Le Théâtre Nomade donne vie aux anciens abattoirs

La Fabrique culturelle des anciens abattoirs de Casablanca accueille, depuis plus d’un an et demi, le Théâtre Nomade. Une institution dont l’activité touche des milliers de bénéficiaires et dont le potentiel n’est pas encore totalement exprimé.

Une curieuse activité est détectée aux anciens Abattoirs de Casablanca. Depuis que le Théâtre Nomade y a déposé les malles en 2014, les lieux abandonnés servent chaque jour à l’abattage public de l’inculture, toute arme permise : théâtre, cirque, musique, lecture… Dans chaque espace, des répétitions et des chantiers sont supervisés avec maestria par Mohamed Hassouni, directeur du Théâtre Nomade. Aussi, il n’est pas étonnant de croiser le réalisateur Hassan Benjelloun et son caméraman, en flagrant délit de curiosité, interviewant les uns, filmant les autres en train de s’adonner à de folles acrobaties ou à des performances vocales…

L’année dernière, le Théâtre Nomade a pu toucher plus de 5000 personnes grâce à ses différents ateliers créatifs hebdomadaires et plus de seize grands événements. Sans parler des spectacles itinérants dont les bénéficiaires se comptent en centaines de milliers. Sofiane Benkhassala, chargé de la communication de la compagnie, nous apprend que «nos activités concernent tout le monde, de 8 à 84 ans. Mais pour l’instant, il s’agit surtout d’enfants entre 8 et 14 ans. Nous recevons également un nombre de jeunes adultes jusqu’à 20 ans».

L’utile à l’agréable

Dans un quartier mythique tel que Hay Mahammadi, qui a enfanté un grand nombre d’artistes, l’absence de maisons de jeunes et de lieux d’éveil artistique, relève du sacrilège. Aussi, l’avènement du Théâtre Nomade, avec son activité étalée sur l’année, représente cet abreuvoir qui vient étancher la soif de la jeunesse du quartier.Le-Theatre-Nomade-2

Les plus jeunes d’entre eux vont automatiquement au cirque. «Souplesse aidant, les enfants adorent les acrobaties. Et vous seriez étonnés de découvrir le nombre de fillettes qui s’intéressent à tout ce qui est aérien : tissu, cerceau, trapèze… L’année dernière, un spectacle de fin d’année a été donné devant les parents. Ils étaient abasourdis de voir leurs filles “voler dans le ciel“», nous raconte Sofiane Benkhassala.

Le nerf de la guerre

Vu la grande affluence des jeunes, les ateliers de musique sont dispensés sur inscription. Et c’est un enseignement de solfège, de chant et de bases de musique, digne d’un vrai conservatoire, mais en plus ludique… moins contractuel.

Et comme le théâtre est sa vocation première, le Théâtre Nomade initie les jeunes au théâtre, comme aux percussions, à la fabrication de costumes, de masques et de marionnettes. Ces activités sont dispensées aussi bien en ateliers éducatifs, qu’en formations professionnelles. C’est là même qu’ont été formés plusieurs membres du Théâtre Nomade, dont Noreddine, un virtuose des masques et marionnettes et qui excelle en percussions… tout en étant sourd-muet. Ou encore Khalid l’acrobate qui, comme une dizaine d’autres, se produit aujourd’hui en Allemagne. Côté livres, le Théâtre Nomade dispose d’un bibliobus. Mais les enfants sont davantage attirés par les espaces de jeu et d’activité physique. Qui peut leur en vouloir ? «Nous avons alors trouvé une idée qui marche plutôt bien. Nous remplissons de livres un triporteur qui va s’arrêter devant les écoles. Au début, on a attiré une dizaine d’élèves et perdu dix livres… Ensuite, nous avons eu vingt élèves et à peine cinq livres de perdus. Puis, trente élèves et tous les livres rendus. Grâce aux contes, aux lectures et aux différentes animations, même les mères de nos jeunes amis ont été conquises», se remémore Sofiane…

Le-Theatre-Nomade3

Dans le bureau administratif, aménagé dans l’une des salles salubres des anciens abattoirs, un débat est lancé autour de la gratuité des ateliers et de la billetterie toujours interdite aux abattoirs. Ce qui pose une question cruciale : «Comment nous vivons? Par la vente ponctuelle de spectacles à des organismes intéressés. Nous avons sept à huit créations par an qui tournent dans pratiquement toutes les villes. La toute dernière, intitulée l’Os, sera présentée le 18 novembre», précise M. Benkhassala. Mais pas seulement. Car le Théâtre Nomade, c’est tout de même vingt-cinq salariés, dont vingt permanents déclarés, presque tous résidant dans les caravanes installées au fond des abattoirs. «Nous comptons sur le soutien de la fondation suisse Drosos qui subventionne le fonctionnement et l’investissement, mais que pour les deux années à venir», nous dira la responsable administrative de la compagnie. Entre-temps, Mohamed Hassouni travaille d’arrache-pied à convaincre les différents organismes à même de soutenir cette magnifique aventure. Sans quoi, le Théâtre Nomade et les enfants inscrits aux différents ateliers vont devoir faire leurs adieux. «Nous avons de très bons rapports avec la section culturelle de la Ville de Casablanca, qui veut que nous restions aux abattoirs. Mais qui ne dispose pas de moyens pour nous financer», explique Mohamed Hassouni.

La réflexion actuelle de l’administration porte sur la vente d’ateliers et de spectacles aux écoles et aux fondations culturelles. Le Théâtre Nomade tente également d’interpeller la responsabilité sociétale des grandes entreprises. D’autant plus que ses parades s’adaptent à toutes les communautés et à toutes les régions du Royaume. Entre-temps, de belles choses se passent chaque semaine dans ces lieux laissés à l’abandon qui reprennent vie un peu plus chaque jour.

Le-Theatre-Nomade4