Les artistes s’entredéchirent à  propos de la couverture

L’instauration de la couverture médicale au profit des artistes divise la profession en deux camps : l’un, majoritaire, est satisfait de la gestion de cet acquis, l’autre, minoritaire, la conteste.
A la tête des «émeutiers», un homme nommé Mustapha Baghdad, dont la cible est le ministre
de la culture, Mohamed Achâari. Explications.

Ama droite, Hassan Nafali, qui porte, entre autres casquettes, celle de président de la Coalition marocaine pour la culture et les arts ; à ma gauche Mustapha Baghdad, vice-président de l’Union des syndicats des artistes marocains. Autant le premier a le verbe chiche, autant l’autre est un moulin à paroles. Mais les deux hommes sont liés par une indéfectible inimitié, exacerbée plus récemment à l’occasion de l’instauration de l’assurance maladie au profit des artistes.

Cette mesure de prévoyance est réclamée à cor et à cri depuis l’indépendance, sans qu’aucun ministère de tutelle ait daigné satisfaire cette doléance. En 1996, le Syndicat national des professionnels du théâtre remet la question du statut de l’artiste, et avec elle celle de sa protection sociale, sur le tapis. Il obtient, non sans mal, qu’elle soit discutée au Parlement. Petite victoire, l’article 13, stipulant, vaguement, qu’un artiste «peut» bénéficier des services sociaux, est assorti d’un paragraphe enjoignant l’Etat de trouver des «mécanismes de financement» des services sociaux dédiés aux artistes.

La couverture médicale, un acquis inestimable, selon la majorité des artistes
Dès lors, la balle est dans le camp du ministère de la culture. Sans se faire tirer l’oreille, celui-ci accepte de se mettre à table avec les représentants des divers syndicats afin de mitonner le projet de couverture médicale. Mais ce n’est que le 1er septembre 2006 qu’un mécanisme sera mis au point. Il s’agit d’une convention signée entre le syndicat des artistes et le gouvernement, en vertu de laquelle ce dernier octroie au syndicat une subvention annuelle de 2,5 millions DH environ destinée à la couverture médicale des artistes.

«C’est un acquis inestimable, se réjouit Omar Sayed, leader du groupe Nass El Ghiwane. Je suis bien placé pour en juger la valeur, moi qui suis diabétique depuis dix ans et qui ai été obligé de me faire soigner à mes frais». Le peintre Abdallah Hariri partage cet avis : «Il faut reconnaître que Mohamed Achaâri n’a pas chômé depuis sa nomination. Mais parmi ses réalisations, celle-ci est la plus importante, parce qu’elle a été longuement attendue et que, jusque-là, beaucoup d’artistes ont disparu faute de pouvoir payer leurs soins». La plupart des artistes ne cachent pas leur satisfaction de voir, enfin, leur santé prise en compte.

Mustapha Baghdad crie à la gestion «délictueuse» de la couverture médicale
Pourtant, la mesure n’a pas fait que des contents, à l’image de Hassan Nafali, pour qui il n’y a pas lieu de pavoiser. D’une part, parce que la mesure ne profite qu’à une partie des artistes (1 638, en comptant les adhérents et leurs ayants droit), en raison de la modicité de la somme allouée, bien inférieure à celle convenue. D’autre part, ayant été instaurée par une simple convention, à l’initiative d’un ministre, il n’est pas certain qu’elle sera reconduite par son successeur. Enfin, son instauration a provoqué une telle levée de boucliers de la part de certains que l’Etat pourrait décider de se désengager pour avoir la paix.

Principal fauteur de troubles montré du doigt : Mustapha Baghdad. A tort ou à raison, le vice–président de l’Union ne cesse d’ameuter les artistes à propos de la gestion «délictueuse» de la couverture médicale. Et de désigner à la vindicte artistique les «coupables», à savoir Mohamed Achaâri et Hassan Nafali. Le premier, jusqu’ici, ne moufle mot et refuse obstinément de répondre à la provocation. D’être traîné dans la boue, le second s’en lave les mains et se drape dans son intégrité. Pourtant, les charges sont pesantes. Si l’on en croit ce procureur, cette affaire de couverture médicale serait entachée, depuis le début, d’infractions à la loi. C’est ce qui l’aurait incité à quitter la Coalition, à laquelle a été confiée la responsabilité de la couverture médicale, pour fonder, avec d’autres opposants, l’Union des syndicats des artistes marocains, formée du Syndicat indépendant des musiciens marocains, du Syndicat des hommes de théâtre marocains, du Syndicat marocain des arts plastiques et du Syndicat des écrivains et des chercheurs marocains.

