Le théà¢tre Mogador ouvrira ses portes en 2007

Le théà¢tre Mogador, projet de Tayeb Saddiki, ouvrira ses portes en 2007. Avec, sur un
terrain
de 3 000 m2, un théà¢tre de 400 places, un théà¢tre en
plein air de 400 places également, pour
les enfants, un café-théà¢tre, une salle d’exposition
et un musée du théà¢tre.
Le projet a reçu l’aide du ministère de la Culture et de
nombreux mécènes.
Le théà¢tre Mogador sera dirigé par le dramaturge. Détails.

«S ans entrer dans le détail, et pour sauter à  pieds joints dans l’essentiel, il est question de bâtir, dans le matériau vif de la création, un instrument de travail quotidien, ancré dans le présent de la cité et ouvert à  tous les chemins de la gestion artistique. Un théâtre d’art qui soit tout pétri de qualité et nourri de générosité populaire. Un projet culturel conçu pour donner vie à  la vie et pour honorer les multiples facettes de l’honneur de la créativité». C’est Tayeb Saddiki, homme de théâtre depuis un demi-siècle, auteur, metteur en scène, comédien et peintre-calligraphe, qui parle ainsi de son «futur-né» encore en gestation: le théâtre Mogador. Ce sera le premier théâtre privé marocain, en construction sur le boulevard Gandhi en lieu et place du chapiteau du même nom.
Pourquoi ce nom ? Le mythique théâtre Mogador parisien est-il pour quelque chose dans ce choix ? Ou Essaouira, autrefois Mogador , la ville o๠le dramaturge marocain a vu le jour et fait ses premiers pas ? Un peu des deux, sans doute. Mais il y a une autre raison : le lien entre le théâtre parisien et le prince français François-Ferdinand, connu sous le nom de prince de Joinville – qui a vécu au XIXe siècle. Ce dernier offrit à  sa maà®tresse le célèbre théâtre parisien, auquel il donna le nom de Mogador. Mais quelle relation peut-il y avoir entre ce prince et le théâtre en construction à  Casablanca ? En fait, Tayeb Saddiki brûlait de prendre sa revanche sur ce prince qui a osé malmener Mogador, l’actuelle Essaouira, sa ville natale : «Cette crapule de prince a bombardé cette ville marocaine. C’est une petite vengeance, ajoute-t-il malicieusement, après presque deux siècles, et la vengeance est un plat qui se mange froid».
C’est en tout cas le troisième théâtre qu’il réalise dans sa carrière : le premier, au début des années 1970, était un théâtre ambulant, avec une capacité de deux cents places. Tayeb Saddiki et sa troupe, composée de quinze comédiens et techniciens, sillonnaient le Maroc pendant une année pour donner des spectacles. C’était pratique et populaire comme formule, mais ça «coûtait très cher», précise-t-il. Lors d’une tournée en Tunisie, ne pouvant supporter davantage les frais de déplacement de son théâtre ambulant jusqu’au Maroc, il l’abandonna sur place.

