Les classiques de la littérature à  dix dirhams !

Des grands de la littérature en format de poche, à 10 ou 20 DH et disponibles en kiosque… on doit cette avancée vers une «lecture populaire» au partenariat engagé entre les éditions Le Fennec et Sochepress, le premier apportant les titres et le second s’occupant de la distribution.

Un Guy de Maupassant ou un Abdelkader Chaoui à dix dirhams, un Fatéma Mernissi à vingt dirhams… Des valeurs précieuses proposées à vil prix, tel est le miracle du petit format, qui vient de faire son entrée sur la scène éditoriale. Porté par deux institutions : Sochepress, une société de distribution au long cours, et le Fennec, une maison d’édition très à la page. Et un duo de battantes : Meryem Kabbaj et Layla Chaouni. Deux femmes qui font vivre le livre, chacune à sa manière, et qui appartiennent à la même confrérie, celle des toqués de littérature. Pour l’une comme pour l’autre, le mot «livre» évoque plaisir et sens. Plaisir de l’objet, plaisir gourmand de l’émerveillement qu’il procure. Et puis «sens», parce que c’est dans les livres qu’elles trouvent de quoi devenir elles-mêmes, la capacité de choisir, de comprendre le monde.

L’aventure a commencé avec «La parure», nouvelle de Maupassant
Mais ce bonheur serait plus intense s’il était partagé. C’est pourquoi elles ont choisi le métier de passeur. Layla Chaouni est le maillon entre l’auteur et le distributeur, Meryem Kabbaj prend le relais en déployant sa force de conviction auprès du libraire. Malheureusement, au bout de la chaîne, la mécanique s’enraye. On a beau cajoler le lecteur, il demeure rétif. Par inappétence ? L’argument communément brandi fait sortir de ses gonds Meryem Kabbaj, directeur de la communication à Sochepress. «C’est un lieu commun qui ne repose sur aucun fondement. Les Marocains aiment lire. Ils sont fascinés par les livres. J’en parle en connaissance de cause. Sauf qu’ils ne sont pas souvent à portée de leur bourse». Il faut dire, pour apporter de l’eau à son moulin, qu’un livre coûte environ 60 DH, somme qui, pour la plupart des habitants de notre pays, constitue une dépense conséquente. D’où le pari e Sochepress et du Fennec sur le petit format pour glisser la littérature dans toutes les poches.
L’aventure – tout acte éditorial en est une – a démarré en 2003. La date n’est pas fortuite, puisque c’est cette année-là que le livre de poche français célébrait son cinquantième anniversaire. Le mythe veut qu’Henri Filipacchi ait eu l’idée du livre de poche pendant la Seconde Guerre mondiale, en voyant un GI américain déchirer un livre en deux pour le glisser dans les poches de son blouson. Le petit format existait déjà en France et ailleurs. Louis Hachette avait en effet lancé, dès 1853, une collection de littérature de gare et de romans populaires. Le véritable coup de génie d’Henri Filipacchi fut de proposer en format de poche les chefs-d’œuvre de la littérature classique et moderne, pour créer une sorte de «Pléiade populaire».
C’est sur ce modèle que Sochepress et le Fennec ont tissé leur projet éditorial. Pour tâter le terrain, les deux maisons jetèrent leur dévolu sur une nouvelle de Guy de Maupassant, La Parure. Il faut avouer qu’ils jouaient sur du velours : d’une part, le livre était depuis belle lurette tombé dans le domaine public, et, d’autre part, il figurait au programme des lycéens. 20 100 exemplaires vendus au prix de 10 DH l’unité. La mayonnaise ne pouvait que prendre, Sochepress et le Fennec se mirent résolument aux fourneaux, en veillant à ne pas se marcher mutuellement sur les pieds.
«Il s’agit d’un vrai partenariat. Toute seule, je ne me serais pas lancée dans cette aventure. A 10 DH, avec une telle qualité esthétique, je ne rentrerais jamais dans mes frais. Mais là, il n’y a aucun risque : moi, j’apporte les titres, Sochepress s’occupe de la distribution, tout en ayant un droit de regard sur le choix des ouvrages. Les rôles sont clairement définis», se réjouit Layla Chaouni. En 2004, relance de la Parure et jackpot : 20 100 exemplaires vendus. Puis sortent Rêves de femmes, de Fatéma Mernissi (8 600 exemplaires écoulés en 9 mois), Dalil Al Oufouane, de Abdelkader Chaoui (3 200 exemplaires vendus en trois mois), Imraat Annisyane, de Mohamed Berrada (1 278 exemplaires vendus en trois mois). Il y a de quoi pavoiser quand on sait qu’un tirage au Maroc ne dépasse qu’exceptionnellement 2 000 exemplaires, dont la moitié vouée à encombrer les dépôts de la maison éditrice. Succès immédiat donc, surtout auprès des jeunes, ce qui aurait comblé d’aise l’écrivain Jean Cocteau, auteur de ce vœu : «Le livre de poche est une sorte de pléonasme. Il me semble que tout livre devrait être un livre de poche et vivre et se promener avec les lecteurs. J’aime l’idée d’une jeunesse qui les transporterait dans ses poches comme une arme».

