Les destins contrariés des juifs marocains

Après plusieurs courts-métrages remarqués, Younes Laghrari réalise son premier documentaire dédié à  un volet de notre histoire contemporaine. «Marocains juifs : destins contrariés» a été projeté le 26 février dernier au Musée du judaïsme marocain de Casablanca.

Pourquoi les juifs du Maroc sont-ils partis ? Cette question a longtemps taraudé Younes Laghrari, qui s’agaçait lorsque autour de lui, on tentait de justifier ces départs massifs par l’argument unique et sempiternel de la création d’Israël. Non, ça ne pouvait pas être que cela. La présence juive au Maroc remonte quand même à l’antiquité. On ne quitte pas son pays, ses racines aussi facilement. Alors, le réalisateur a enquêté, longuement interrogé des représentants de la communauté juive ou des témoins musulmans les ayant côtoyés. Cela donne un documentaire captivant de 58 minutes, «Marocains juifs: destins contrariés».

On est d’abord tenté de comparer ce travail à celui d’un autre réalisateur passionné par la thématique : Kamal Hachkar. Dans Tinghir-Jérusalem, les échos du Mellah, le cinéaste franco-marocain apparaît à l’écran, se met en scène pendant qu’il déambule dans la ville de ses ancêtres ou qu’il rend visite à ses proches au Maroc et en Israël. Cet aspect intime, «émotionnel», presque romanesque, est pratiquement absent du documentaire de Younes Laghrari, qui a choisi de se concentrer sur l’Histoire, sur les faits, même si, parfois, une anecdote personnelle vient ponctuer agréablement le récit. «Nos livres d’histoire sont toujours restés aphones à ce sujet, comme si cette communauté n’avait jamais existé ni joué un quelconque rôle dans les domaines économique, social et culturel». Passé ce constat teinté d’amertume, Younes Laghrari s’attelle à la description des moments-clés de l’histoire de la communauté juive marocaine durant le XXe siècle, à commencer par la cohabitation plutôt harmonieuse entre juifs et musulmans, jusqu’aux premiers accrocs, provoqués entre autres par l’arabisation de la fonction publique et de l’enseignemen. «Cette mesure a fait naître un sentiment d’exclusion.

Les juifs, qui ne parlaient ni n’écrivaient l’arabe classique, ont eu l’impression que c’était dirigé contre eux», explique Michel Abitbol de l’Université hébraïque de Jérusalem. Peu après l’indépendance, les griefs des juifs marocains contre le Parti de l’Istiqlal apparaissent: «Comment voulez-vous qu’un juif, qui n’est pas musulman par définition, se reconnaisse dans un nationalisme qui met en avant la dimension religieuse ? L’Istiqlal ne met pas d’abord en avant la dimension marocaine, mais plutôt islamique», affirme l’historien Georges Bensoussan, auteur de l’ouvrage Juifs en pays arabes, le grand déracinement. La situation se dégrade fortement en 1967, lors de la guerre des Six jours qui oppose l’Égypte, la Jordanie et la Syrie à Israël. «Quelques éléments de l’Istiqlal, qui n’ont rien compris, ont commencé à traiter les juifs marocains de traîtres, de non-musulmans. Et là, la variable musulmane excluante commençait à s’introduire : ils ne sont pas musulmans, donc ils sont des étrangers», soutient Driss Khrouz, le directeur de la Bibliothèque nationale du Royaume.

Une situation pleine de craintes et d’incertitude qui accélérera le départ des juifs vers Israël. La troisième partie du documentaire relate leur arrivée et leur installation sur une terre qui s’avère beaucoup moins accueillante qu’ils ne le pensaient. Mépris, racisme, ostracisation sont le lot des juifs séfarades dans un pays plus bienveillant envers les ashkénazes d’Allemagne, de Pologne ou de Russie. Un documentaire exhaustif, équilibré, multipliant les points de vue, tout sauf manichéen, à voir pour connaître tout un pan refoulé de notre histoire.