L’Etat lui a cédé un terrain de 3 000 m2 sur le boulevard Gandhi
En 1997, il se lança dans une deuxième aventure en créant un chapiteau au boulevard Gandhi, à  l’endroit même o๠il érige aujourd’hui le théâtre Mogador. En dur, celui-là . Le terrain lui appartient, l’Etat a accepté de le lui céder pour un bon prix à  la condition qu’il y construise un théâtre. Tayeb Saddiki dit construire son théâtre grâce à  son «infortune personnelle». Mais Saddiki est-il aussi infortuné qu’il le prétend ? Pas vraiment, plaisante-t-il, mais il pourrait l’être beaucoup moins s’il avait choisi de construire sur ce terrain de 3 000 m2 quatre immeubles de plusieurs étages ou des villas pour les louer, et s’il n’avait dû, pour tenir sa promesse, se contenter d’un petit théâtre de 400 places. «Oui, à  ce moment-là , j’aurais gagné beaucoup d’argent, poursuit-il. Seulement, je ne suis pas du genre à  passer ma vie dans les prétoires pour obliger des locataires à  payer leur dû».
Mais un petit mot s’impose sur le chapiteau qui a vécu sur ce terrain pendant sept ans. Il n’a pas déçu : plusieurs spectacles y ont été donnés et des dizaines d’acteurs s’y sont produits. Huit pièces de théâtre y ont été montées au total pendant cette période. Il a même vu naà®tre quelques troupes, dont Al Bsat, et a accueilli des troupes étrangères, dont la troupe palestinienne Bayt Al Karma. Mais un chapiteau n’est pas fait pour durer, rappelle Saddiki.
Pourquoi a-t-il attendu si longtemps pour construire un théâtre en dur, à  la mesure de son talent et de sa carrière, alors que ce terrain, il l’a acquis depuis sept ans ? Avoir un terrain est une chose, s’empresse-t-il de répondre, le transformer en théâtre en est une autre. «Je ne suis pas l’Etat, ni une mairie ni une commune. Ni un homme fortuné pour entreprendre la réalisation d’un projet d’une telle envergure, tient-il à  expliquer. Il fallait donc rassembler les fonds. C’est fait maintenant, du moins en partie».

Il engage l’architecte Saà¯d Sbai, le seul au Maroc versé dans la scénographie
Il engage alors un architecte, Saà¯d Sbai, lauréat de l’Ecole spéciale d’architecture de Paris qui jouit de sa confiance et de son estime. «C’est un architecte émérite, le seul, au Maroc, qui soit versé dans la scénographie, une science à  part», se réjouit Saddiki. Nous ne bâtirons pas seulement un théâtre, mais nous voulons ériger une véritable maison de la culture. La bâtisse sera donc composée d’un café-théâtre de 120 places, appelé à  ouvrir ses portes au public tous les soirs, d’une salle de spectacle couverte de 400 places, et d’un autre théâtre en plein air, en gradins, de 400 places. Ce dernier sera réservé au théâtre pour enfants. Le théâtre abritera aussi une salle d’exposition et, en hommage à  tous les hommes de théâtre marocains, un musée qui immortalisera leur mémoire. Mogador hébergera enfin une galerie d’exposition qui portera le nom d’Eugène Delacroix, en hommage au peintre amoureux du Maroc.
L’idée d’ériger un théâtre spécialement dédié aux enfants (il sera dirigé par le marionnettiste Aziz Fadili) n’est pas fortuite. Le grand problème au Maroc, estime Saddiki, est que le public est loin de fréquenter assidûment le théâtre. Pour essayer de le lui faire aimer, il envisage d’exploiter au maximum ce théâtre pour enfants : deux représentations le mercredi après-midi, deux le dimanche matin et deux l’après-midi du même jour. Un théâtre dont le cÅ“ur vibre six fois par semaine, au rythme de la vitalité de ces chérubins, a toutes les chances de séduire un large public.