Le livre de poche contribue à la désacralisation de la lecture
D’entrée de jeu, le livre de poche s’inscrit dans un processus de désacralisation de la lecture et permet à des œuvres réputées difficiles de toucher un large public. Ni Abdelkader Chaoui ni Mohamed Berrada et encore moins Abdou Filali Ansary, dont l’essai, L’Islam est-il hostile à la laïcité ?, paraîtra bientôt en poche, ne sont à la portée de toutes les comprenettes. Pourtant, les lecteurs se les arrachent. Par là, se trouve confirmé l’impact du petit format. Un impact d’autant plus fort que le livre de poche est en vente partout, en librairie comme dans les kiosques. «Nous avons totalement bouleversé notre système de distribution. Je tenais absolument à mettre le livre de poche dans les kiosques, afin d’attirer les lecteurs qui ne font pas la démarche de pénétrer dans une librairie. Nous en avons longuement discuté. On a fini par se rallier à mon avis. Aujourd’hui, le livre de poche est présent dans nos 100 kiosques. Il est traité comme on traite la presse, c’est-à-dire que nous veillons à ce qu’il ne soit pas absent dans les quartiers périphériques et les villages, et qu’il soit aussi l’objet d’un ramassage, d’un suivi régulier en ce qui concerne ses ventes, lesquelles sont communiquées à l’éditeur», précise Meryem Kabbaj.

Paraître en poche sans contrainte de coût pour le lecteur permet à l’auteur de tester sa valeur
On se souvient que des écrivains comme Gracq, Mandiargues et Michaux ne souhaitaient par voir leurs œuvres éditées en poche. Nos auteurs se montreront-ils aussi réticents? A en croire Layla Chaouni, leur réaction serait plutôt enthousiaste : «Pour l’heure, c’est dans mes fonds littéraires que nous puisons. Par conséquent, ce sont mes auteurs qui sont concernés uniquement. Avant de publier en poche leurs textes, je les consulte, évidemment. Jusqu’ici, aucun d’entre eux n’a formulé un refus. Bien au contraire ! Paraître en poche leur permet de tester leur valeur, dont ils ne peuvent pas avoir une idée exacte quand ils sont publiés en édition chère». C’est tout à leur honneur quand on sait qu’ils ne perçoivent, ce faisant, que 8% en droits d’auteur.
Mais le poche a aussi ses détracteurs. Certains intellectuels ne supportent pas de voir la haute culture leur échapper en étant diffusée massivement à bas prix. Des éditeurs concurrents du Fennec l’accusent de casser les prix pour faire son beurre. Meryem Kabbaj s’insurge : «Ce n’est pas avec le livre de poche que nous pouvons nous enrichir. Notre seul souci est de faire lire davantage ceux qui lisent déjà et amener à la lecture ceux qui lisent peu». On ne saurait en disconvenir : le prix de revient d’un livre de poche à 10 DH est de 3 DH, chose qui rétrécit la marge bénéficiaire. De surcroît, on s’est aperçu que le livre de poche donne souvent envie au public de lire d’autres textes y compris en édition chère.
Cependant, loin d’échauder Sochepress et le Fennec, cette polémique décuple leur ferveur. Ils envisagent de s’attaquer aux essais, aux documents d’actualité et même aux manuels de cuisine. D’autres éditeurs que le Fennec se mettent sur les rangs, proposant ainsi leurs fonds. Ce qui augure d’un avenir radieux du livre de poche, cet instrument de la démocratisation de la lecture. «Je considère le livre de poche comme le plus puissant instrument de culture de la civilisation moderne», écrivait, en 1858, Jean Giono à Henri Filipacchi, son créateur. C’est cette conviction qui a poussé Sochepress et le Fennec à ouvrir cette nouvelle page éditoriale, afin que le grain du savoir ne meure pas.