Les «Beaux-Arts» de Casablanca en danger

Elle fut à partir des années soixante, et pendant douze ans, le
berceau de la contestation contre l’héritage colonial et du renouveau
de l’art plastique. L’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca a aujourd’hui
plus de cinquante ans et ne joue plus, faute de moyens et en raison des conceptions
bureaucratiques qui ont longtemps prévalu, le rôle de laboratoire
pour la recherche plastique.

En1969, c’est un événement décisif qui s’est déroulé sur la scène artistique marocaine. Cette année-là, à Marrakech, se sont tenues deux expositions, à quelque distance l’une de l’autre. D’un côté, le rituel Salon du Printemps de Marrakech, aux relents coloniaux et à l’aspect de fourre-tout, exhibant indistinctement vieux fusils comme Tayeb Lahlou, et jeunes talents tels Miloud, Miloudi, Kacimi ou Fatima Hassan. A l’opposé, sur la place Jamaâ El-Fna, s’étalait une peinture avant-gardiste, toute en puissance, sobriété et originalité. Elle était le fait d’une poignée de rebelles – Atallah, Belkahia, Chebaa, Hafid, Hamidi, Melehi – résolus à décaper le vernis de l’art néo-colonial, alors prégnant. La contre-exposition protestataire dura quinze jours, pendant lesquels elle s’est fondue dans le paysage.
On y perçut, à tort, l’acte de naissance de l’art contemporain marocain. On avait commencé en réalité à en voir les premières manifestations plusieurs années auparavant, mais il était dilué dans le paysagisme folklorique, la fantasmagorie orientaliste et le «naïvisme» exotique. Autant de registres alors exaltés par le service des Beaux-Arts, pour des raisons marchandes.
Et ce fut en rupture avec la politique orchestrée par le Service des Beaux-Arts que se développa un mouvement artistique, Pro-Arte, fomentant des actions radicales, dont les plus symboliques furent assurément une exposition de tendance, mitonnée en 1965, avec force ingrédients contestataires, au nez et à la barbe des missions culturelles étrangères, ensuite, la contre-exposition de Jamaâ El-Fna. Les têtes de pont du mouvement étaient Belkahia, Chebaâ et Melehi. Trois peintres aux parcours et aux styles distincts, qui avaient en commun d’officier à l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca.

Belkahia, Chebaâ, Melehi, porte- drapeaux de la contestation

L’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca, une longue histoire. Tissée d’euphories évanescentes, de brisures pathétiques et de constante détresse. Les zébrures, les rides et les lézardes qu’arbore vaillamment la demeure, aussi coloniale qu’avenante où elle élut domicile en septembre 1950, sont les marques émouvantes de cette histoire mouvementée. Destinée originellement à affiner le talent naissant d’adolescents voués à l’art, l’Ecole des Beaux-Arts faillit délibérément à sa mission, aiguillant ses ouailles sur la voie de l’orientalisme. Du coup, les lauréats devinrent, souvent à leur pinceau défendant, les lointains successeurs de ces artistes métropolitains attirés par le général Lyautey, alors Résident général, à seule fin de tricoter des images du Maroc susceptibles, de par leur force de séduction, d’appâter les candidats colons réticents. L’orientalisme a été l’alpha et l’omega de l’enseignement dispensé à l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca, pendant douze ans. Tout le reste était considéré comme vaine littérature.
«Quand j’ai été nommé à la tête de l’Ecole, celle-ci ressemblait à un désert. Il n’y avait ni repères ni planification pédagogique», raconte Farid Belkahia. Au moment de sa nomination, en 1962, le pays avait depuis longtemps brisé ses fers, mais la vision coloniale de l’art persistait, avec la bénédiction du Service des Beaux-Arts, qui en suivait l’obédience. Il fallait y mettre le holà. Belkahia s’y employa rageusement.
A l’Ecole des Beaux-Arts, un tapis rural remplaça les copies de plâtres antiques, une section de calligraphie arabe fut ouverte. Gestes significatifs qui donnèrent des boutons aux esprits académiques obtus et bourgeois. Et quand le nouveau directeur voulut ébranler les fondements pédagogiques de l’institution dont il avait la charge, il mesura l’ampleur de la tâche. Il appela alors Chebaa et Melehi à la rescousse. D’autres artistes de renom suivirent leur exemple, des écrivains, comme Tahar Ben Jelloun, Abdellatif Laâbi et Mostafa Nissabouri. Le front commun contre l’orientalisme, l’académisme et le provincialisme était constitué. Il avait déjà sa base, l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca, il eut, en 1966, sa tribune, la revue Souffles. L’école servait à la fois de laboratoire expérimental pour le renouvellement de la pédagogie de l’art et de lance-missiles contre le très sclérosé Service des Beaux-Arts.