Coût du projet, sans les équipements : 6 MDH
Mais d’o๠Tayeb tient-il l’argent nécessaire à  la construction de cette maison de la culture aux allures mégalomaniaques ? 6 MDH (sans équipements), chiffre qu’il avance lui-même, c’est le coût du projet. Sans les appuis solides sur lesquels il peut compter, répond le dramaturge, cette entreprise serait restée un projet utopique.
Le ministère de la Culture a, le premier, mis la main à  la poche : un million de DH, dont la moitié déjà  versée. Quelques mécènes ont tenu également à  apporter leur pierre à  l’édifice. C’est le cas de Karim Lamrani qui a offert un mini-bus pour le transport des comédiens, de Abderrahim Lahjouji, entrepreneur du bâtiment, qui a accepté de livrer au chantier les matériaux de construction. L’OCP, Auto-Hall et d’autres entreprises prêteront main-forte à  la réalisation de ce prestigieux projet. Le syndicat des comédiens et des artistes, de son côté, s’est proposé pour donner des représentations pour aider ce théâtre à  voir le jour. «Je ne demande pas d’argent. Je demande du carrelage, des sanitaires, du bois, des sièges de théâtre…». Et pour mieux faire passer son message, Saddiki organise des expositions de ses Å“uvres plastiques dans les locaux de quelques entreprises pour les sensibiliser à  son projet. La dernière en date était abritée par la Lydec.
Qui dirigera le théâtre une fois ouvert ? C’est, bien sûr, Tayeb Saddiki lui-même, avec l’aide de toute une équipe : Amina Omar, son épouse, en sera la directrice administrative, Imad Ben Tayeb s’occupera de la communication et des contacts extérieurs. Le théâtre pour enfants sera dirigé par Aziz Fadili. La direction du café- théâtre sera confiée à  Mustapha Salamate. Abderrazak Saddiki, quant à  lui, s’occupera de la coordination générale. La fin des travaux est prévue au plus tard fin 2006.

Un théâtre doit fonctionner tous les jours sinon il meurt
Directeur artistique du théâtre Mohamed V (entre 1963 et 1964), directeur du Théâtre municipal de Casablanca (1964-1976), le voilà  maintenant propriétaire et directeur de son premier théâtre. Mais une question brûle les lèvres : qu’a fait Saddiki, sommité du théâtre marocain, pour empêcher la destruction du fameux théâtre de Casablanca, sis au boulevard Lalla Yacout ? Un patrimoine architectural qui a abrité les plus beaux spectacles marocains et étrangers, et o๠des troupes emblématiques ont fait leurs premières armes, comme Nass Al Ghiwane, le Théâtre rouge et d’autres ? Sans état d’âme, Saddiki répond que ce théâtre qui a fait couler beaucoup d’encre était dans un état de vétusté telle que sa destruction s’imposait. «On avait peur qu’un jour il ne s’écroule sur la tête des spectateurs, ajoute-t-il, c’est un théâtre qui a été construit à  la hâte pour une période provisoire de trois ans alors qu’il avait au moment de sa destruction 68 ans.»

Le théâtre d’Anfa ne peut fonctionner le soir faute de sono, celui de Sidi Belyout se délabre
On peut l’admettre, la sécurité passe avant toute autre considération, mais ne fallait-il pas le remplacer rapidement par un théâtre digne de la ville de Casablanca ? «Sans aucun doute. La ville mérite un théâtre prestigieux, à  la mesure de son histoire, convient Saddiki, mais il fallait d’abord que les 15 petits théâtres qui existent déjà  tournent à  plein. Un théâtre qui n’est pas ouvert tous les jours est voué à  la disparition».
Un théâtre est comme une belle femme : sans compagnie et sans attentions, elle se fane. Le théâtre, lui, s’étiole dès que ses loges ne sont plus fréquentées. Casablanca abrite en effet une quinzaine de petits théâtres disséminés sur ses communes, mais ils ne répondent pas aux normes professionnelles. Le théâtre d’Anfa, par exemple : faute d’insonorisation, il est dans l’impossibilité d’ouvrir ses portes au public le soir car les riverains en feraient les frais… assourdissants.
L’autre théâtre, celui de Sidi Belyout, un joyau, subit l’usure du temps et n’a pu trouver âme charitable pour le sauver de la décrépitude. La maintenance est le maà®tre mot dans la bouche du fondateur de Masrah Annas («Théâtre des gens») et des Maqamat. Or, ces théâtres sont laissés à  leur triste sort faute de professionnels : un théâtre sans maintenance, et sans représentation au moins six fois par semaine, ne se lasse pas de répéter Saddiki, est un théâtre voué à  une mort certaine. «Quand j’étais directeur du Théâtre municipal de Casablanca, un contrat me liait à  la municipalité qui m’obligeait à  livrer mon programme pour l’année : le théâtre doit fonctionner tous les jours, matinées et soirées, partagées entre enfants et adultes, amateurs et professionnels, ballets, représentations théâtrales ou musicales». Et notre dramaturge de se plaindre : le public marocain du temps o๠il dirigeait ce théâtre défunt (entre 1964 et 1976) n’est plus le même qu’aujourd’hui. Les spécialistes du théâtre eux-mêmes n’ont pas daigné faire leur autocritique, n’ont pas étudié ce nouveau public pour lui présenter des créations théâtrales à  son goût : sans cela, impossible de faire une programmation professionnelle dans la durée.
C’est le cas de le dire : le public marocain est loin d’être fâché avec le théâtre. Il est même féru de comédie et met la main à  la poche quand ça vaut le coup : un Dieudonné, un Gad El Maleh ou un Adil Imam jouent à  Casablanca à  guichets fermés. Et dire que ce public tourne le dos aux sitcom ramadaniennes ! C’est dans l’état actuel du théâtre marocain qu’il faut chercher la réponse. Qu’en pense maà®tre Tayeb Saddiki ? Notre interlocuteur s’interdit d’émettre le moindre jugement. Disert sur son expérience, l’élève d’André Voisin, de Charles Nugues et de Jean Vilar reste bouche cousue sur celle des autres. On a tout compris.

