Le Seigneur vous le rendra : la nature brimée par la société

Edité chez Le Fennec en février dernier et enfin disponible en librairies, «Le Seigneur vous le rendra» de Mahi Binebine peint le tableau noir et ironique d’une société prisonnière.

«Au début, on pensa que j’étais muet, que jamais un mot ne sortirait de ma bouche. Je le crus aussi pendant un temps, et me fis une raison. Mais, un jour que ma mère enserrait plus fort que d’habitude mon torse dans ses bandelettes assassines, je protestai : « Tu me fais mal, maman ! ». Ma plainte était clairement articulée et sur un ton si naturel, si limpide qu’elle en fut secouée, mais se garda bien de le montrer».

La vie n’est pas toujours aussi heureuse qu’on le souhaite à un nouveau-né dès sa venue au monde. Pour le narrateur héros qu’on surnomme P’tit Pain, son environnement s’est battu pour le façonner à sa propre manière. La mendicité a été le métier de P’tit Pain dès son premier cri de naissance. Quant à la mère du protagoniste, elle loue les services de son dernier rejeton aux mendiants de la médina de Marrakech, faisant de son enfant un véritable gagne-pain sans âme. En retour, elle lui a offert tout le non-amour du monde. Elle essaie tant bien que mal de freiner sa croissance en l’entourant de bandelettes aux pieds et au torse dès l’âge de trois ans. Elle n’écoute pas (ou entend sans remords) les plaintes de son fils dans un corps momifié qui ne lui appartient pas, parce qu’elle estime qu’il lui est «plus rentable» s’il garde à jamais l’aspect d’un bébé. Elle l’envoie encore et toujours accompagner les mendiants pour soutirer le maximum d’argent possible, en faisant appel à ce don naturel qu’est celui d’amadouer les passants et de susciter la pitié des âmes sensibles.

Des âmes sensibles, si vous en êtes, vous prendrez forcément plus de temps à pouvoir terminer le livre bien qu’il puisse être lu d’une traite. En prenant le roman de Mahi Binebine au second degré, on se rend compte pourtant qu’il s’agit d’une poésie d’humour noir, où le langage coule de source et frôle la violence ; la violence des mots, des actes, du déroulement des événements jusqu’à la dernière ligne du livre, mais surtout d’une société dominée et dominante à la fois. La vulnérabilité telle que celle d’un enfant n’y permet aucune existence autonome. P’tit Pain est constamment entre deux feux, entre deux lois : celle de la nature et celle de son environnement social. La première étant sapée par la seconde, P’tit Pain ne fait que suivre fatalement une tragédie préétablie de la vie.

Humour noir et poésie

Au-delà des états d’âme que l’on peut avoir en flânant sur certaines pages du livre, la portée philosophique d’une histoire qui a tout de la vie quotidienne d’une frange de la société est là : on vit dans un monde où l’on ne choisit pas de naître. Les structures sociales y façonnent et modèlent l’individu de manière à ce qu’il ressente en permanence la carence de son être, le niveau zéro de son essence, le suivisme où il doit s’aligner pourvu qu’il continue de vivre ou de survivre, sans pour autant exister. C’est à partir de là que le nouveau roman de Mahi Binebine prend une dimension beaucoup plus universelle que l’avant-dernier, Les Etoiles de Sidi Moumen.

C’est à partir de là également qu’une lueur d’espoir se dessine comme on peut le découvrir à un moment du vécu de P’tit Pain. Le savoir et l’apprentissage, la capacité de se détacher de son environnement habituel pour fréquenter des personnes venues de différents horizons, sont un moyen de rédemption qui change le cours d’une vie. Un moyen de conviction que la fatalité de la dépendance sociale n’est pas aussi inaliénable que la société l’inculque instinctivement à ses individus.

«Le Seigneur vous le rendra», un roman de Mahi Binebine. 80 DH – éd. Le Fennec.