1962-1974, douze années glorieuses, porteuses de souffle pour l’Ecole des Beaux-arts

Ce fut l’époque glorieuse de l’Ecole des Beaux-Arts. Elle dura ce que durent les roses. Douze années, fertiles en pratiques pédagogiques concluantes, généreuses en éclosion de talents : Malika Agueznay, Houssein Miloudi, Abdelkrim Ghattas, Hamid Abbassi, Brahim Saddok, Azouzi, Hariri, Rahoule, et tant d’autres. Mais cette effervescence salutaire n’était visiblement pas du goût des zélateurs de la municipalité, sous la tutelle de laquelle se plaçait l’Ecole des Beaux-Arts. Ils s’efforcèrent, d’emblée, de mettre les «trublions» à leur botte. N’y parvenant pas, ils leur coupèrent pratiquement les vivres, réduisant le budget de l’école à la portion congrue : 960 DH (véridique!). «Nous utilisions nos propres moyens, nous allions jusqu’à fabriquer nos couleurs nous-mêmes, nous avions tous la foi et la volonté de créer une synergie» , témoigne Farid Belkahia. Tant va la cruche à l’eau qu’elle se casse : les plus beaux fleurons de l’école finirent par quitter le navire. Belkahia, esseulé, rendit à son tour son tablier. Fin d’une époque.
Hamid Alaoui prit le témoin. Il voulait faire fructifier le legs. Il ne parvint pas même à le perpétuer tant les sbires sourcilleux de l’Administration étaient aux aguets. A cette époque (1974-1978), tout écart par rapport aux normes établies prêtait à suspicion. L’Ecole des Beaux-Arts abdiqua son rôle d’éclaireur. Forcée, elle se départit de sa mission de réflexion sur l’art et de cadre de référence, pour ne former plus qu’un lieu d’enseignement plastique. Hamid Alaoui en prit congé. Il passa la main aux fonctionnaires de la municipalité qui se succédèrent aux commandes de l’Ecole, avec des effets désastreux. La critique d’art Toni Maraini se plaignait, en 1983 : «L’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca ne joue plus aucun rôle prépondérant car une école, pour jouer un rôle, doit être quelque chose de plus qu’un bâtiment, avec des élèves et des professeurs. Elle a joué son rôle au moment où il y avait aussi un ensemble d’artistes et d’idées unis dans la pratique, la réflexion et l’action». Si ce n’était que ça ! Encore plus déplorable fut la régression pédagogique de l’Ecole des Beaux-Arts vers un passé qu’on croyait à jamais révolu. Le souffle de renouveau apporté par Belkahia et ses compagnons d’armes fut éteint, les pratiques didactiques élaborées naguère devinrent pestiférées, une nouvelle vie fut redonnée à l’académisme, au paysagisme et au néo-orientalisme. L’Ecole des Beaux-Arts y perdit son prestige. Un silence de mort l’entoura désormais.
Onze ans après, on décida de redorer le blason de l’institution décrépite en l’associant à la Faculté des lettres de Ben M’sik. Un coup d’épée dans l’eau. Malgré cette impulsion, l’Ecole des Beaux-Arts ne remonta pas la pente. Divorce après cinq ans de liaison peu sentimentale. Il importait de remettre l’école sur les rails. Pour cela, il convenait de dénicher l’homme idéal. Ce fut Abderrahim Jabrani. Cet illustre photographe possédait des atouts majeurs: il avait l’étoffe d’un chef, il possédait le sens de l’écoute et, de surcroît, il maîtrisait les coins et les recoins de la maison pour y avoir enseigné pendant cinq ans. Dès sa désignation par la commune urbaine, Jabrani revêtit son bleu de chauffe pour faire le ménage dans tous les sens du terme. Nourrissant l’ambition de faire recouvrer à l’Ecole des Beaux-Arts son lustre fugitif d’antan, il ajouta aux disciplines traditionnelles la familiarisation avec les nouvelles technologies, se fit un devoir de multiplier les échanges avec des écoles européennes et majora le cursus d’une année, pendant laquelle les élèves élaboreront une monographie de fin d’études.
Cependant, ces bonnes intentions achoppent sur une embûche de taille: le budget, nerf de la guerre. Pour l’heure, Abderrahim Jabrani est un tantinet désarmé. Non seulement le budget alloué par la commune urbaine est chichiteux, mais il n’est pas flexible. «Si la somme reçue pour l’acquisition d’argile excède mes besoins, je ne puis convertir l’excédent pour l’achat de choses dont j’ai vivement besoin». En outre, les rubriques sont immuables. «On ne peut acheter que du matériel classique : peinture, papier, gouache, argile. Quand un étudiant me demande du plexiglas, de la résine ou un transistor, pour les besoins d’une installation, je suis incapable de les lui fournir». Pis, les enseignants, dont la plupart touchent 1200 DH mensuels, sont payés au lance-pierre. Depuis quatre mois, ils n’ont pas perçu leurs dérisoires émoluments. Et c’est la grogne dans leurs rangs. Nombreux sont ceux qui menacent de démissionner. Ce serait un coup fatal porté à cette école en mal de réhabilitation. Car les enseignants de la trempe de Rahoule, de Ghattas et d’autres peintres majeurs, ne courent pas les rues.
Des solutions doivent être trouvées pour permettre à cette institution de poursuivre sa contribution à la vie artistique du Maroc. La force d’un pays, faut-il le répéter, ne se mesure pas seulement à l’importance de son PIB, mais aussi à la place qu’occupent, dans sa société, ses penseurs, ses éducateurs et ses artistes