Les Casablancais redécouvrent leur patrimoine architectural

Le 18 avril, neuf monuments et sites du centre historique de Casablanca ont ouvert leurs portes
au grand public, à  l’occasion de la Journée mondiale des monuments et sites.
Les autorités et les ONG casablancaises préparent un dossier et une demande sera déposée auprès
de l’Unesco pour le classement du centre- ville comme patrimoine universel de l’humanité.

Samedi 18 avril, Casablanca a ouvert les portes de nombre de ses monuments au grand public, à l’occasion de la Journée mondiale des monuments et des sites, décrétée comme telle par l’Unesco depuis 1983. Cela ne pourra que réjouir les jaloux du patrimoine urbanistique et architectural de la ville blanche, et relancera à coup sûr le débat sur les mesures à prendre pour préserver ce patrimoine de la décrépitude et la nécessité de classer ceux qui le méritent comme patrimoine national, voire mondial, par l’Unesco. La célébration de cette journée internationale s’est faite d’une manière magistrale : neuf monuments dont le commun des mortels n’en entrevoyait que les façades extérieures ont ouvert leurs portes pour livrer leurs secrets intérieurs, le temps d’une journée, au regard du grand public. Il s’agit de la Villa des arts, de l’église du Sacré-Cœur, de l’Ecole des beaux-arts, de l’Agence urbaine, de la wilaya (Hôtel de ville), du palais de justice, du consulat de France, de la Banque du Maroc et de la Poste principale.

La demande auprès de l’Unesco ne peut se faire avant deux ans
Seul le cercle des officiers dont le bâtiment est adossé au palais de justice, pourtant inscrit sur la liste des organisateurs, n’a pas pu être ouvert aux visites pour des raisons sécuritaires, semble t-il. «Ouvrir leurs portes est une façon de banaliser et de désacraliser des monuments aux yeux des Casablancais qui n’y ont jamais mis les pieds», souligne Abderrahim Kassou, président de l’Association Casa-mémoire, initiatrice de l’événement, avec le Conseil de la ville, la Fondation Ona, l’Institut français de Casablanca et le ministère de la culture.
La célébration de cette manière de la Journée mondiale des monuments et des sites n’est pas une opération isolée. En effet, le Conseil de la ville de Casablanca, l’Agence urbaine, l’Association Casa-mémoire et le ministère de la culture planchent sur un gros dossier technique qui devrait préparer au dépôt d’une demande auprès de l’Unesco en vue de classer les monuments de Casablanca  comme patrimoine de l’humanité.
Selon des sources proches du dossier, toutefois, la procédure n’en est qu’à ses débuts: le recensement des sites et monuments sera laborieux et cette demande ne pourra pas se faire avant deux ans. Détail important : il n’y aura pas de demandes individuelles pour chacun des sites mais plutôt un dossier global pour le centre historique de la ville de Casablanca où sont concentrés la plupart de ces monuments. «Nous avons déjà inscrit le centre de la ville sur la liste indicative, l’Etat a maintenant un délai de deux ans pour déposer la demande officielle auprès de l’Unesco, et un gros travail de lobbying nous attend», indique Faïçal Cherradi, directeur régional du ministère de la culture. Que désigne-t-on par centre historique ? En fait, c’est toute la zone comprise entre le littoral et la ceinture constituée par les boulevards Zerktouni et la Résistance. C’est dans cette zone, en effet, que se trouve la majorité des bâtisses construites au début du Protectorat jusqu’aux années 1930, et celles édifiées pendant l’âge d’or de l’art déco à Casablanca, c’est-à-dire entre les deux guerres.

