L’église russe de Casablanca, ce lieu de culte qu’on veut transformer en plateaux de bureaux

La diaspora russe du Maroc tremble pour son église casablancaise, menacée de démolition après une vente que la communauté qualifie de frauduleuse, documents à  l’appui. A l’origine de la transaction, un prêtre révoqué en 2001.

«Démolir l’église revient à fouler aux pieds un symbole fort, celui de la tolérance et du respect des religions», gronde Pauline de Mazières, catastrophée : «Je ne peux m’empêcher de penser aux Coptes d’Égypte, dont les monuments font sans cesse l’objet de profanations. Je prie pour que rien de tel n’arrive aux minorités religieuses du Maroc», frémit la biographe et membre de la petite diaspora russe établie au Maroc depuis les années 1950. «J’ai écrit quatre petits récits pour raconter l’histoire de ma communauté, tambourine Mme de Mazières. Après la Seconde Guerre mondiale, un millier de Russes orthodoxes sont arrivés au Maroc. Notre association compte six cent membres».
Ce lundi 4 juin à 17 h, des dizaines d’entre eux se sont donné rendez-vous devant l’édifice menacé de démolition : l’église orthodoxe dite de la Dormition, une belle et paisible bâtisse blanche coiffée de bulbes bleus et noyée, depuis 1948, dans les arbres majestueux de la rue de Blida, à l’angle des boulevards Zerktouni et Abdelmoumen à Casablanca. Sur les pancartes brandies par le bouclier humain enlaçant l’église, on peut lire que le Maroc est «une terre multiculturelle», que «la communauté russe fait partie de la diversité culturelle du Maroc» ou encore que «ce patrimoine est aussi le vôtre».

Un lieu féérique et étrange en plein cœur de Casablanca

A ce sit-in s’ajoutent les récriminations qui pleuvent sur la page Facebook dédiée à l’église mais qui arrivent surtout par la poste : «L’église de la rue de Blida, qui a été construite grâce aux efforts désintéressés de nos parents et de la communauté russe de Casablanca et du Maroc entier et dont les icônes et l’iconostase ont été peints par ma mère née princesse Ouroussoff il y a soixante ans, a été pendant des années le centre religieux de la communauté. C’est là qu’ont été célébrés les obsèques de mon père, le colonel Alexandre Podtchertkoff ainsi que ceux d’autres éminents représentants de la Russie Impériale comme l’Amiral Roussine ou le professeur Alexinsky», se remémore amèrement Barbara Podtchertkoff-Ouroussoff, qui a vécu à Casablanca de 1931 à 1956 avant de s’établir à Paris. «C’est mon père, le révérend Mitrophan Znosko, qui a construit cette église», affirme Anna M. Shohov dans une lettre arrivée de New York. «Or, M. Semenoff n’a jamais pris la peine de me contacter avant de conclure cette vente illégale qui va conduire à la démolition de ce monument historique, qui était un paradis paisible, un lieu de réconfort et d’espoir pour tous les Russes qui sont arrivés au Maroc après la guerre», soupire la dame avant d’asséner : «Toute entreprise visant à faire autre chose que de restaurer et préserver l’église est une tragédie sans nom».

Mais qu’est-il arrivé, au juste ? Et qui est ce Nicolas Semenoff que toute la communauté russe de Casablanca abhorre ? «C’est l’ancien prêtre français de l’église, affirme Pauline de Mazières. Mais il n’est plus prêtre depuis des lustres, il a été défroqué en 2001 par le tribunal spirituel de l’Église orthodoxe russe. Et pourtant, il a osé vendre la bâtisse à une commerçante marocaine qui, maintenant, veut la détruire pour en faire un projet immobilier». Comment une telle chose a-t-elle pu arriver ? «Semenoff a modifié en catimini les statuts de l’association qui chapeaute l’église : la Communauté et église orthodoxe russe au Maroc». Il y a alors inclus deux personnes totalement étrangères à la communauté, avec qui il a modifié les termes du bail, de façon à louer une bâtisse à vocation strictement religieuse, déplore Mme de Mazières, qui a rallié à sa cause l’association Casamémoire et qui attend à présent la décision du tribunal. «J’espère qu’il statuera sur l’illégalité de la vente et empêchera le massacre. Le plus vite possible car si la procédure traîne, la commerçante qui a acheté illégalement l’église pourrait anéantir, pour construire ses bureaux, un bijou patrimonial, un lieu de culte et un symbole très fort pour toute une communauté».