Le théà¢tre va mal faute de dramaturges

Né en 1923, le théà¢tre marocain a présenté des visages divers : épopées et légendes du début, servies par des hommes formés sur le tas, théà¢tre amateur aux préoccupations politiques et sociales, pièces prometteuses des jeunes pousses de l’Institut supérieur des arts dramatiques à  l’époque de Achà¢ari… Aujourd’hui, c’est le creux de la vague, notamment faute de textes. Etat des lieux.

Curieux spectacle. En cette soirée estivale, sur les marches de l’escalier conduisant au Théâtre municipal d’El-Jadida, des dizaines de personnes prennent le frais tout en devisant joyeusement. Pendant ce temps, une poignée de vaillants spectateurs, inconfortablement installés dans la salle, s’efforcent de ne pas s’endormir pendant le déroulement d’une pièce soporifique, dont, charité oblige, nous tairons le titre. «Ceux qui sont restés dehors n’ont pas eu tort, s’emporte un théâtrophile invétéré, vu le piètre spectacle offert. Je pense que, même à ses pires moments, notre théâtre n’a jamais été aussi ridicule qu’il l’est aujourd’hui». Comment pourrait-on en disconvenir? Le théâtre marocain, en dépit des apparences, se trouve au creux de la vague. Sortira-t-il la tête de l’eau un jour, comme il l’a fait à maintes reprises dans le passé ?

L’histoire du théâtre marocain est semée de remous et de ruptures
La longue histoire du théâtre marocain (il est né en 1923) n’est pas un long fleuve tranquille. Elle est semée de remous et de ruptures. A ses débuts, notre théâtre, servi par des hommes qui avaient appris le métier sur le tas, avait jeté son dévolu sur les épopées et les légendes. Le public en redemandait. Quand il s’avisa de changer son fusil dépaule, il perdit tout crédit. Ce fut sa première crise de croissance. La fameuse troupe de Maâmora, dans laquelle s’illustrait Abdessamad Kanfaoui, Tayeb Seddiki et Mohamed Taïeb El Alj, en fit les frais. Elle se défit. Illusions perdues.

Dans le vide sidéral s’engouffra le théâtre amateur, émanation du ministère de la jeunesse et des sports. D’emblée, il imposa son talent dans des spectacles à l’image des Grenouilles noires de Mohamed Chahramane. Se démarquant résolument du théâtre des années cinquante et soixante, et de son exaltation de l’individu, le nouveau théâtre forgea un langage original centré sur le groupe. Le critique Abderrahmane Benzidane fit l’éloge de «ces grenouilles noires qui se présentent comme un groupe compact face aux agressions extérieures et pour la libération et la purification de l’eau du ruisseau où elles vivent».

Pas d’arsenal juridique à l’époque ni aucun dispositif pour réguler la profession
Bien qu’enveloppé dans des métaphores essentiellement animalières (Les Grenouilles noires, les Tortues, le Rhinocéros…), le discours du théâtre amateur, implicitement, fustigeait le régime politique de l’époque. Ce dernier lui fit payer cette audace en le tuant dans les règles de l’art. Du coup, le paysage théâtral se transforma en une morne plaine. Mais de vieux briscards veillaient. Ils avaient pour nom Tayeb Seddiki, Mohamed Taïeb El Alj, Nabil Lahlou. Ils se firent un devoir d’extraire le théâtre de sa torpeur. Dans les eaux vives du théâtre universel, ils puisaient leur inspiration. Bertold Brecht, Harold Pinter, Peter Weiss, Jean Genet, Luigi Pirandello, August Steindberg, Samuel Beckett, entre autres dramaturges, consituaient leurs sources. Ce fut aussi l’ère des adaptations. A lui seul, El Alj, gourou inconditionnel de Molière, en réalisa une centaine. Avec bonheur. Le public reprit le chemin des planches.

Tout aurait pu aller pour le mieux dans le meilleur des théâtres possibles si la profession avait disposé des ressources adéquates. Or, ce n’était pas le cas. Le texte sur l’aide à la création, préparé par le ministre de la culture, Mohamed Benaïssa, puis déposé par son successeur, Allal Sinaceur, se languissait dans les tiroirs du Secrétariat général du gouvernement. L’homme de théâtre Abdelouahed Ouzri s’en plaignait : «Autant le ministère trouve l’argent pour financer des opérations ponctuelles généralement coûteuses, autant il semble subitement manquer de moyens quand il s’agit de promouvoir l’activité continue de la création théâtrale au Maroc».

En 1998, Mohamed Achâari crée un fonds de soutien à la production théâtrale
Le secteur pâtissait aussi d’une lamentable gabegie. Désorganisation, chaos, désordre étaient les termes employés pour qualifier la situation du théâtre marocain. Pas d’arsenal juridique, aucun dispositif régulant la profession. Les indélicats tiraient profit de ce vide sidérant, les plus scrupuleux finirent par tirer leur révérence.