Le sort de l’hôtel Lincoln demeure inconnu
Pour autant, le centre historique de Casablanca ne fait pas oublier aux amoureux du patrimoine architectural casablancais d’autres monuments que recèle la ville. Les 11 et 12 de ce mois, la même Association Casa-mémoire, en partenariat avec le Conseil de la ville, avait initié «les Transculturelles des abattoirs», une manifestation artistique et culturelle destinée à couper court aux convoitises de certains promoteurs immobiliers qui lorgnent le site (voir encadré) des anciens abattoirs municipaux pour le transformer en projets commerciaux. Construits en 1922, ces abattoirs sont restés fermés depuis 2002, et  sont inscrits depuis 2003 (Bulletin officiel n° 5134 du 14/08/2003) comme patrimoine national. Comme les anciens abattoirs et les neuf monuments ouverts au public le 18 avril dernier, il y a d’autres bijoux architecturaux qui attendent une attention particulière de la part des autorités de la ville et des pouvoirs publics, pour leur éviter le sort de l’emblématique hôtel Lincoln, sis au boulevard Mohammed V, qui tombe en ruines depuis des années. Une cinquantaine de ces monuments et sites ont été, entre 2000 et 2006, inscrits comme patrimoine national et des décrets ont même été publiés au Bulletin officiel dans ce sens. Il s’agit d’hôtels comme l’Excelsior et le Volubilis, de façades d’immeubles, de villas comme la Violette et les Tourelles, de jardins (Murdoch/Isesco), d’édifices publics (siège de la wilaya, palais de justice, Banque du Maroc…), d’écoles et de lycées…Quid justement de l’hôtel Lincoln ? La bataille pour sauver cette bâtisse n’est pas encore terminée et les Casablancais s’interrogent toujours sur le sort de ce monument architectural pourtant classé patrimoine national depuis 2000 par le ministère de la culture. On sait que l’expropriation a été prononcée, mais le bâtiment n’est pas encore en possession de l’Agence urbaine de Casablanca (AUC) plus de quatre mois après la publication (le 29 janvier 2009) au B.O. du deuxième décret d’expropriation de cet hôtel.
L’AUC a entamé une action en justice pour la prise de possession et, en toute logique, une fois que le tribunal aura jugé en sa faveur, l’agence se prononcera sur le montant de l’indemnisation que la CDG devra verser par la suite au propriétaire. «Pour le cas de l’hôtel Lincoln, les informations permettent de rester optimiste, estime M. Kassou. Même si sur le terrain les choses ne bougent pas, et l’on craint que la bâtisse, ou ce qui en reste, ne s’écroule un jour. Si on veut vraiment le préserver, il faut d’urgence un soutènement technique, au lieu de le cacher  par une bâche. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’on peut prendre le temps de réflexion qu’il faut pour décider de son devenir. Le combat a été long et il serait dommage de terminer sur une note pessimiste. C’est le premier bâtiment du début du XXe siècle inscrit comme patrimoine architectural par le ministère de la culture. C’est la première expropriation pour utilité patrimoniale. Et c’est la première fois dans ce domaine où l’administration se plie à la pression de la société civile.» Un autre monument inscrit patrimoine national : le Marché central.  C’est l’une des plus anciennes bâtisses de l’époque coloniale. Construit en 1915 par Pierre Bosquet (le même qui a fait l’Ecole des beaux arts), cet édifice est à traiter, selon l’avis des architectes et du Conseil de la ville, dans la perspective de la restauration du bd. Mohammed V. Le projet du tramway, selon eux, sera une opportunité unique pour se poser la question des abords, redonner du lustre au boulevard, et lui rendre son rayonnement économique et touristique. «Il y a des bâtiments sur le boulevard Mohammed V, très beaux de l’extérieur, mais qui se dégradent à l’intérieur. Si on y met un peu d’argent, ils peuvent être vendus à de grandes compagnies d’assurances et des banques. Les centres historiques de beaucoup de villes européennes, comme Barcelone ou Grenade, étaient décadents, mais c’est de cette manière qu’ils ont été réhabilités», indique M. Cherradi.
En tout cas, qu’il soit au centre-ville ou dans la périphérie, la préservation de ce patrimoine, ajoute M. Cherradi, exige un règlement urgent qui l’encadre et le seul à même de le protéger de la démolition. Et ce n’est pas compliqué. Selon lui, «le Conseil de la ville pourra le faire par un simple arrêté municipal, le reste au niveau du ministère de tutelle suivra rapidement».