Le théâtre Mogador, en construction sur le boulevard Gandhi, à  Casa, propose de développer le goût du théâtre. Pour cela, les enfants auront leur propre salle de 400 places, en plein air.

Tayeb Saddiki, une bonne bouille à  la Orson Welles

Natif d’Essaouira-Mogador en 1938, Tayeb Saddiki est l’un des fondateurs (en 1980) et animateurs de son festival. Metteur en scène, comédien, chef de troupe, peintre-calligraphe, Saddiki est aussi l’auteur d’une vingtaine de livres, entre édition de ses pièces de théâtre, essais et un roman, «Mogador fabor», entièrement consacré à  sa ville natale. Il se distingue par sa mise en scène, tant en arabe dialectal, classique, qu’en français, de quelques textes de la littérature arabe et l’adaptation de plusieurs pièces du répertoire international. A son actif, 9 films comme comédien, dont «Le Messager», de Mostapha Al Akkad (en 1976) et «La Prière de l’absent», de Hamid Bennani. Tayeb Saddiki a été directeur artistique du théâtre Mohammed V (1963-64), directeur du théâtre municipal de Casablanca (1964-76), chargé de mission au ministère du Tourisme (1980-83). Il est fondateur et animateur de Masrah Ennass («théâtre des gens») et du premier théâtre ambulant au Maroc (entre 1975-76). Il est cofondateur, avec Nidal Achqar, de la première troupe arabe : «Les comédiens arabe» (1984). Ses deux tournées en France, à  l’occasion de sa présentation des «Sept grains de beauté» (1991) et de «Nous sommes faits pour nous entendre» (1993) ont été élogieusement accueillis par la presse. Un fin connaisseur du monde arabe et de sa culture comme Jean-Pierre Peroncel-Hugoz, avait écrit dans «Le Monde», en 1993 : «Sa bonne bouille aidant, Tayeb Saddiki fait figure d’Orson Wells des Arabes. Il en est en tout cas l’homme-protée, avec l’éventail souvent plus ouvert de ses talents. Saddiki a lutté sans relâche. Autant dire qu’il a permis, en vingt ans, de faire connaà®tre en arabe parlé ou classique, au public marocain et à  celui des autres pays européens, notamment là  o๠les autorités ont bien voulu l’admettre, des auteurs aussi divers qu’Aristophane, Molière, Marivaux, Gogol ou Becket, sans parler d’auteurs arabes oubliés ou sulfureux de la trempe d’Abou Hayyan. Jean Vilar, dont Tayeb Seddiki fut naguère le premier stagiaire étranger au Théâtre National de Paris (TNP), serait sûrement fier de son ancien élève.»