Les chroniques d’un médecin blessé

Vient de paraître en coédition, au Maroc, en France et au Canada, «Les chroniques d’un neurochirurgien ‘‘schizophrène”»: un recueil de chroniques signées Dr Mohammed Zaari Jabiri.

Ceci n’est pas une fiction. C’est un livre de témoignages dans tout ce que le genre a de plus fidèle. Une retranscription littérale du quotidien réel d’un jeune résident en neurochirurgie au CHU de la capitale du plus beau pays du monde. Recueil qui lève le voile sur les dérives d’un secteur vital dont le mal n’est méconnu de personne, mais très bien tu selon un consensus tacite.  

Aujourd’hui médecin spécialiste, de nouveau résident dans une Université canadienne, Dr Mohammed Zaari Jabiri s’est empressé de rassembler les chroniques, précédemment publiées sur son blog ou sur Facebook, pour braver l’oubli et l’indifférence. Car, après tout, les paroles s’en vont, mais les écrits restent.

La misère en muse

Que cela soit dit dès le départ, Dr Jabiri n’est pas un écrivain, comme il le dit lui-même dans son livre. En traversant ses pages, on y trouve, en effet, peu de littérature, mais beaucoup de poésie dans cette sensibilité quasi naïve d’un jeune homme né dans l’opulence, confronté à la cruauté de la misère.

Dans des situations, quasiment incroyables pour le lecteur non averti de l’état des lieux dans les hôpitaux du Royaume, Mohammed Zaari Jabiri raconte, avec étonnement et beaucoup d’exaspération, des histoires à la limite du comique… tragiquement comique. «Ne sortez pas sans 150 euros en poche si vous comptez faire un accident!», dira-t-il sarcastique.

À tous les chapitres, la pauvreté est là, ainsi que la corruption, l’incompétence et la culpabilité, devant la visible absence du bon sens, de l’humanité et de l’empathie. L’on se demanderait presque si le médecin s’en est sorti indemne et, surtout, comment ?

«La mort de son fils représentait finalement un soulagement pour elle. J’avais l’impression tellement elle était fatiguée, qu’elle ne voulait entendre que ça. Je crois que ce système l’a non seulement brisée mais l’a dégoûtée même de son propre fils. Fils qu’elle considérait avant comme l’espoir d’un futur meilleur, mais qui est devenu un fardeau qui l’empêchait de prendre soin de ses deux autres enfants. Comment un système peut-il amener une mère à rejeter son fils ?». Une question, parmi tant d’autres auxquelles Dr Jabiri n’apportera aucune réponse, mais qui trouvera un écho persistant au fond de vous, si vous le lisez.

Traître à la nation ?

Les chroniques du neurochirurgien dressent un tableau très noir de l’état de la santé au Maroc, même si l’auteur ne cesse de répéter, tout au long de son récit, qu’un grand nombre du personnel médical et paramédical sortent fièrement du lot.

Comme on peut l’imaginer, Dr Jabiri subit l’ire de confrères scandalisés, dès les premiers partages de son expérience sur Facebook. Même ceux qui ne se reconnaissent pas dans le camp des accusés du jeune neurochirurgien réprouvent cette mise à nu de la gangrène qui ronge le métier. Tendre le linge sale n’est jamais bien vu dans le plus beau pays du monde.

Est-ce pour cette raison que le médecin finit par fuir le Royaume enchanté pour des cieux plus cléments, où son livre est non seulement accueilli avec l’intérêt scientifique qu’il mérite, mais se fait carrément enseigner à la faculté de médecine ? Est-ce pour cela que Dr Jabiri renonce à pratiquer la neurochirurgie et opte pour la psychiatrie pour sonder la psychologie humaine?

Ce qui est sûr, c’est que ce départ n’est pas une fuite. Preuve en est ce livre qui signe le retour du courageux médecin et qui déclare bel et bien la guerre à l’injustice, au tabou et à l’ingérence dont souffre le système. «Notre silence à tous, où que nous soyons, est un silence qui tue au sens propre du terme. Le silence, c’est la mort», conclut-il d’ailleurs dans son livre.