Le XIIIe Salon du livre attend un million de visiteurs

Les préparatifs du XIIIe Salon international de l’édition et du livre, qui se déroulera du 9 au 18 février à  Casablanca, vont bon train. La guerre déclarée au ministre de la culture par les islamistes qui refusent de respecter le cahier des charges du SIEL aura du mal à  ternir une manifestation dont les nombreuses rencontres et débats seront animées par des intervenants prestigieux du Maroc et d’ailleurs.

ll est à  craindre que la treizième édition du Salon international de l’édition et du livre ne soit pas aussi sereine que le souhaiteraient ses organisateurs. S’y joueront probablement les prolongations du bras de fer entre Mohamed Achâari et les islamistes. Ceux-ci sont sur le pied de guerre depuis que le ministre de la culture a proclamé haut et fort sa ferme résolution à  bouter hors du Salon toute maison d’édition contrevenant aux lois qui le régissent. Pas moins de cinquante d’entre elles présentent un vice rédhibitoire et sont interdites de séjour. Il n’en fallait pas plus pour que le PJD, par l’entremise de son porte-voix, Attajdid, dégaine pour attaquer Mohamed Achâari à  fleurets non mouchetés. Car il se trouve que les éditeurs bannis sont spécialisés dans le livre religieux.

Cinquante éditeurs éconduits pour non respect du règlement
Histoire d’éclabousser le ministre, ses détracteurs ne lésinent pas sur les coups bas. «Mécréant», «apostat», «traà®tre à  l’islam», «censeur du Coran» sont autant de perfidies attribuées charitablement à  Mohamed Achâari. Lequel s’en défend, bien entendu. A l’accusation qui lui est portée de vouloir «laà¯ciser le Salon», il répond qu’il s’agit là  d’un «tissu de mensonges» puisque les maisons à  vocation religieuse seront présentes en force lors du XIIIe SIEL. Celles retenues appliquent strictement le règlement. Elles n’exposent que les nouveautés et les titres qui ont moins de cinq ans d’âge. D’autre part, elles ne répandent pas une littérature sectaire, fanatique et haineuse, suivant en cela l’interdiction formelle d’«exposer des documents pouvant porter atteinte aux bonnes mÅ“urs, à  la moralité publique, aux institutions nationales et aux convictions religieuses».

Malgré la puissance persuasive de cet argumentaire, le PJD continue de poser des banderilles sur le dos du ministre. Quand ce dernier rejette la candidature d’un éditeur saoudien pour n’avoir, à  maintes reprises, fait aucun cas du réglement du SIEL,
Attajdid y voit l’occasion rêvée de lui porter l’estoc. Par son acte, le ministre non seulement confirmerait son hostilité au livre religieux mais, encore plus grave, provoquerait fatalement «une crise diplomatique entre le Maroc et l’Arabie Saoudite». Ce qui s’appelle jouer les boutefeux. Mais l’incendie ne prendra pas. Alerté, le Bureau culturel saoudien, installé à  Rabat, s’empresse de mettre les choses au clair. Dans un communiqué, il signifie son approbation de la décision de Mohamed Achâari de ne pas accueillir au SIEL la maison d’édition contrevenante. Ensuite, il précise : «Les relations entre deux royaumes frères vont au-delà  des horizons dudit journal». Et pan sur le bec du canard !

Pendant plus d’une décennie, le SIEL a pris l’aspect d’une vaste braderie
Pour autant, le PJD ne s’estime pas vaincu. Tant que Mohamed Achâari n’ouvre pas les portes du SIEL à  tous les éditeurs de son obédience, il fera feu de tout bois. De son côté, le ministre, convaincu de son bon droit, ne plie pas. Parviendra-t-il à  débarrasser le Salon de l’engeance qui, en guise de nourritures spirituelles, abreuve le citoyen d’idéologie vénéneuse ? Le doute est permis, si l’on prend en compte les éditions précédentes ? «Ces gens-là  sont des sangsues. On a beau s’en protéger, on ne peut s’en défaire. Vous les chassez par la porte, ils reviennent par la fenêtre. C’est désespérant !», regrette un responsable au ministère de la Culture. Voilà  qui nous promet une triste foire d’empoigne pendant le XIIIe SIEL.
La vie du SIEL est un long fleuve intranquille. Créé en 1987, il fit illusion pendant ses premières prestations. Ensuite, sans crier gare, il dévia de son chemin lumineux pour s’engouffrer dans les ténèbres. Il faut dire que les loups étaient entrés dans la bergerie. La fête du livre se transforma en un spectacle affligeant, dégoûtant ainsi visiteurs et éditeurs, dont certains pliaient bagages sans demander leur reste. Ici s’étalaient des ouvrages obsolètes proposés à  vil prix. Là  des livres sur le patrimoine, mal attifés, racolaient le chaland. Plus loin, des individus portant la tenue afghane alternaient prêches et boniments. Leurs stands étaient les plus courus car ils renfermaient une littérature «liturgique» à  des prix qui ne couvraient pas même le coût du papier. Bref, la manifestation censée valoriser le plaisir de lire, susciter une saine curiosité pour le livre et donner le goût de la lecture, prit la forme d’une gigantesque braderie.