«En clamant cela, Mustapha Baghdad cherche à induire les gens en erreur. Ce n’est pas à cause de prétendues infractions à la loi qu’il s’est retiré de la Coalition, s’écrie, indigné, Ahmed Saâri, délégué régional du Syndicat national des professionnels du théâtre, mais tout simplement parce qu’il n’a pas été porté à sa tête ».

Abdallah Hariri n’y va pas non plus avec le dos de la cuillère, traitant les opposants de mauvais perdants qui «cherchent à faire main basse sur le pécule consenti par l’Etat». Qu’en formules-missiles, ces amabilités-là sont envoyées ! Pendant ce temps, M. Baghdad, lui, continue de sonner la charge. Il récuse la légitimité de la Coalition. «La Constitution est claire sur un point : seuls les syndicats, les partis politiques, les collectivités locales et les chambres professionnelles ont un rôle d’encadrement des citoyens. Et non les associations. Or, de quoi est composée la Coalition ? De deux syndicats et de dix associations. Ce qui n’est pas légal», affirme-t-il.

Nafali, principal visé, assure ne pas comprendre les griefs formulés par Baghdad à l’encontre de la Coalition : «Si notre organisation était illégale, elle n’aurait pas été reconnue par l’Etat. Cette trouvaille n’est vraiment pas la bonne pour compromettre un acquis conquis après un long et âpre combat».

Généreusement récompensé, persifle son accusateur, puisque le ministre de la culture a renfloué la caisse de la Coalition avec la bagatelle de 480 millions de centimes, sans en contrôler l’usage. Ce à quoi Saâri répond : «C’est moi qui reçois les dossiers. Et je peux vous assurer que l’argent envoyé par le ministère a été aussitôt déposé sur un compte bancaire avant d’être reversé sur le compte de la compagnie d’assurance chargée de la couverture. Nous ne sommes que des intermédiaires entre les adhérents et la compagnie. Jamais nous ne voyons la couleur de l’argent». Parlons-en, de cette compagnie!, s’exclame Baghdad. En lui confiant l’argent, sans un appel d’offres préalable, la Coalition n’a fait aucun cas de la loi qui requiert de procéder, dans ce cas, à un appel d’offres. Il y aurait anguille sous roche, subodore-t-il.

Et pour enfoncer le clou, Baghdad agite ce serpent de mer qu’est la carte professionnelle. Celle-ci devrait être prête avant la mise en œuvre des dispositions sur la couverture médicale. Or, elle ne l’est toujours pas. Ce qui fait que les adhérents ne peuvent prouver leur qualité d’artiste. «J’ai sous la main la liste des 700 bénéficiaires et je peux vous certifier que beaucoup d’entre eux ne sont pas des artistes, pendant que des vrais artistes se meurent». Par «vrais artistes», Baghdad entend «ceux qui sont de son bord», réagit Nafali. «Or, pas moins de 74 de ses protégés bénéficient de la couverture médicale. Nous n’excluons personne, quelle que soit sa sensibilité syndicale. De surcroît, nous avons la conscience tranquille, nous ne faisons ni dans le favoritisme ni dans le clientélisme et encore moins dans la fraude.»

Baghdad intente un procès au ministre de la Culture
Pour M. Baghdad, Hassan Nafali n’est qu’un exécutant placé à la tête de la Coalition par le ministre de la culture «pour qu’il serve ses intérêts». Il ne serait pas digne de son «ressentiment». En revanche, Mohamed Achaâri en est l’objet, d’abord «pour avoir divisé le monde artistique en deux: ceux qui ont ses faveurs et ceux auxquels il voue une hostilité inavouable». Ensuite, «parce qu’il est responsable de la gestion catastrophique de la couverture médicale». Un «crime» qui ne saurait rester «impuni», estime Baghdad. Aussi n’a-t-il pas hésité à porter plainte contre lui. La procédure est en cours. Mauvaise affaire à suivre…