier du livre au Maroc, songe aux moyens d’améliorer la circulation du livre et la situation des librairies, plutôt que de se répandre en blâmes immérités contre une institution qui ne fait que son devoir». Pour autant, le directeur général de la Librairie Nationale ne souhaite pas réagir publiquement aux attaques de l’Apell, histoire de ne pas attiser le feu. La seule fois o๠il est sorti de ses gonds, ce fut à  la suite du compte rendu du 1er numéro de Lecture, paru le 17 décembre 2007 dans Le Journal hebdomadaire. Dans son passage en revue des rubriques du numéro, l’auteur de l’article fait allusion à  celle o๠Souad Balafrej s’insurge contre la «concurrence déloyale de la Librairie nationale». Interprétant cette reprise des propos de la présidente de l’Apell comme un aveu de ralliement de la part du journaliste, Giraudet trousse un droit de réponse faisant grief à  ce dernier de n’avoir pas pris «la peine de respecter la déontologie la plus élémentaire qui consiste à  vérifier le bien-fondé d’une information».

La Librairie nationale est plus atteinte moralement que financièrement par le procès
En quoi le réquisitoire de l’Apell peut-il porter préjudice à  la Librairie nationale ? «En rien», répond Giraudet. «Jusqu’ici, notre entreprise n’a pas eu à  en souffrir, financièrement du moins. Malgré l’appel au boycott de nos produits, les librairies continuent de s’approvisionner chez nous», assure-t-il. Mais alors ! «Nous ne pouvons tolérer ce mauvais procès, qui, s’il n’a pas d’incidences fâcheuses sur notre marche, nous atteint moralement. C’est une insulte à  toutes les personnes qui travaillent au sein de notre entreprises». Ne serait-il pas plus sage de mettre fin à  cette querelle inutile, en dialoguant plutôt qu’en s’étripant ? «Je ne pense pas que cela corresponde au vÅ“u de Mme Souad Balafrej. Quant à  moi, je me refuse à  entreprendre la moindre démarche de réconciliation avec elle. C’est une personne intelligente, et en tant que telle elle a dû peser tous les mots de son réquisitoire contre nous. Donc, elle est convaincue que nous constituons une menace de mort pour les librairies. Et l’on ne peut dialoguer avec les gens qui ont ces idées-là ».

De leur côté, les libraires fournis par la Librairie Nationale craignent une escalade, dont les dommages collatéraux affecteront leur profession. Tout porte à  croire que cette mauvaise page ne sera pas tournée de sitôt. L’Apell campe sur ses positions. La Librairie Nationale en prend ombrage. Elle ne compte pas se laisser faire. «Si l’Apell s’entête dans ses allégations mensongères, diffamatoires et calomnieuses, nous n’hésiterons pas à  la traduire en justice», s’emporte Emmanuel Giraudet. Dans l’affaire, c’est le livre, déjà  sinistré, la principale victime.