Le Syndicat national des professionnels, créé en 1992, tenta de mettre de l’ordre dans cette maison branlante. En vain. Jusqu’à ce que le ministère de tutelle, entre autres mesures, crée un fonds de soutien à la production et à la diffusion du théâtre. Ce dont se réjouit Jamal Eddine Dkhissi, ancien directeur du Théâtre national Mohammed V : «Avec la nomination de M. Achâari, le théâtre s’est mis à prendre meilleure allure. Avant 1998, le Maroc ne produisait pas plus de trois pièces théâtrales par an, grâce à trois compagnies dont la régularité n’était pas la qualité première. En instaurant un fonds de soutien à la production et à la diffusion du théâtre, le ministre a permis l’éclosion d’un nombre appréciable de troupes, qui créent entre 35 et 40 spectacles par an».

Appuyé financièrement et dûment réglementé, le théâtre pouvait prendre son essor. On en eut l’assurance lors de la première édition du Festival de Meknès. An 2000 : un cru somptueux. On s’extasia devant le savoir-faire insolent des tendres pousses engendrées par l’Institut supérieur des arts dramatiques et cinématographiques (Isadac). Grâce à leur fraîcheur inventive, croyait-on, notre théâtre vermoulu allait prendre des couleurs radieuses. La suite, malheureusement, fut un chemin d’épines. Preuve par la prestation de la 3e édition. Sur les vingt pièces soutenues par le ministère, seules cinq trouvèrent grâce aux yeux du comité de sélection du festival. «Nous avons été très indulgents, pour ne pas dire complaisants. Car aucune comédie ne méritait d’être retenue pour le festival», certifiait alors un membre du comité. Le jury lui donna raison, en réservant cinq prix, dont celui de la meilleure œuvre.

Seddiki parle d’«objets théâtraux non identifiés» (OTNI)
La leçon de Meknès, vitrine de notre production théâtrale, est qu’après avoir fait illusion, notre théâtre, qu’on espérait guéri de tous ses maux, a renoué avec ses mauvais penchants. D’où ce regard sévère porté par l’indépassable Tayeb Seddiki, du haut de sa tour d’ivoire : «Beaucoup de personnes qui se targuent de faire du théâtre feraient mieux de s’en éloigner. Elles n’ont ni les moyens intellectuels ni le savoir-faire adéquats. Ce sont souvent des ignares dont les prestations contribuent au décervèlement des spectateurs. On en a constamment la preuve avec ces spectacles fades, insipides, scandaleux, que j’appellerais des OTNI (objectifs théâtraux non identifiés). Mais inutile de leur jeter la pierre, ils donnent ce qu’ils ont dans le ventre, c’est-à-dire pas grand-chose».

Comédiens brillants, metteurs en scène accomplis, mais dramaturges indignes
Du coup, c’est le ministère qui se trouve épinglé par les mécontents. «La commission d’aide veut satisfaire tout le monde. C’est le reproche qu’on peut lui faire. Quand un travail laisse à désirer, il faut l’éliminer, sinon on porte préjudice à la qualité de notre théâtre», s’indigne le metteur en scène Abdelilah Ajil. Beaucoup abondent dans ce sens. Le ministère fait la sourde oreille. Mais où est passé Tayeb Seddiki ?, s’interroge-t-on. Le vieux lion préfère rugir dans son antre plutôt que de se remettre en selle. Toutes les hirondelles qui faisaient notre printemps théâtral se sont évanouies, pour ne pas se compromettre avec la médiocrité rampante. Résultat : les spectateurs tournent le dos aux salles de théâtre, comme à El Jadida où les marches ne conduisent plus au théâtre mais servent de sièges.

Pourtant, le Maroc ne manque ni de comédiens brillants ni de metteurs en scène accomplis. Les premiers sont légion. Samia Akariou, Amal Ayouch, Touria Alaoui, Bouchra Ahriech, Rachida Saber, Rachid El Ouali, Abdessamad Miftah Al Khaïr, Abdellatif Lembarki, pour ne citer que les plus jeunes, ont fait leurs preuves. Les seconds ne manquent pas non plus, avec des révélations fulgurantes tels Bousselham Daïf ou Nawfal Berraoui. Mais sans un texte élaboré, digeste, passionnant, la sauce manque de son ingrédient essentiel. Or, les dramaturges dignes de ce nom ne se bousculent pas dans les coulisses. Pour un Abdelkrim Berrechid, un Youssef Fadel ou un Mohamed Bahjaji, écrivains de théâtre superbes et généreux, combien d’écrivaillons vains et brouillons ! Notre théâtre, comme notre cinéma d’ailleurs, souffre de sérieux problèmes textuels. Y a-t-il un docteur dans la salle ?