615 exposants contre 559 en 2006
Effet néfaste : des maisons d’édition prestigieuses décidèrent de ne pas rempiler. Du coup, le SIEL vacilla. Les visiteurs le fuyaient. Accusant le coup, Mohamed Achâari se fit un devoir de le sortir de l’ornière dans laquelle il s’enfonçait. «J’ai mis l’accent sur l’obligation de présenter des nouveautés et sur les limitations des quantités à  exposer parce que le Salon doit être un outil de développement de la profession et non pas un moyen de destruction de la profession», nous assurait Rachid Jebbouj, commissaire général du SIEL à  la veille de la VIIIe édition. Cette prescription fut doublée d’une autre : refus d’admission de toute littérature appelant à  la haine. Dès lors, le SIEL s’éclaircit, sans toutefois se désencombrer de tous ses nuages. Les bradeurs continuèrent à  s’y infiltrer, les fauteurs de troubles trompaient toujours la vigilance des gardiens du temple et les fanatiques continuaient à  y célébrer des messes basses, au nez et à  la barbe de ceux-là . Mais dans une moindre proportion. Malgré ces désagréments, le SIEL recouvrait peu à  peu son lustre des premiers temps. Les visiteurs y affluaient en masse.

507 301 pour la Xe édition, 700 000 en 2005, 750 000 en 2006, et les organisateurs tablent, sans excès d’optimisme, sur un million de visiteurs cette année.
Il convient d’avouer qu’il est difficile de faire la moue devant les séductions du XIIIe SIEL. Quelque 615 exposants (559 en 2006) ; 59 pays participants, dont 14 arabes (Tunisie, Mauritanie, Algérie, Libye, Egypte, Jordanie, Liban, Syrie, Emirats arabes Unis, Koweà¯t, Arabie Saoudite, Sultanat d’Oman, Irak en plus du Maroc) ; une centaine de rencontres, débats et conférences ; un plateau copieux et prestigieux d’intervenants (Mohamed Tozy, Patrice Roegiers, Antoine Sfeir, Gisèle Halimi, Abdellah Laroui, Adonis, Frédéric Mitterrand, Mohamed Berrada, François Weyergans, Rachid Benzine, Malek Chebel, Zakya Daoud, Abdelfattah Kilito, Zaghloul Morsy, Mahmoud Darwich, Yann Queffelec, Mohamed Arkoun, Christine Angot, Leila Chahid, Abdeslam Cheddadi… pour ne citer que les plus connus.

Pour sûr, les éditions marocaines seront présentes en force. Ce sera l’occasion pour le visiteur d’en tâter le pouls. Manifestement, elles se portent comme un charme, en dépit de l’absence cruelle de lectorat. Un tour chez Marsam s’impose. On y cueillera quelques fruits nourrissants, tels que Humanisme et islam, combats et propositions, de Mohamed Arkoun, D’un regard, l’autre, de Farid Zahi ou des ouvrages de sa collection «Côté Maroc». Eddif ne viendra pas sans viatique. A ce propos, son Maigrir avec appétit, de Salma Tazi, est une curiosité à  assouvir ; son Dix-sept regards sur le Maroc, signé Natacha Potier, est passionnant, et le reste, une brochette de beaux-livres, est à  l’avenant. La Croisée des chemins persiste et signe dans son choix du beau-livre, comme en témoigne le très écologique Cèdre de l’Atlas, mémoire du temps. Du même éditeur, André Malraux, quête d’un idéal humain et de valeurs transcendantes, d’Anissa Benzakour Chami, dans lequel les universitaires trouveront bien du plaisir et beaucoup de substance. Le Fennec, avec de maigres moyens, poursuit son aventure éditoriale. On s’évadera volontiers sur les ailes des Chroniques de Chine de Leà¯la Ghandi, comme on prendra un bol d’air frais en lisant Echo Larmitaj, un chantier à  Casablanca, de Martin Derain.

Tant et tant de réjouissances spirituelles sont promises par le XIIIe SIEL. Pourvu que la saveur n’en soit pas gâchée par les ennemis de la vie.